Chapitre 1-2

2074 Words
Herman Zorn m’avait à la bonne. Il écrivit à mes parents pour appuyer mon souhait d’habiter sous son toit. Ils donnèrent leur accord à contrecœur. J’emménageai dans une chambrette mansardée. À cause des bombardements incessants, la galerie et l’atelier avaient été installés dans les caves ; ce n’était pas l’endroit idéal pour les tableaux à cause de l’humidité, mais nécessité faisait loi. Curieux personnage, ce Zorn. Ses réticences à l’égard des nazis, son pessimisme sur l’avenir de l’Allemagne ne l’empêchaient pas de réaliser de juteux bénéfices grâce au pillage des biens juifs. Il augmenta mon salaire. Il engagea un jeune dont il me confia la formation. L’atelier était mon royaume. Quand je me trouvais face à un Dürer, un Sisley ou un Delacroix, absorbé par mon travail, tout le reste se dissipait. Reclus entre mes quatre murs, je récitais mon chapelet, relisais le Nouveau Testament et les quelques livres que m’avait donnés l’abbé Kreutz. Je ne sortais que pour faire des emplettes ou courir aux abris. L’ambiance était surréaliste. Les ruines de la future Germania, imaginée par Speer, les milliers de morts chaque nuit n’empêchaient pas Goebbels de proclamer l’imminence de la victoire. À la radio, Hitler vociférait : « S’ils ravagent nos villes, nous rayerons les leurs de la carte. Ayez confiance. Bientôt des armes terrifiantes anéantiront l’Angleterre. » Même sous les bombes, je ne ressentais ni peur, ni haine à l’égard des Alliés. Ils étaient dans leur droit. Ni pitié non plus pour mes compatriotes ; n’avaient-ils pas élu, en connaissance de cause, un psychopathe à la tête de l’État ! Tout ce qui arrivait se trouvait en toutes lettres dans Mein Kampf. Ils n’avaient pas l’excuse de n’avoir pas su où la folie du « petit caporal » les mènerait. Ils payaient cash leur égarement et leur connivence avec l’insoutenable. L’expiation venait du ciel comme si le Tout-Puissant était enfin sorti de sa réserve. Mon existence bascula en juin. Un dimanche après-midi, je reçus la visite de Trudi avec laquelle je n’avais aucune affinité. La pâleur de son visage, ses traits tirés, son regard hébété, sa maigreur étaient révélateurs d’une crise profonde. Je lui proposai du café. Elle ne m’entendit pas. Je crus à une déception amoureuse. Assise sur mon lit, les bras croisés, elle demeura prostrée de longues minutes avant de parler en hoquetant. Un récit hallucinant. Son oncle et parrain, avec la complicité de sa tante Frieda, la violait depuis des mois. Menacée d’une mort atroce si elle divulguait à quiconque « les plaisirs de Dalhem », elle envisageait le suicide, seule échappatoire aux abjections que ce couple pervers lui infligeait. Horrifié, abasourdi, outré, je fus impuissant à la consoler. Elle avait dépassé les limites du supportable. Jamais je n’avais ressenti une telle fureur. Je l’étendis sur mon lit. Nous passâmes la nuit enlacés. Le lendemain, je la reconduisis à Lichtervelde. Deux jours plus tard, ma mère me téléphona, en larmes. Ma sœur infortunée s’était jetée sous les roues du métro. Lors des obsèques, j’observai les deux criminels. Leurs visages affichaient un chagrin qui paraissait sincère. Frieda pleurait à chaudes larmes. L’oncle, très ému, eut l’outrecuidance de prononcer l’éloge funèbre de sa nièce « bien-aimée ». Une aryenne exemplaire, promise à un bel avenir, si sa jeune vie n’avait été brutalement interrompue par un Juif. L’assassin paierait son forfait au prix fort. Je ne bronchai pas. Le châtiment viendrait à son heure. Animé d’une haine implacable, j’élaborai mon plan avec méthode et sans précipitation. Sévissant en Pologne ou en Ukraine, Gunther était souvent absent. Je repérai les lieux. Douze gardes, quatre domestiques et une cuisinière étaient au service de ces porcs. Je patienterais jusqu’aux vacances. En « bon neveu », je leur rendrais visite. Les abattre serait un jeu d’enfant. La vraie difficulté consisterait à disparaître avant la découverte des corps. Si j’en sortais indemne, je gagnerais la Suisse. En 1943, ce pays « neutre » refluait les Juifs leur refusant le statut de réfugiés politiques. Je n’étais pas Juif. Zorn traitait régulièrement avec la galerie Strausser à Zurich. C’est là que j’irais. Pour l’heure, il me fallait de l’argent, une arme et un Ausweis. Mon père possédait un Mauser et conservait quelques milliers de marks dans un tiroir de son bureau. Cynisme pour cynisme, au début du mois de juillet, sachant mon oncle présent au siège de la Gestapo, 9 Prinz Albrecht Strasse, j’allai le trouver. Je devais effectuer des recherches au musée de Leipzig. Sans hésiter, il me délivra le précieux sésame, se contentant de le signer et de le cacheter. Il me parla de Trudi. « Elle nous manque beaucoup », osa-t-il. Schweinhund ! Le 8 juillet, à la tombée de la nuit, en l’absence de mes géniteurs, je m’introduisis chez eux, m’emparai du Mauser et de quinze mille marks. Au préalable, j’avais demandé à Zorn de me prêter son Hanomag ; une jeune fille blonde comme les blés que je fréquentais souhaitait me présenter à ses parents. Ils habitaient Potsdam. Je voulais faire bonne impression. Il éclata de rire : « Tu es amoureux, Kurt. Quelle heureuse surprise ! Voici les clés de mon carrosse. Ne l’abîme pas. J’y tiens. » À condition qu’il n’y eût pas d’alerte, le dernier train pour Leipzig partait de Lichtervelde à vingt-deux heures dix. Vingt heures trente. Dalhem. Je me présente au portail de la villa des Meyer. Les gardes me reconnaissent, me saluent et me laissent passer. Le maître d’hôtel m’introduit dans le salon. Gunther lit Der Sturmer, le torchon de Streicher. Frieda bouquine. Ils me considèrent avec surprise. « Que veux-tu, Kurt ? Un problème ? » s’enquiert l’oncle. « Vous soumettre un document qui ne souffre aucun retard. » — « Montre-moi ça. » Une feuille dactylographiée à la main, je m’approche de lui, la lui tend, contourne son fauteuil comme si je voulais lui indiquer les passages intéressants. Je l’assomme avec la crosse du Mauser. Pétrifiée, Frieda ne réagit pas. Avant de l’estourbir à son tour, je lui murmure à l’oreille : « De la part de Trudi. » Je traîne les deux corps inanimés jusqu’à leur chambre à coucher jouxtant le salon. Je les mets au lit. Je les borde. J’appuie un oreiller sur leurs visages afin d’assourdir le bruit des détonations. En partant, j’éteins les lumières. Quelques instants plus tard, je quitte la villa non sans avoir signifié au maître d’hôtel que les Meyer ne voulaient pas être dérangés. Il faut une éternité à une Hanomag pour atteindre sa vitesse de croisière. Je m’énerve. Je cale deux fois. Non sans mal, j’arrive finalement à Lichtervelde. Trudi me protège. L’alerte quotidienne n’a pas encore retenti. J’abandonne la voiture à trois cents mètres de la gare. Je jette le Mauser dans un égout. Le train démarre à l’heure. Deux arrêts plus ou moins longs en cours de route à cause des bombardiers qui le survolent. Correspondance à Potsdam. Entrée en gare de Leipzig à trois heures trente-cinq du matin. Cent cinquante des huit cent quarante-cinq bornes qui me séparent de Zurich ont été parcourues. Feu Gunther Meyer s’était contenté de signer et de cacheter mon Ausweis sans le dater. J’y avais inscrit un faux nom. Deux agents de la Sipo10 le contrôlèrent durant le voyage. Lorsqu’ils virent la signature, bras tendus, ils me saluèrent d’un vibrant Heil Hitler. J’eus tout le loisir de réfléchir à mon itinéraire. Sept cents kilomètres à pied par monts et par vaux en évitant les routes et les agglomérations. Pas une sinécure. Chaussé de mes bottines militaires, j’avais emporté mon barda de l’époque des Hitlerjugend, lorsque nos chefs nous dropaient de nuit à bonne distance du camp de base que nous devions regagner par nos propres moyens. Le minimum vital : couverture, gourde, trousse de secours, ciré, objets de toilette, torche, nourriture, une carte d’Allemagne, ma casquette de troufion et Lili, un poignard dont la lame est plus lourde que le manche, lacé à ma cheville, ainsi nommé en l’honneur de Marlène Dietrich, mon actrice préférée. Avec le temps j’étais devenu très habile au lancer du couteau. Je ne manquais jamais ma cible. À Leipzig, j’eus une idée. À cette heure de la nuit, il était aisé de voler une voiture. Faire tourner un moteur sans clé était une des choses qu’on nous avait apprises. Ni passant, ni patrouille, ni avion dans le ciel. J’avais le champ libre. Une Torpedo d’avant-guerre fit l’affaire. Je franchis deux barrages routiers exhibant à chaque fois mon Ausweis. Je dus m’arrêter un long moment. Des nuées de bombardiers regagnaient l’Angleterre. Aux environs de Suhl, j’immergeai la Torpedo dans la Hasel. En théorie, cinq cents kilomètres me séparaient de la frontière helvétique. En réalité, une progression rectiligne était impossible. Afin que personne ne me remarquât, je bifurquais tantôt à gauche, tantôt à droite. Il faisait beau et chaud. Je dormis cinq heures dans un bois. À mon réveil, ma première pensée fut que les corps avaient été découverts. Fugitif, recherché pour meurtres, j’avais l’avantage d’être déjà loin. Rapidement au courant pour le train de Leipzig, ils mettraient un peu plus de temps à s’apercevoir de l’« emprunt » de la Torpedo. Endurant, bon marcheur, cinq kilomètres à l’heure sur le plat, trois quand le relief s’élevait, j’avançais. À hauteur de Meiningen, je me restaurai de pain et de saucisson. Puis, emmitouflé dans une couverture, je dormis d’un sommeil de plomb à la lisière d’une forêt de hêtres. Trois orages d’une extrême violence ralentirent ma progression. Deux grosses frayeurs. Un bûcheron me surprit alors que je me sustentais au pied d’un arbre. Désireux d’engager la conversation, il appuya sa hache contre le tronc, s’essuya le front avec un mouchoir à carreaux, s’assit à mes côtés. Étais-je en vacances ? « J’adore les longues marches », répondis-je, ma main glissant le long de ma jambe vers Lili. « Vous êtes jeune. Pourquoi n’êtes-vous pas dans la Wehrmacht ? » — « Blessé à Dunkerque. Démobilisé. Je travaille dans une usine d’armement. Huit jours de congé. » Je l’observai. Râblé, basané, un regard franc, il inspirait confiance. « Et vous ? » — « Femme malade. Cinq enfants. Pas évident de nouer les deux bouts. » Une pause. Il me tendit une flasque de schnaps. L’alcool me fit du bien. Il me jaugeait. « Que pensez-vous de la guerre ? » — « Nous allons la perdre. » Il opina : « Notre peuple est victime d’un détraqué. » — « Nos parents l’ont élu. » Il hocha la tête avec fatalisme. — « Vous n’avez pas été enrôlé ? » — « Pied-bot, mauvais aryen, mauvais soldat. Si cette malformation m’a valu bien des moqueries, elle m’a préservé de mourir congelé sur le front russe. » Nous trinquâmes à nouveau. « Comment m’y prendre pour trouver de la nourriture ? » — « Si vous avez de l’argent, adressez-vous aux fermiers. Ils détestent les nazis qui réquisitionnent leurs produits sous prétexte d’alimenter nos glorieux guerriers. Vous payez. Ils ne posent pas de questions. » Je lui offris mille marks. Nous nous séparâmes bons amis. Son conseil s’avéra judicieux. Le neuvième jour, aux environs d’Eddingen, je commis une maladresse qui faillit me coûter cher. Je revenais à découvert d’une ferme lorsque soudain deux side-cars stoppèrent à ma hauteur. Un feldwebel exigea mes papiers. Mes jambes se dérobèrent sous moi. Je présentai mon Ausweis. Ils l’examinèrent attentivement. Brusquement, l’un d’eux poussa une exclamation. « Il vous a été délivré par le SS-Standartenführer Meyer, sauvagement assassiné en même temps que son épouse il y a une dizaine de jours. » Je mimai l’ahurissement et l’indignation. « Juden, m’écriai-je. Ces chiens ne reculent devant rien. Dieu soit loué ! Notre Führer bien-aimé veille à nous débarrasser de cette racaille. Heil Hitler ! » Mon baratin produisit son effet. Ils saluèrent, enfourchèrent leurs side-cars et disparurent dans un tourbillon de poussière. Si la télévision avait existé, ma bobine aurait été diffusée sur toutes les chaînes. Ils m’auraient embarqué. Nacht und Nebel. Ma photo devait avoir fait la une, mais ce n’était pas la même chose. Les clichés, de médiocre qualité, étaient souvent peu ressemblants. Je me trompais. Une fois en Suisse, je consultai la presse allemande. Aucun quotidien n’avait fait mention de moi. L’assassin des Meyer était un Juif qui avait été arrêté et pendu. On n’avait pas voulu salir l’honneur de mes parents. Par ailleurs, je devais être activement recherché. J’en aurais bientôt la preuve. Au cours de cette odyssée interminable, bien qu’ils fussent des salauds de nazis, je bénis mes instructeurs des Hitlerjugend qui nous avaient appris à nous tirer de n’importe quelle situation. Tout en marchant, je récitais le rosaire comptant les ave sur mes doigts. Dix-huitième jour de cavale. Encore trente kilomètres. À proximité de Geisingen, suivant un chemin forestier, j’entendis venant d’en face les accents martiaux du Horst Wessel. Un orage avait détrempé la forêt. Je me jetai dans un fossé longeant le sentier. J’avais de l’eau vaseuse jusqu’au cou. Un groupe de jeunes en uniforme des Hitlerjugend me dépassa sans me voir. Ouf ! Il eût été stupide d’échouer si près du but. Lorsque je me relevai, dégoulinant, crasseux, je me déshabillai à la lisière d’une clairière. J’étendis mes vêtements au soleil. J’escomptais franchir la frontière la nuit suivante. Cet incident me retarda. Je passai la journée, nu, à soigner mes pieds et à me reposer. Par chance, ni le contenu de mon sac, ni mon argent, ni mon Ausweis n’avaient subi de dommages. Après vingt et un jours d’une marche éreintante et avec beaucoup de chance, je pénétrai en Suisse, de nuit comme prévu, à travers bois, dans une région montagneuse. Alléluia ! J’avais réussi l’impossible. Je tombai à genoux, baisai le sol, remerciai le Seigneur même si j’avais enfreint le cinquième commandement : tu ne tueras pas. J’étais sûr qu’Il me pardonnait d’avoir expédié deux dépravés en enfer. En guise de réponse, je perçus une légère chaleur intérieure. Sale, dépenaillé, titubant de fatigue, après m’être débarrassé de tout ce qui faisait de moi un Allemand, je me couchai dans l’herbe et dormis jusqu’à l’aube.
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