— On l’appelle Jane parce que c’est le genre à casser la vaisselle. Calamity...
De loin, la jeune femme protesta :
— Hé, ça va Tibu ! Qui c’est qui a bousillé la chasse d’eau du rez-de-chaussée, hein ?
— De toute façon, c’est moi qui répare, alors ! L’échange l’avait amusé, ça se voyait. Monique ne riait pas. Du tout.
— Pour finir le tableau, dit-il, j’ai aussi une fille qui se prénomme Julie. Elle travaille dans l’import-export en Nouvelle-Calédonie. Elle a accepté de venir nous voir. Elle profite de son séjour en Europe pour rendre visite à quelques clients. Elle n’a pas pu s’arranger pour aujourd’hui, mais elle sera là dans quelques jours. Elle est arrivée en Europe par Madrid, mais elle est déjà repartie pour Genève avant de se pointer ici on ne sait même pas quel jour. C’est une voyageuse, citoyenne du monde on dit aujourd’hui. Moi je suis plutôt casanier. Marrakech une fois pour voir, monter sur un chameau et manger un bon couscous, mais c’est tout. Elle doit tenir de mon ex !
— Venez vous asseoir, dit gentiment Monique. Je vais apporter les gâteaux et le café. Les enfants ont déjà pris leur dessert. Ils ne savent pas attendre, les jeunes !
Elle se tourna vers le jardin.
— Jeanne, tu viens m’aider !
Celle-ci, accroupie auprès du petit dernier qui boudait un peu de ne pas arriver à toucher la balle, se redressa.
— J’arrive, Maman !
Tout sourire, elle revint vers la maison à grandes enjambées pour amuser la galerie. En passant la porte, elle jeta un regard au groupe. Lorraine, elle, regarda Landowski.
— Ainsi vous avez pu avoir des vacances ensemble ? amorça Tiburce.
— Seulement quelques jours ! répondit Lorraine. On en avait besoin tous les deux. Justice et police ne chôment pas en ce moment !
— La surpopulation carcérale va encore augmenter, je l’crains ! Les collègues vont avoir du boulot !
— Tes ex-collègues ! précisa Monique qui revenait en tenant un peu haut un plateau de gâteaux à faire pâlir les gourmandes au régime.
— C’est vrai ! Je m’y crois encore parfois, arpentant les coursives, me baissant pour zieuter au mouchard et donnant un tour de clé dans cette f****e serrure de type Toul ! La meilleure, cela dit !
— Mais mon chéri, dit Monique d’une voix volontairement suave, il y a des années que tu n’as pas fait ce boulot de surveillant de base. Tu as eu de l’avancement et c’est tant mieux !
— C’est vrai que d’être d’après-midi puis matin et nuit avec un repos compensateur à suivre, c’était un peu dur ! Surtout que le repos hebdo était régulièrement supprimé à cause du manque d’effectifs.
— Il se réveille souvent à cinq heures quand même ! continua sa femme. Comme s’il allait retourner à l’appel avant de rentrer en détention jusqu’à treize heures...
Elle montra le plateau des desserts.
— J’ai demandé des gâteaux différents. Pour les fêtes ici, c’est kouign amann mais tout le monde n’aime pas à cause du beurre qui reste l’essentiel de la recette. Servez-vous ! Allez, Lorraine ! Je vous appelle par votre prénom, hein ? J’ai le droit. Mon mari vous a connue toute petite.
Lorraine avança la main vers le plateau.
— Un Paris-Brest ? C’est un bon choix, mais y a de la crème, hum !
Elle se tourna vers Landowski.
— Et pour le commissaire, qu’est-ce que ce sera ? Tartelette aux fraises de Plougastel ? Des vraies, hein ! Pas du congelé. Ici, on n’admet pas ça ! Ou un mille-feuille, ça passe toujours bien...
Landowski acquiesça et laissa Monique le servir. Pendant ce temps, Tiburce avait déserté la terrasse. Il revint avec deux bouteilles de champagne.
— Un coup de péteux ira très bien avec les lichouseriesv !
Il approcha le plateau garni de flûtes en verre, en plaça délicatement une devant chaque convive et entreprit d’ouvrir la première bouteille. Elle lui résista. Ou il le fit croire. C’est toujours un moment particulier dans la fête que de laisser se produire le son du champagne qui se libère et d’en admirer les bulles remontant dans le verre. Du coup, il y eut un silence tandis que Tiburce servait.
— Obligé d’ouvrir l’autre bouteille ! dit-il quand il releva la première déjà vide.
Il servit sa femme et lui-même avant de lever son verre.
— Merci d’être là. Santé à toutes et tous !
La première gorgée fut bue dans un silence presque religieux pour bien marquer le moment. C’est Jeanne qui brisa le charme.
— Tibu, tu as bien dit qu’il y avait un jeu de fléchettes, non ?
Le retraité reposa son verre.
— Non, non, pas fléchettes ! J’ai eu peur que les enfants se blessent avec ! C’est un voisin qui a confectionné une sorte de tir à la cible avec des pistolets en plastique aussi vrais que nature. Ils ont des chargeurs comme les vrais. Je lui ai demandé de me prêter son stand. Il est caché dans l’atelier. Le jeu, pas le voisin, ah ah ! Viens avec moi, on va le porter à deux et l’installer dans le jardin.
Le duo s’éloigna. Monique se leva et rentra dans la maison, la bouteille vide à la main. On entendit rire aux éclats de l’autre côté de la maison, puis plus rien. Quelques regards s’échangèrent entre les membres de la famille, un peu comme si chacun s’épiait ou se marquait à la culotte. Tout n’est jamais clean dans une famille. Pour ne pas laisser un silence gênant s’installer, Lorraine dit :
— Ils sont bien ici ! C’est calme et pratiquement en ville !
— C’était la maison de ma grand-mère, précisa Évelyne.
L’intonation de sa voix ne permit pas de savoir si c’était un reproche ou tout simplement de la nostalgie.
— Vous êtes bien sages ! lança Tiburce tenant l’extrémité d’un panneau de contreplaqué tandis que Jeanne était à l’autre bout.
Elle avait du rose aux joues. Le panneau pouvait être lourd et difficile à porter.
Les invités observèrent la manœuvre puis Tiburce qui avait revêtu un gilet de chasse pour la circonstance, embaucha les enfants pour soutenir le panneau tandis qu’il plaçait des jambes de force à l’arrière pour le faire tenir debout. Ensuite, il installa deux tréteaux et une plaque de bois à distance pour créer une sorte de comptoir. Jeanne revint avec un vaste sac et y puisa quelques armes en plastique qu’elle posa sur la tablette improvisée. Derrière Tiburce, il y avait deux cibles circulaires identiques à celles des stands de tir, fixées sur la plaque d’isorel. Sur chacune, il punaisa une feuille de papier translucide puis il se retourna et expliqua :
— Chacun va avoir une feuille à son nom. Les pistolets, il y en a assez pour tout le monde, sont chargés de billes colorées qui vont marquer le papier. Il y aura un chargeur par tireur. Tout le monde fait un premier passage et on compte les points. Le dernier est éliminé et ainsi de suite jusqu’à la finale. Elle se jouera en deux manches pour déterminer le vainqueur. On fait deux séquences : une pour les jeunes, l’autre pour les parents et les invités. C’est clair pour tout le monde ?
— Le commissaire aussi ? demanda un blondinet.
— Ben oui ! répondit Tiburce. Pourquoi ?
— Faut lui b****r les yeux alors ! Sinon, il va gagner c’est sûr !
Les jeunes forcèrent les rires.
— Je reste hors jeu ! annonça Landowski.
— Mais vous ferez un tir quand même pour nous montrer si vous êtes bon ! insista le blondinet qui ne lâchait pas prise.
— C’est d’accord ! accepta Landowski, amusé.
— Et qu’est-ce qu’on gagne ?
Décidément, le jeune garçon ne s’en laissait pas conter.
— Il y aura un joli paquet-surprise pour les deux finalistes et des lots de consolation pour les autres. Des friandises aussi, bien sûr ! Ça te va, Nico ?
— Ben ouais !
— Oui, pas ouais ! rectifia Monique assise sous la tonnelle, l’appareil photo en main pour immortaliser les bons moments.
— Oui, Grand-mère, répondit Nicolas en grimaçant.
— On y va ! claironna Tiburce. Qui commence ?
— Moi ! dit Jeanne.
— Mais toi tu fais partie des grands. Tu n’as rien compris ! Tu vas compter les points plutôt. Passe derrière le comptoir ! J’ai besoin d’une assistante !
Elle sourit largement et obéit aussitôt. Elle passa devant le retraité, à le frôler, pour aller se positionner juste devant la seconde cible.
— Nico va commencer ! claironna le grand-père.
— Mais pourquoi moi ? ronchonna le gamin, la tête penchée.
— Tu impressionnes les autres par un beau score. Comme ça, tu prends la tête du concours et tu essaies de la garder ! Allez, tu t’appliques !
— C’est chargé ?
— Des billes bleues, des billes jaunes. C’est pareil ! Tu te concentres et tu appuies sur la détente. Tu prends ton temps si tu veux, mais tu vides le chargeur ! Tu as droit à dix coups !
Nico visa et expédia vers le papier immaculé les projectiles colorés. Trois billes touchèrent en dehors de la cible. Les autres marquaient des points.
— Ben j’ai raté, Papy !
— Mais non. Les autres tirs sont à l’intérieur du cercle. On va voir si tes cousins sont capables de faire mieux. Et ce n’est que la première poule. Rien n’est joué !
Là-bas, sous la tonnelle, on commençait à se désintéresser du jeu. On se mit à parler de tout et de rien, à faire connaissance, à remonter le temps. Le couple justice-police suscitait des interrogations, peut-être aussi un peu d’admiration. Monique aurait bien vu son mari dans un poste plus gratifiant que celui de fonctionnaire de l’administration pénitentiaire. Histoire de briller un peu dans le quartier !
Tiburce quitta son poste pour venir boire une gorgée tandis que Jeanne dirigeait les opérations du concours de tir. Les jeunes, garçons et filles, se piquèrent au jeu et y allèrent du geste et de la voix. Le papy s’absenta un moment. Monique observa Jeanne qui regardait dans la direction empruntée par le retraité. Antoine et Annick se levèrent pour aller fumer une cigarette à l’écart. Monique faisait la guerre au tabac.
Tiburce revint tandis que les tireurs se succédaient. Il posa un autre sac à côté des autres, puis il resta à l’extrémité du stand et laissa Jeanne mener le jeu.
— C’est quoi ? demanda-t-elle.
— J’avais oublié d’apporter les cadeaux ! dit-il en riant.
Un peu plus tard, Nico se retrouva en finale contre son cousin Alex. La joute était inégale puisque ce dernier avait quelques années de plus que son adversaire.
Nico se défendit comme un beau diable et parvint à égaliser de justesse avec le concours de Jeanne qui estima que la dernière bille avait touché le trait plus en dedans que sur l’extérieur et devait être retenue dans le comptage. Alex fit quelques gestes d’irritation mais admit la décision après que sa mère lui eut fait un signe d’apaisement. De son arme vide, il visa quand même son cousin en guise de menace.
Tiburce approcha le grand sac de plastique et y plongea le bras.
— Les vainqueurs ont droit à... ça ! dit-il en sortant deux paquets, un rouge et un bleu. Le plus gros, c’est pour le premier. Les autres ne sont pas oubliés. Tout le monde a gagné quelque chose !
Il renversa le sac. Des jouets, des objets rigolos et des friandises roulèrent sur la pelouse comme au sortir d’une corne d’abondance. Les enfants se ruèrent et se bousculèrent en riant, tout en empochant discrètement les sucreries. Les mères à l’écart donnèrent de la voix pour calmer leur progéniture et le calme revint lentement. On pouvait observer les jeunes mandibules mastiquer consciencieusement des bonbons multicolores avec un plaisir évident.
Au bout d’un moment dédié aux jeunes, Jeanne se rapprocha de la tablette en bois.
— C’est à nous maintenant, dit-elle, la main en porte-voix. C’est moi qui commence !
— Tu es pressée de gagner, dis donc ! réagit Tiburce. Attends quand même que je pose les cibles !
— Il reste des pistolets chargés ?
— J’ai prévu large ! Sinon, il y a des chargeurs de rechange dans le sac. Tu fouilles !
Tiburce leva le bras pour punaiser la cible de papier et se retourna. Il fit un geste en direction des adultes encore assis.
— Approchez, approchez, bonnes gens, venez mesurer votre adresse ! Venez gagner des peluches, des colifichets et des sucres d’orge ! Il y en aura pour tout le monde ! Alex, tu prends des photos, hein !
L’adolescent alla chercha l’appareil et fit quelques réglages.
— Si tu es prêt, on peut commencer ! dit Tiburce. Jeanne plongea la main dans le sac et en sortit un pistolet.
— Il est lourd çui-là ! dit-elle, les yeux rivés sur le chef de stand.
Elle tendit la main, assura le coup comme une professionnelle en plaçant la seconde main en dessous pour stabiliser l’arme à la manière d’un tireur expérimenté. Tiburce protesta de la main.
— Attends quand même que je m’écarte et...
Un véritable coup de feu éclata aussitôt. Puis deux autres suivirent. À entendre le bruit, rien à voir avec un pistolet à billes colorées. Tiburce porta aussitôt sa main gauche sur sa poitrine au niveau du cœur. Il ouvrit la bouche comme pour happer l’air qui commençait à lui manquer. Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. La pompe n’arrivait plus à distribuer le sang qui s’échappait des blessures à chaque battement désespéré et coulait entre ses doigts écartés.
Monique s’était levée d’un bond mais restait là debout, immobile. Blanche comme un linge. Son mari ne semblait plus rien distinguer, ni des choses ni des gens. Les yeux écarquillés, il se mit à vaciller puis bascula comme un arbre que l’on abat.
Aussitôt, Landowski bouscula sa chaise et traversa vivement la pelouse. Monique et les autres membres de la famille le suivirent. Il s’agenouilla auprès de Tiburce et lui tâta le pouls. Du sang bien rouge maculait sa belle chemise un peu partout. Les trois impacts avaient fait des dégâts irréversibles. Il avait déjà le teint cireux et les yeux mi-clos. Il était en train de s’en aller pour son dernier voyage.
Face au jeu de foire, Jeanne restait pétrifiée, l’arme meurtrière au bout de son bras qui s’abaissait lentement. Elle non plus ne comprenait pas ce qui venait de se passer. Le drame, elle venait de le mettre en œuvre. Sans le vouloir ?
Elle balbutia :
— Je... je n’ai pas...
C’est alors que Landowski se retourna vers le cercle des invités formé autour de lui.
— Il est mort, dit-il.
i Cumulus en jargon aéronautique.
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iv Le Radar de Bretagne est en charge du suivi des aéronefs en route sur une grande partie du territoire national et sur la façade atlantique.
v Bretonnisme : Douceurs. Sucreries.