La vengeance ne naît pas dans la colère.
Elle naît dans la répétition.
Dans les nuits trop longues, les matins trop silencieux, les souvenirs qui refusent de mourir. Après la mort de mon père, je n’ai pas hurlé. Je n’ai pas frappé les arbres. Je n’ai pas supplié la lune. J’ai fait pire.
J’ai appris.
La première chose que j’ai tuée, ce n’était pas un homme.
C’était la fille que j’étais.
Je me suis levée chaque matin avant le soleil. Quand la meute dormait encore, quand les anciens rêvaient de paix négociée et que les femmes priaient pour ne pas être choisies, moi, je sortais. Je marchais jusqu’à la clairière la plus éloignée, là où même les loups hésitent à s’aventurer.
Là où l’air est plus froid.
Là où la peur n’a plus d’excuse.
Je courais jusqu’à ce que mes poumons brûlent. Pas pour devenir plus rapide — pour apprendre à ignorer la douleur. Je me laissais tomber, je me relevais. Encore. Et encore. Jusqu’à ce que mes muscles tremblent, jusqu’à ce que mon corps comprenne que l’abandon n’était plus une option.
La transformation venait ensuite.
Au début, elle me rejetait.
Mon loup refusait de sortir. Il se débattait sous ma peau comme une bête blessée, méfiante, furieuse. La perte de mon père avait laissé une cicatrice profonde, et la bête en moi ne comprenait pas pourquoi je voulais me jeter dans le feu.
Alors je l’ai forcée.
Je me suis transformée en pleine conscience, sans laisser la rage prendre le contrôle. Je me concentrais sur chaque os, chaque muscle, chaque changement. La douleur était immense. Mais je l’acceptais. Je la découpais, je l’analysais.
La douleur est un langage.
Et je voulais le parler couramment.
Quand enfin mon loup a émergé, il n’était pas gracieux. Il n’était pas beau. Il était maigre, nerveux, couvert de cicatrices invisibles. Mais ses yeux… ses yeux étaient déjà différents.
Ils observaient.
Ils calculaient.
Je me suis entraînée seule pendant des lunes. À attaquer sans prévenir. À disparaître. À frapper là où ça fait le plus mal. La gorge. Les tendons. Les angles morts. Je n’avais pas la force brute des Alphas dominants. Alors j’ai développé autre chose.
La précision.
Je chassais des proies plus grandes que moi. Je les laissais croire qu’elles dominaient, puis je les fatiguais. Je mordais. Je reculais. J’attendais. Je recommençais. Jusqu’à ce qu’elles tombent.
Je ne célébrais jamais.
Chaque victoire n’était qu’un pas de plus vers un visage que je ne connaissais pas encore.
La nuit, je rêvais du masque.
Toujours le même.
Toujours ces yeux.
Je me réveillais avec le goût du sang dans la bouche, les griffes sorties, le cœur battant trop fort. Ma mère me regardait changer sans poser de questions. Elle savait. Les mères savent toujours quand leurs enfants se transforment en quelque chose de dangereux.
Elle n’a jamais essayé de m’arrêter.
Peut-être parce qu’une partie d’elle voulait voir ce monde brûler autant que moi.
Les anciens, eux, observaient à distance. Ils murmuraient. Ils parlaient de discipline, de colère mal placée, de fille qui se perd. Aucun n’a vu ce que je devenais vraiment.
Parce que je faisais attention.
Je souriais quand il fallait sourire. Je baissais les yeux quand on me parlait. Je me pliais aux règles visibles pour mieux briser celles qu’on ne voit pas.
La soif de vengeance n’était plus un feu incontrôlable. Elle était devenue une lame froide, aiguisée chaque jour. Je ne voulais pas tuer n’importe qui. Je voulais le bon.
L’Alpha le plus puissant.
Celui que tout le monde craignait.
Celui qui se cachait derrière un système pour salir ses crocs sans jamais être inquiété.
Je savais une chose : pour l’atteindre, je devrais disparaître.
Changer de peau.
Devenir quelqu’un d’autre.
Alors j’ai commencé à apprendre ce que les femmes n’apprennent jamais officiellement. Comment écouter sans être vue. Comment mémoriser des visages, des voix, des habitudes. Comment utiliser la faiblesse la plus sous-estimée du monde : le fait qu’on ne vous considère pas comme une menace.
Les hommes parlent trop devant celles qu’ils méprisent.
J’ai tout pris.
Chaque information. Chaque détail.
Et un soir, alors que la lune était mince comme une cicatrice récente, quelqu’un m’a observée.
Je l’ai senti avant de la voir.
Une présence différente. Silencieuse. Pas hostile. Pas protectrice non plus. Juste… attentive.
Je n’ai pas tourné la tête.
Je n’en avais pas besoin.
— Tu te bats comme quelqu’un qui n’a plus rien à perdre, a dit une voix derrière moi.
Une femme.
Calme. Grave.
Je me suis retournée lentement. Elle se tenait à l’ombre d’un arbre ancien. Son visage était marqué par le temps, par la douleur, par quelque chose de plus ancien encore. Ses yeux, eux, n’avaient rien de doux.
Ils savaient.
— Et toi, tu observes comme quelqu’un qui cherche quelque chose, ai-je répondu.
Elle a esquissé un sourire. Pas de ceux qui rassurent. De ceux qui testent.
— Le monde ne change pas avec la force brute, a-t-elle dit. Il change avec les bonnes mains au bon endroit.
Je n’ai rien dit.
Elle a fait un pas en avant.
— Dis-moi, Nyra… si on te donnait la possibilité de frapper le cœur du système… le ferais-tu, même si ça te coûtait la vie ?
Mon cœur a battu plus fort. Pas de peur. De reconnaissance.
Parce que pour la première fois depuis la mort de mon père, quelqu’un mettait des mots sur ce que je portais.
— Je n’ai jamais compté survivre, ai-je répondu.
Elle m’a regardée longtemps. Puis elle a hoché la tête.
— Alors continue à t’entraîner. Et quand le moment viendra… tu sauras.
Elle a disparu comme elle était venue.
Sans explication.
Sans promesse.
Mais cette nuit-là, en regardant la lune disparaître derrière les nuages, j’ai compris une vérité essentielle :
Je n’étais pas seule.
Et ma vengeance…
n’était pas seulement la mienne.