Après la mort de mon père, le monde n’a pas tremblé.
C’est ça, le plus cruel.
Il n’y a pas eu de fissure dans le ciel. Pas de hurlement de la lune. Pas de feu tombé des arbres. La forêt a continué de respirer comme si rien d’important ne s’était produit. Les oiseaux ont repris leurs cris au matin. La terre a séché le sang. La vie a repris sa place, indifférente.
Comme si mon père n’avait été qu’un corps de plus avalé par le sol.
Chez nous, le deuil ne dure jamais longtemps. Pas parce que la douleur est faible, mais parce que la peur est plus forte. On pleure vite, en silence, et on passe à autre chose avant que le malheur n’attire d’autres coups.
Les anciens ont convoqué le Conseil deux jours après l’enterrement.
Deux jours.
Pas une semaine. Pas une lune. Deux jours seulement pour décider de l’avenir, pendant que ma mère restait allongée sur des peaux froides, les yeux vides, et que moi je sentais encore l’odeur de la gorge ouverte de mon père quand je fermais les paupières.
Le Conseil se tenait dans la clairière sacrée. Un cercle de pierres anciennes, noircies par les rituels, par le sang, par les promesses jamais tenues. Les chefs de meute s’y plaçaient selon leur rang, pas selon leur sagesse. Les plus puissants au centre. Les autres… autour. Toujours autour.
Les femmes n’étaient pas censées parler.
Elles pouvaient écouter. Observer. Se taire.
Je me suis placée derrière les autres, droite, le regard fixé sur les pierres. Je n’étais encore qu’une fille aux yeux des anciens. Une héritière de rien. Une douleur de trop dans un monde déjà trop v*****t.
Ils ont commencé par les mots habituels.
— Ce combat était inévitable.
— Les frontières ont été violées.
— Le sang appelle le sang.
Des phrases creuses, polies par des générations de lâches.
Puis l’un d’eux a prononcé les mots que je connaissais déjà, mais que personne n’aimait entendre à voix haute.
— La loi des meutes.
Un silence lourd est tombé.
Même ceux qui faisaient semblant d’y croire baissaient les yeux quand on la nommait. Parce que cette loi n’était pas née de la justice. Elle était née de la peur.
La loi disait ceci :
Quand une meute devenait trop puissante, trop dominante, trop dangereuse pour l’équilibre, les autres ne faisaient pas la guerre.
Elles négociaient.
Et le prix de la paix… c’étaient les femmes.
Chaque année, à la lune du Pacte, chaque meute devait offrir une femme à l’Alpha le plus puissant. Une offrande vivante. Une garantie de soumission. Une preuve qu’aucune ne lèverait les crocs contre lui.
On appelait ça une vente.
On utilisait des mots doux :
— Alliance
— Sacrifice nécessaire
— Protection mutuelle
Mais la vérité était simple :
Les femmes étaient une monnaie.
Je l’avais toujours su.
Mais ce jour-là, après la mort de mon père, la loi a pris une autre couleur.
Elle avait le goût du vomi.
— Si nous refusons, a dit un ancien, nous serons les prochains à tomber.
— La meute Alpha exige le respect de la loi, a ajouté un autre. Ils ont perdu des hommes dans le combat. Ils réclameront compensation.
Compensation.
Mon père venait de mourir, et ils parlaient comme s’il s’agissait d’un bétail égaré.
Je sentais quelque chose monter en moi. Pas une émotion violente. Pas encore. Plutôt une lucidité froide, coupante. Comme si toutes les pièces du puzzle s’assemblaient enfin.
La loi des meutes n’était pas là pour éviter la guerre.
Elle était là pour la contrôler.
Pour s’assurer que seuls les puissants décident qui vit, qui meurt, et qui appartient à qui.
Autour de moi, les femmes baissaient la tête. Certaines serraient leurs bras contre leur poitrine. D’autres regardaient le sol avec résignation. Elles connaissaient cette loi. Elles vivaient avec depuis toujours. Certaines avaient déjà perdu une sœur. Une fille. Une amie.
Le Conseil parlait encore.
— Nous devons choisir avec soin.
— Une femme en âge.
— Sans attache stratégique.
Sans attache.
Comme si l’amour n’était pas une attache.
Comme si une vie pouvait être coupée net sans conséquence.
J’ai levé les yeux.
Et pour la première fois depuis la mort de mon père, j’ai regardé les anciens non pas comme des chefs… mais comme des complices.
Ils avaient laissé ce système s’installer. Ils l’avaient accepté, année après année, en espérant ne pas être les prochains. Ils avaient troqué la dignité contre la survie.
Et voilà où ça nous avait menés.
Un Alpha masqué avait tué mon père.
Et maintenant, ces mêmes Alphas réclamaient une femme.
La logique était parfaite. Tordue. Mais parfaite.
Je me suis rendu compte que mes mains tremblaient. Pas de peur. De contrôle. Je retenais quelque chose de dangereux, comme une bête enfermée trop longtemps.
Une voix s’est élevée parmi les anciens.
— Nous n’avons pas le choix.
Cette phrase…
Je l’avais entendue toute ma vie.
Pas le choix de se battre.
Pas le choix de parler.
Pas le choix de refuser.
Et pourtant, au fond de moi, une certitude s’est imposée, claire, implacable :
C’était un mensonge.
Il y a toujours un choix.
Il est juste plus coûteux.
Le Conseil s’est dissous lentement, sans décision officielle. Mais je savais. Tous savaient. Une femme serait choisie. Vendue. Envoyée dans la gueule du loup pour que le reste de la meute puisse dormir tranquille.
Je suis rentrée au campement en silence.
Ma mère ne m’a pas parlé. Elle ne parlait plus beaucoup depuis la mort de mon père. Elle regardait à travers les choses, comme si elle avait déjà quitté ce monde sans prévenir son corps.
Je me suis assise près du feu, seule. Les flammes dansaient, indifférentes. Je regardais mes mains. Elles étaient encore celles d’une fille. Trop fines. Trop propres.
Et j’ai compris ce qui me dérangeait le plus.
Ce n’était pas la loi.
Ce n’était pas la vente.
C’était le fait que tout le monde acceptait.
Que personne ne se levait.
Que personne ne disait : assez.
Cette nuit-là, je n’ai pas dormi.
Je suis sortie de la tente quand la lune a atteint son point le plus haut. Elle était presque pleine, blanchâtre, silencieuse. Elle me regardait comme un juge ancien, fatigué de toujours voir la même histoire se répéter.
Je me suis avancée jusqu’à la lisière de la forêt.
Là où l’ombre commence.
Là où les décisions se prennent.
J’ai fermé les yeux et j’ai revu mon père tomber. Le masque. Les yeux. La gorge ouverte. La boue.
Et une pensée, terrible et lumineuse à la fois, a traversé mon esprit.
Ils veulent une femme pour acheter la paix.
Alors ils auront une femme.
Mais pas celle qu’ils attendent.
Je ne savais pas encore comment.
Je ne savais pas encore quand.
Mais quelque chose venait de naître en moi, plus solide que la douleur, plus tranchant que la haine.
Une idée.
Une promesse.
Si les Alphas croyaient que les femmes n’étaient que des offrandes…
Alors ils n’avaient aucune idée de ce qui allait les détruire.
Je suis rentrée au camp avant l’aube.
Quand le soleil s’est levé, la loi des meutes était toujours là.
Mais moi…
Je n’étais déjà plus la même.