Il y a une semaine à peu près, "M. Lourdingue" nous annonçait l'arrivée d'un nouvel élève. Aujourd'hui, il est dans notre classe. Quand il est entré, j'ai senti toute la colère que Shôta avait réussi à apaiser durant toute mon enfance.
Cette colère que j'avais réussi à mettre de côté.
Cette colère que j'avais après les monstres qui m'ont abandonné.
Akshan, mon binôme et aussi mon colocataire sentait que je n'allais pas bien :
"Hey! Atchoum! C'est quoi le problème ?"
Mais je ne répondais pas trop concentrée à tuer du regard ce nouvel élève qui venait d'entrer. Shiki-kun, qui se trouve derrière moi, donne un coup de pied dans ma chaise :
"Y a un problème?"
Laissez-moi tranquille!
Les voix dans ma tête, celles que Shôta et toute notre famille avait réussi à chasser étaient de retour.
Qu'est-ce qu'il fout là, lui ? Pourquoi on n'était pas au courant de son arrivée ? Et si on le faisait exploser, là, devant tout le monde. Ça serait rigolo et tellement jouissif.
Je tourne la tête et aperçois Andrew (Christyn) sur son téléphone. Elle doit sûrement chercher des infos sur lui.
Et si elle découvrait qui il est ?
Et si elle découvrait qui JE suis ?
Comment est-ce que je vais leur expliquer ?
Je n'ai aucune envie de leur déballer ma vie privée !
C'est Ma vie!
Je dois le tuer!
Coûte que coûte!
Quand la sonnerie se fait entendre, je mets mon casque sur mes oreilles, me lève et sors la première de la salle le plus vite possible empêchant ce monstre qui m'avait retrouvé de me rattraper et de me faire sombrer à nouveau dans la folie.
On m'attrape par le bras et je me débats comme une lionne. On me retire mon casque et j'aperçois Jin et les filles.
"Qu'est-qui t'arrive-t-il?" questionne Jin.
"Il m'a retrouvé !" je suis en panique. Je n'arrive pas à me calmer.
*Je préfère les appeler par leur nom de code dans ma tête autrement je risque de sortir leur vrai prénom en vrai*
Night me prend par le bras et me guide dans la cour sans un mot. Elle vérifie les environs pour savoir s'il n'y avait personnes autour :
"Tu peux tout nous dire. On est une équipe."
Je vois dans son regard que je peux lui faire confiance et je sais que je peux faire confiance à chacune d'entre elles. C'est alors que je me lance dans un récit interminable.
"On avait seulement quatre ans à cette époque. Mon frère jumeau et moi étions inséparables. Nous ne formions qu'une seule et unique personne. Par contre, nous avions l'habitude de nous chamailler pour un rien : pour des jouets…
"やだ" ( Non !)
Pour de la nourriture…
"Je suis la plus grande, d'abord !"
"C'est même pas vrai !"
Pour tout.
Nous aimions l'odeur de la viande cuite par papa, nous rouler dans l'herbe et par-dessus tout, faire souffrir les autres. À chaque fois, nous nous faisions punir. J'étais celle qu'on punissait le plus. Papa m'enfermait dans ma chambre et maman venait me voir en douce, m'apportait de petits biscuits, ma poupée Suzy et faisait en sorte que ma peine ne soit pas trop lourde. Lorsque papa partait en voyage d'affaires, Maman, Yui et moi partions pour Disneyland. C'est fou ce qu'on était gâtés !
Nous avions des cours de solfège quotidien :
"Mais voyons, le DO ne se place pas sur la deuxième ligne !"
Les notes qui nous donnaient du fil à retordre étaient le DO, le FA et le SOL.
"Bon, très bien ! Imaginez que le DO, le FA et le SOL soient en guerre… "
"Pourquoi ?"
Oui, nous étions aussi curieux l'un que l'autre.
"Eh bien, la note DO est la plus grave de la portée. Jalouses de son prestige, le FA et le SOL s'associent aux autres notes de musique. C'est pour cela que le FA, le plus costaud de tous, s'est mis entre la première et la deuxième ligne de la portée. C'est lui qui soutient. Il est la base même de la portée."
J'adorais les histoires que maman nous racontait pour nous faire apprendre.
" Mais maman, pourquoi le DO n'est pas sur la portée ?"
" Vous savez, le DO est une note à part. S'il n'est pas sur la portée, c'est parce que les autres notes n'ont pas voulu de lui. Et lorsqu'un musicien joue une partition, le DO est moins utilisé que le FA et le SOL. Mais, lorsque le DO est utilisé dans une partition, il prend plus d'ampleur. Cette note domine les autres."
Je me suis souvent demandé comment elle faisait pour inventer ce genre d'histoires.
" Moi, si j'étais une note, je serais le DO ! "
Yui adorait le DO depuis que maman nous a raconté cette histoire.
" Le DO ? Mais, tu es au courant qu'il est rejeté, n'est-ce pas ?"
Je me souviens du sourire triste que maman m'avait lancé ce jour-là.
"Dans ce cas, je serais le FA ! Parce que sans moi, les autres ne seraient rien !"
"Tu dis n'importe quoi !"
Mon frère s'était jeté sur moi et on était reparti pour une bagarre. Cependant, j'avais un pressentiment étrange, et pas des meilleurs. Je sentais que j'allais perdre quelque chose.
Trois ans plus tard, Yui et moi étions toujours aussi inséparables. Mais nos parents refusaient de nous mettre dans les mêmes activités extra-scolaires. Yui était dans un club de tir à l'arc et moi, je les faisais à la chaîne. Je les détestais tous !
Une nuit, Yui entra dans ma chambre à la volée. Je pouvais voir à son expression qu'une grande tristesse l'habitait.
"Yu-chan ?"
Le seul fait de le voir dans cet état me faisait monter les larmes aux yeux.
"Yu-chan, promets-moi qu'on restera toujours ensemble."
Encore ce pressentiment horrible. Je priais pour qu'on ne m'enlève jamais ce que je chérissais le plus au monde : Mon frère.
"** ! " (Promis !) me dit-il en me serrant dans ses bras. Cette phrase, sa voix, son visage resteront gravés à jamais dans ma mémoire. Cette nuit-là, nous nous sommes endormis dans le même lit en se tenant la main.
Il fallut à mon frère, à peu près deux semaines pour que sa tristesse commence à s'estomper. Mais il fondait en larmes lorsque j'avais le malheur de m'absenter. Nos sourires ne se faisaient voir qu'en présence de l'autre et nous avions besoin l'un de l'autre : comme le soleil a besoin de la lune. Mais la pluie arriva sans que nous nous en rendions compte.
Ce matin-là, c'est vers trois heures du matin que maman et papa m'ont réveillée et m'ont emmené dans la voiture. Malgré leurs interdictions, Yui s'est accroché à moi et a réussi à prendre place à mes côtés. Il ne souriait pas et s'accrochait à ma main, comme si j'allais disparaître. Nous arrivions à Akihabara et papa gara la voiture dans une ruelle sombre.
Ce qui suit est arrivé tellement vite !
En un claquement de doigts, je me retrouvais seule dans cette ruelle en compagnie de ma poupée Suzy.
Je voyais la voiture s'éloigner et Yui, à l'arrière, pleurait et criait. Le vent v*****t vient s'écraser sur mes joues mouillées de larmes.
"Yui, tu es un menteur !" commençais-je tout doucement et je fini par hurler à m'en casser les cordes vocales:
"*つき !" (Menteur !)
Je courais à toute vitesse afin de les rattraper, mais en vain. Elle allait trop vite pour moi.
Personne ne m'aime ! Je vais finir à la casse comme toutes les machines qui sont devenues inutiles.
Depuis combien de temps suis-je ici ? Je n'en ai pas la moindre idée. Les adultes passent près de moi. Certains parlent tout bas :
"Que fait une petite fille seule dans la rue ?"
Tant de messes basses, tant de reproches et pourtant aucun pour me demander ce qui se passe.
Je les déteste !
Je les déteste tous!
Ces hommes, ces femmes et même ces enfants heureux !
Bande d'utopistes idiots !
" Regarde ce qui t'arrivera si tu fugues !" dit une femme au jeune garçon près d'elle.
Bande d'adultes hypocrites !
"Papa, je veux ça !"
Bande d'enfants ingrats !
"Maman, achète-moi cette robe, s'il te plaît. Meiko à la même. Je suis trop jalouse !"
Bande d'individus ennuyants !
"Papa…"
Bande de monstres !
"Regardez ! Mes parents me l'ont offert. Je les déteste ! Ce n'est pas ce que j'ai demandé."
La ferme !
"Je t'aime Maman !"
Fermez la !
"Tu es tout ce que j'ai toujours désiré, ma fille adorée."
D'un coup, j'entendis un craquement. Je baissais les yeux et me rendais compte que je venais de déchirer Suzy. La seule chose qui me liait encore à eux.
Eux !
Ce sont des monstres !
Papa ingrat !
Maman aux sentiments faux !
Frère menteur !
Je me rendais alors compte de ce que je venais de faire.
Les yeux écarquillés, je regardais les morceaux de Suzy jonchant le sol sale.
Mes genoux rencontrèrent terre.
Qu'est-ce qui m'a pris de faire ça ?
Que diable ai-je fait ?
Prise dans une crise de panique, je prenais ma tête entre mes mains et me mis à hurler à en perdre la voix.
Des personnes se sont entassés autour de moi m'enfonçant dans ma peine et ma peur:
"Pauvre enfant !"
"Où sont ses parents ?"
"Quel genre de monstre peut laisser son enfant seul dans la rue ?"
Je secouais la tête pour empêcher ces mots, ces phrases, ces reproches de m'atteindre, mais en vain.
"LA FERME !" ai-je hurlé afin de leur répondre.
Ce qui me valut des regards méprisants venant de ces humains démunis de bon sens et d'intelligence. C'est être stupides, égoïste et haïssable ! Je leur répondais à chacun d'entre eux.
Je m'arrêtais net quand des bras se referment sur moi. Un geste plein de douceur et de tendresse. Cette personne qui m'était inconnue avait réussi, par ce simple geste, à me calmer en un rien de temps. La chaleur de cette étreinte m'avait apaisé.
"Tout va bien. Je suis là."
Mais qui est-il ?
"Ça va aller. Ne t'inquiètes pas."
Il posait son menton sur ma tête et me caressait les cheveux.
Comment est-ce qu'un piètre être humain peut, d'un simple revers de la main, chasser tous mes ressentis et toute cette haine qui s'était déversée de ce petit corps ?
L'inconnu s'écarta un peu pour que je puisse prendre connaissance de son visage.
C'était un jeune garçon. À cette époque, il n'avait que 18 ans. Un simple adolescent aux rêves ambitieux et naïfs. Ses yeux noirs comme la nuit dégageaient un regard d'une douceur sans fin. Ses cheveux aussi noirs que ses yeux volaient dans le vent frais. Son sourire réconfortant faisait effet sur mon cœur meurtri. Je me sentais revivre près de lui. Le premier mot pour le décrire qui me vint à l'esprit fut : Ange ! C'était un ange qui m'était envoyé par les cieux.
"Comment t'appelle tu, ma grande ?"
Impressionnée par sa présence, j'en oubliais mes mots. Aucun son ne sortit de ma bouche. Sans attendre, il tira doucement l'étiquette accrochée à mon sac à dos :
"Natsuki Kitamura ? C'est un bien joli prénom que tu as." Continua-t-il sans cesser de passer sa main sur ma tête.
"Où sont tes parents ?"
Je fis non de la tête.
"Tu n'as pas de parents ?"
Je répétais mes gestes.
"Dans ce cas, que dirais-tu de venir vivre avec moi ? Je te promets que je serai ton nouveau chez-toi. Car moi, Shôta Tsubuyomi, jure solennellement, sur la tête de ma pauvre mère, que je saurais prendre soin de toi comme j'ai su prendre soin de mes frères ! "
J’entrais dans un nouveau monde. Une mère seule avec quatre fils."
Après mon récit, je regarde chacune d'entre elles.
Elles vont te juger!
Tu n'aurais pas dû leur confier ça, elle ne comprennent pas!
Cours!
Cours le plus loin possible!...
Night me sort de mes pensées en m'attrapant et me serrant dans ses bras.
"Je ne sais pas dans quel état tu es en ce moment, mais on est là et on ne te lâchera pas !"
Je sens une larme couler le long de ma joue. Puis une à une, les autres s'approchent et agrandissent notre étreinte.
Ne les crois pas !
"Tu es la première à nous raconter son histoire. Ça ne doit pas être facile, mais je te félicite !" entame Poppy.
" Les vacances commencent la semaine prochaine. Ça vous dit une soirée pyjama entre filles ? Il y aura beaucoup à manger !"
Shiki-kun et son éternel féminité. Je n'ai jamais été vraiment fan des pyjamas party mais Shiki-kun sait se montrer convaincante.
Elles vont te trahir !
Nous nous dirigeons maintenant vers mon lieu favori : la cafétéria!!!
Après m'être servi je prends place entre Shiki-kun et Andy.
*C'est le nom de code de Christyn. Mais en vrai, c'est Andrew.*
La cuisine n'est pas digne de celle de ma mère, elle est... Comestible!
Je sens une main sur mon épaule. Je me lève et me retourne, pensant que le Gros Balourd m'apportait une petit quelque chose mais je me retrouve nez à nez avec le monstre qui était arrivé ce matin.
Tue-le !
"J'ai vu ton nom sur la liste de présence. Ça m'étonne que tu ne sois pas venu me dire bonjour, mon très cher frère." il accentue les derniers mots ce qui me dégoûte au plus haut point.
"あなたはここで*をしているの?" (Qu'est-ce que tu fous ici?)
"Père et mère seraient ravis de savoir que tu es encore en vie."
Embroche-le !
"*れ!これらのモンスターについて*えてはいけません!" (Tais-toi! Je t'interdis de me parler de ces monstres !)
Shiki-kun me prend doucement par la main, je la regarde, elle me sourit en me prenant quelque chose de la main.
Sans m'en rendre compte, j'avais attrapé le couteau posé dans mon plateau. Elle me fait signe de souffler et de me calmer et je m'exécute. Mon cœur reprend doucement un rythme normal. J'ouvre les yeux et lève la tête vers mon jumeau.
"Yui... Qu'est-ce que tu me veux?" je sors dans un calme hypocrite.
"Je suis nouveau, ici. Et quand je t'ai vu, je me suis dit que tu pourrais me présenter à tes amis!?"
Il est aussi hypocrite que papa et maman!
Ne lui fais pas confiance!
Tue-le!