Chapitre 2
Venise« Je suis venu te dire que je m’en vais
Et tes larmes n’y pourront rien changer
Comme dit si bien Verlaine au vent mauvais
Je suis venu te dire que je m’en vais
Tu te souviens des jours anciens et tu pleures
Tu suffoques, tu blêmis à présent qu’a sonné l’heure
Des adieux à jamais… »
Je suis venu te dire que je m’en vais, Serge Gainsbourg
J’inspire un grand coup avant de tourner la clé dans la serrure de l’appartement familial. J’essaye de me dessiner un piètre sourire avec le peu de couleurs qui restent sur ma palette. Je pense à mon petit garçon que je souhaite préserver avant toute chose. Comme tous les parents, je présume.
Beaucoup de couples restent ensemble toute une vie pour conserver l’image du foyer parfait, incarner la famille idéale. À moins qu’ils ne choisissent de rester pour leurs enfants. C’est le cas de mes parents.
Je n’ai aucun souvenir d’avoir vu mes parents amoureux, de les avoir vus échanger des gestes tendres. Bien au contraire, je les ai toujours vus se détester.
Quand j’ai eu l’âge de comprendre, j’ai supplié ma mère de quitter mon père. Les pleurs et les cris incessants hantaient mes nuits et je souffrais pour elle. Sa tristesse était mienne, son désarroi m’habitait. Je ne comprenais pas pourquoi ils n’avaient jamais eu le courage de suivre des chemins différents. Je ne voulais pas reproduire cette mauvaise comédie.
Un énorme sentiment de culpabilité me dévore tandis que j’entends la petite voix de mon fils Tom dire gaiement « Encore, encore ! » de l’autre côté de la porte.
Et si je restais pour lui ? N’a-t-il pas droit à un papa et une maman ensemble ? Je n’aurai qu’à me contenter d’être maman. Tant pis pour ma vie de femme.
J’ouvre la porte.
Comme chaque soir depuis des mois, je suis la dernière à arriver à la maison. Comme chaque soir, mon mari est allé récupérer Tom chez mes parents, qui habitent à deux rues de chez nous.
Tom sort de l’école à 16 heures, c’est ma maman qui va le chercher. Je préfère ne pas le laisser à l’étude jusqu’à 18 heures.
Tom n’a que cinq ans… Non, en fait, bientôt six. Cinq ans et trois quarts, comme il se plaît à le dire à quiconque lui demande son âge.
« Mamaaaaaaan ! Tu es rentrée ! Tu regardes Franklin avec moi ?
– Bonsoir, mon chéri. Tu as passé une bonne journée ?
– Oui, mais tu regardes un épisode de Franklin avec moi ? »
Lui sort de la cuisine et s’approche de moi, une bière à la main. Je me demande si c’est la première de la soirée.
Je m’empresse de prendre Tom dans mes bras pour éviter tout contact physique avec lui et lui lance un bonsoir crispé. Tous mes muscles se raidissent, enfin ce qu’il en reste après une grossesse.
J’éprouve désormais du mépris à l’égard de ces lèvres, de ce corps et de cet air de chien battu qui me rendent sa présence insupportable depuis des mois. Il m’est de plus en plus difficile d’utiliser les pronoms possessifs. Je n’aime plus dire « mon » mari, « ses » lèvres, « notre » vie. Il tente de m’arracher un b****r mais je tourne la tête. Je me remémore le roman d’Alberto Moravia, Le Mépris, lu sur la plage, l’été dernier. Il me semble que j’incarne à mon tour le rôle d’Émilie, cette femme qui a subitement cessé d’aimer son mari pour ne plus éprouver que de l’indifférence, voire du dégoût. À elle aussi, tout contact physique est devenu insupportable. Je l’avais alors trouvée si cruelle, si condescendante…
Pourtant, je suis cette Émilie, une héroïne transalpine, un personnage de Godard. Et j’éprouve maintenant de la répulsion à l’égard de ma propre personne.
« Je vais mettre Tom au bain. Tu gères le dîner ?
– Bonsoir quand même, me répond-il. Tu as vu l’heure à laquelle tu rentres ? »
Je réponds, sur la défensive :
« Excuse-moi. J’ai eu un rendez-vous qui a duré plus longtemps que prévu.
– Oui bien sûr, comme hier et avant-hier, et comme toutes les dernières semaines. Tu ne te foutrais pas un peu de moi ?
– S’il te plaît, pas devant Tom. On discutera calmement quand il sera couché.
– Je n’aime pas qu’on me prenne pour un con », marmonne-t-il dans sa barbe de plusieurs jours.
Ses mots transpirent l’alcool et je comprends que je ne vais pas avoir le courage de lui soumettre l’idée du divorce ce soir. Comme ma mère, je vais me dégonfler. Pour ce soir.
« Maman, on regarde un épisode de Franklin ensemble ? S’il te plaît ! Tu ne regardes jamais avec moi, supplie Tom en s’agenouillant devant moi avec sa moue irrésistible.
– Mon chéri, il est tard et tu dois aller au bain. Est-ce que tu veux que Maman prenne le bain avec toi ?
– Ouiiiiii, Maman chérie ! »
Tom s’empresse de se déshabiller en plein milieu du salon et se retrouve rapidement en slip Winnie l’Ourson. Je me débarrasse de mes escarpins et cours derrière lui pour nous enfermer dans la salle de bains. Je profite ainsi d’un moment en tête-à-tête avec mon fils et, surtout, d’un sursis. La confrontation est ajournée.
Tom rit aux éclats quand je fais semblant de croquer ses petits doigts de pieds encore potelés. C’est un enfant joyeux par nature, qui chante du réveil à l’heure du coucher. Mais depuis quelques semaines, je passe de nombreuses nuits dans son lit. Je profite du fait qu’il me réclame pour lui chanter la chanson du soir avant de faire semblant de m’endormir avec lui. Son odeur d’enfant est pour moi si rassurante. Rien ne peut m’arriver sous le ciel étoilé qui lui sert de tête de lit.
L’attente est souvent longue car je sais que son père vient toujours vérifier si je dors. Il me soulève le bras, murmure mon prénom, pose sa main sur ma joue et, sans réaction de ma part, finit par repartir.
À chaque fois, je simule un profond sommeil. Je ressens sa colère dans sa respiration mais il n’ose rien faire. Mon fils est mon meilleur alibi.
Tom me soustrait de mes pensées en venant se coucher sur moi dans le bain, son petit corps bouillant collé contre le mien, poitrine contre poitrine.
Nos cœurs ne font plus qu’un, son souffle devient mien. Il est mon ancre, je suis sa voile.
« Maman, est-ce que je pourrais retourner dans ton ventre ? »
J’esquisse un sourire qu’il ne voit pas.
« Eh bien non, mon chéri, tu vois bien que ce n’est plus possible, tu as trop grandi. En plus, tu l’as drôlement abîmé, le ventre de Maman, alors je te garde maintenant ! Tu vois toutes ces lignes violettes sur les côtés, Tom ? »
Il se redresse pour dégager la mousse qui recouvre mon corps. Il suit du doigt les traces indélébiles de son passage.
« Ça, Maman ?
– Oui. Ce sont des marques qui signifient que tu as été dans mon ventre, et que tu y étais tellement bien que tu as pris toute la place.
– Et ton ventre, il était comme un ballon de la Coupe du Monde ? Ou comme une bulle de Malabar ?
– Comme un ballon qui a failli éclater ! »
Il rit de son rire d’enfant, limpide et innocent.
« Alors, même si je disparais, tu auras toujours un souvenir de moi avec les marques que je t’ai dessinées ? enchaîne-t-il très sérieusement.
– Oui, c’est exactement ça, mon chéri. Impossible de t’oublier. Mais pourquoi parles-tu de disparaître ?
– Parce que des fois, j’aimerais bien retourner dans ton ventre, quand même.
– Pourquoi ça, chéri ?
– Parce que Papa, des fois, il dit que depuis que je suis arrivé, tu ne t’occupes plus de lui. Alors, si je retourne dans ton ventre, on sera tous les deux et tu pourras continuer à t’occuper de Papa. Je pourrai continuer à manger tout ce que tu manges et je pourrai même boire du Coca, parce que dans le ventre, c’est pas interdit !
– Mais tu ne pourrais plus regarder Franklin.
– Si, on voit tout dans le ventre. Et comme ça tu le verras enfin avec moi, hein Maman ?
– Viens par ici mon petit ourson, que je te rince ! Ferme les yeux !
– Est-ce que je peux rêver de toi, Maman, pendant que je ferme les yeux ?
– Mais tu es réveillé, Tom. On ne rêve vraiment que quand on dort.
– Oui mais des fois, tu es là, mais c’est comme si tu n’étais pas là.
– Ah bon ? fais-je étonnée, en enlevant ce qui reste de mousse sur son petit corps.
– C’est Papa qui le dit. Alors je rêve que tu viens me chercher à l’école pour que tous mes copains te voient. Je rêve que tu m’emmènes manger une glace à la pistache même si tu dis que ça te donnera des grosses fesses. Et que tu regardes Franklin avec moi. Tu m’écoutes, là, Maman ?
– Je t’ai entendu, Tom. Promis. »
C’est l’instant qu’il choisit pour frapper à la porte et demander s’il peut entrer.
– Donne-moi cinq minutes !
J’enfile mon vieux peignoir jauni, habille Tom de sa cape grenouille et sors de la salle de bains complètement embuée.
« Vous en avez mis du temps, le dîner va être froid. Pourquoi est-ce que tu t’enfermes toujours ? Je ne peux pas voir mon propre fils s’amuser dans son bain ? Tu as peur que ton mari te voie toute nue ?
– C’est un vieux réflexe. Je vais mettre Tom en pyjama et nous pourrons dîner. »
Tom est particulièrement affectueux ce soir. Il me couvre de baisers et ne cesse de mettre sa tête sur ma poitrine.
« C’est pas bien de fermer la porte, Maman. Tu me le dis toujours. Pourquoi tu as le droit de le faire, toi ? »
Comment lui expliquer que, oui, son père a raison. Je ne veux plus qu’il ait accès à ma nudité, je ne supporte plus ses yeux sur mon corps qui a longtemps été sien. Ma réaction est épidermique. Rejet total. Il est si dur de penser que j’ai aimé profondément cet homme et d’être amenée, aujourd’hui, à me demander comment j’ai pu le faire. Jusqu’à m’enfermer dans une vie qui n’est pas la mienne.
Il ne me plaît plus. Plus du tout. Comment un tel sentiment de dédain peut-il apparaître après neuf années de vie commune ?
Une fois Tom vêtu de son pyjama Buzz l’Éclair, j’enfile un vieux jogging, ma tenue anti-rondade de l’amour. En m’habillant de la sorte, je lance un message très clair : Merci de ne poser aucun regard de désir sur moi, je ne suis absolument pas baisable. Bien à vous.
Je suis pourtant tout le contraire. Je revendique haut et fort ma féminité, j’adore la mode, et bien m’habiller est l’un de mes plus grands plaisirs. Avant, je ne quittais jamais mes vêtements en rentrant à la maison et j’aimais rester séduisante pour susciter le désir. C’était pour moi très important de lire ce sentiment dans le regard de l’autre, moi qui ai toujours manqué de confiance.
Pourtant, aujourd’hui, je ne suis plus dans une approche de séduction. J’essaie plutôt de devenir transparente, insignifiante, frigide.
À ma grande surprise, le dîner se passe dans le plus grand calme. Mais, bien que je ne le regarde pas, je sens son regard insistant posé sur moi. Il est calme, sa voix est plus suave que d’habitude, il ne hausse pas le ton une seule fois. Je mets ça sur le compte de la fatigue. Ou de l’alcool.
À l’issue du dîner, Tom nous aide à mettre les assiettes dans le lave-vaisselle et demande s’il peut regarder un épisode de Franklin.
« Non mon chéri, tu connais la règle. Pas de télé avant le dodo. Par contre, tu peux aller choisir ton histoire. Mais avant, brossage de dents !
– C’est Papa qui te lira ton histoire ce soir, Tom, intervient son père. Maman a besoin de temps pour elle.
– Mais elle viendra me chanter la chanson, quand même ?
– Ce sera aussi Papa. Je sais faire, tu sais. Ce n’est pas exclusivement réservé aux mamans.
– Mais Maman a la voix plus douce ! Et toi, tu te trompes toujours dans les paroles.
– Oui, laisse, dis-je. Je m’en occupe. Et je n’ai rien à faire de spécial ce soir.
– Si, tu as quelque chose de spécial. Je m’occupe de tout. Attends-moi dans la chambre. »
Je sens qu’il est inutile d’argumenter. Son ton et son regard en disent long sur sa volonté de prendre les choses en main. Pour une fois, il a l’air déterminé. Ça n’a rien d’habituel et ça m’inquiète.
Tom donne la main à son père après quelques minutes de pleurs et part dans sa chambre avec lui, en me gratifiant d’un « Bonne nuit Maman » chargé de reproches.
Quelques minutes plus tard, je l’entends rire aux éclats. C’est ça aussi, la magie des enfants.
Je ferme le sac poubelle pour le descendre, attrape mon mobile et mes cigarettes au passage. Dans la cour, je croise notre charmant voisin du troisième, Alexandre, que je n’ai pas vu depuis des semaines. Nous avions sympathisé quand il avait volé à mon secours alors que j’avais claqué la porte de mon appartement après avoir laissé les clés à l’intérieur. Muni d’une simple radiographie, Alexandre avait réussi à ouvrir la porte en moins de deux minutes.
J’avais cru comprendre qu’il venait de se séparer de sa petite amie, Alexia. Cela avait d’ailleurs été une bonne chose pour tout le voisinage, qui ne supportait plus leurs cris nocturnes, leurs disputes et leurs concours de lancer d’objets au sol. Le calme était revenu dans l’immeuble, mais Alexandre semblait maintenant à l’agonie.
« Bonsoir, Alexandre.
– Salut, Juliette. Ça va ?
– C’est à toi qu’il faudrait demander ça. Tu as l’air de ne pas avoir dormi depuis une éternité. »
Il passe la main dans ses cheveux grisonnants, trop longs, puis ferme les yeux quelques secondes en soupirant.
« C’est dur. Beaucoup plus dur que je ne le croyais. Tout me ramène à elle dans l’appartement. Il y a son odeur partout, ses petites culottes dans le panier de linge sale. Comme un con, je me surprends parfois à humer leur odeur. C’est la seule chose qui me reste d’elle.
– Mais enfin, Alex, ça ne pouvait pas durer entre vous. Tout le monde était au courant que vous ne pouviez plus vous supporter. Mon sommeil en sait quelque chose », dis-je en lui faisant un clin d’œil pour le détendre.
En cet instant, je me sens pourtant mal placée pour donner des conseils à qui que ce soit.
« Peut-être, murmure Alexandre. Mais je l’avais dans la peau. C’est physique, chimique, tout ce que tu veux. Nous ne savions pas faire autrement, nous ne savions pas communiquer d’une autre façon. Parfois, il y a des choses qu’on ne peut pas expliquer. C’était elle, je le savais. Point barre… Elle m’avait menacé des dizaines de fois de partir, mais je ne l’ai jamais crue. C’est comme quand elle partait en claquant la porte et en me disant qu’elle ne rentrerait pas dormir. Elle rentrait toujours. Toujours. »
Il soupire de nouveau. Je peux lire la détresse sur son visage.
« Et toi, reprend-il ? Je croise souvent ton mari, seul. Ça va entre vous ? »
Nous entendons une fenêtre s’ouvrir au-dessus de nos têtes. Puis sa voix.
« Juliette ?
– Oui, je suis là ! Je suis descendue fumer une cigarette. Je remonte.
– Dépêche-toi, Tom s’est endormi.
– Je ferais bien de remonter », dis-je à Alexandre en lui offrant une bise de réconfort.
Son regard me supplie de rester. Moi-même, je n’ai pas envie de remonter. Je l’entoure alors de mes bras et lui promets un verre le lendemain s’il a envie de parler. Il acquiesce.
« Bonne nuit, Alex. Essaie de dormir.
– Toi aussi. »
Je remonte à pied tout en jetant un coup d’œil à mes mails sur le portable. Je réponds rapidement à une demande de rendez-vous pour le lendemain puis, à l’instant où je le range dans ma poche, je l’entends sonner pour indiquer la réception d’un nouveau message. Je le ressors devant la porte et lis le nom de l’expéditeur : Thomas Narcise.
« Objet : Vous ne pouvez pas refuser ».
Je ne lis pas le mail et mets mon portable en mode silencieux avant d’ouvrir la porte. Il m’attend, assis sur le canapé. Il se lève et me dit, avec cet air d’excitation que j’avais déjà remarqué à l’heure du dîner :
« Entre dans la chambre. »
Obéissante, je m’exécute afin d’éviter tout nouvel esclandre.
La chambre, cette pièce que je fuis depuis des mois, baigne dans une lumière tamisée. Il s’en dégage un parfum subtil. Une dizaine de bougies allumées sont disposées tout autour de la pièce, deux foulards rouges recouvrent les lampes de chevet. On se croirait dans le Red Light District, à Amsterdam.
Sur le lit, une paire de bas, un body affriolant et une paire de chaussures que je n’ai jamais vus auparavant.
« Habille-toi ! », m’ordonne-t-il.
Je réponds d’une façon plus agressive que je ne l’aurais souhaité.
« Mais qu’est-ce qui t’arrive ? On n’a rien à célébrer, que je sache ?
– On a besoin d’avoir quelque chose à fêter ? Ça fait des semaines que je n’ai plus le droit de t’approcher, de te toucher. J’ai quand même le droit de vouloir te retrouver, de vouloir retrouver ma femme ?
Ce « ma » me donne la nausée. Non, je n’ai plus envie d’être « ta » femme.
« Que se passe-t-il ? poursuit-il. Tu as tellement changé depuis que nous nous sommes rencontrés. Tu ne fais plus attention à moi, tu ne vis que pour Tom et ton boulot. Et moi, là-dedans ? Elle est où, ma place ? Je peux savoir ?
– Oh, arrête. C’est normal, la vie change les gens. Peut-être avons-nous évolué de manière trop différente ? Moi non plus, je ne te reconnais plus.
– Je suis toujours le même, moi. Je t’aime toujours et j’ai envie de toi de la même façon.
– Le cul, toujours le cul. C’est ça le problème, alors ?
– C’est aussi le problème, oui ! Tu ne peux pas le nier. Quand on s’aime, on b***e ! Ça fait combien de temps que tu ne m’as pas touché ? Ça ne te manque pas ?
– Je n’ai pas la tête à ça.
– Tu as la tête à quoi, alors ? Tu es trop courtisée dans ton boulot, c’est ça ? C’est pour eux que tu te fais toute belle et sexy tous les matins ? Parce que moi, à la maison, j’ai droit au vieux jogging. Tu n’étais pas comme ça, avant. Je me pose des questions et ça me rend dingue.
– Moi aussi je me pose des questions, tu sais. Peut-être aurions-nous dû en parler avant. C’est vrai que nous ne communiquons plus beaucoup ces derniers mois.
– À qui la faute ? crie-t-il, désormais hors de lui.
– Le but de cette conversation n’est pas de trouver un coupable. Nous en avons manifestement tous les deux assez de cette situation. Ça ne peut plus durer.
– Non, je te confirme que ça ne peut plus durer. J’aurais voulu que ça se passe autrement ce soir, mais tant pis. »
Il sort une enveloppe du tiroir de sa table de chevet et me la tend fièrement.
« Tiens, ouvre », me dit-il.
Un des foulards rouges tombe au même moment, rendant la lumière plus agressive. Pendant quelques secondes, je me demande s’il ne m’a pas devancée. Je deviens presque euphorique en imaginant que tout va bien se terminer puisque nous souhaitons tous les deux divorcer.
Mais pourquoi cette mise en scène ?
« Allez, ouvre ! », répète-t-il.
Je décolle le rebord de l’enveloppe et tire sur le papier glacé qui se trouve à l’intérieur. J’y découvre deux billets d’avion pour Venise. Je vérifie rapidement les noms des passagers. Ce sont bien les nôtres.
Abasourdie, je ne peux que balbutier :
« Mais, qu’est-ce que c’est ?
– Tu ne sais pas lire ? Puisque nous n’arrivons pas à nous retrouver ici, je nous ai concocté une petite escapade dans la ville de l’amour. Je sais que tu rêves d’y aller. Ça nous fera tellement de bien, tu vas voir.
– Mais non, tu n’as rien compris. Ce n’est pas possible ! »
J’ai l’impression de me retrouver en plein drame d’Alfred Hitchcock. Tout ceci ne peut être vrai.
« Pourquoi ça ne serait pas possible ? J’ai tout prévu, j’ai vu avec tes parents. Ils garderont Tom. Ta mère est super-contente de l’avoir pendant tout un long week-end. Ça va être génial !
– Non, ce n’est pas possible. Ce n’est pas possible, ce n’est pas possible. »
Désormais assise sur le rebord du lit, j’enfouis mon visage dans mes mains et continue à répéter sans cesse « Ce n’est pas possible, ce n’est pas possible ».
« Mais pourquoi ce n’est pas possible, Juju ? Explique-moi.
– …
– Dis-moi ! hurle-t-il.
– Parce que… Parce que je veux divorcer. »
Parce que, pour moi, le printemps s’est enfui depuis longtemps déjà.