Chapitre 3

2332 Words
Avec un tact et un à-propos qui ne lui faisaient jamais défaut, Fanny appela au secours de l’institutrice le Dr Moutier, qui était très « calé » lui,comme il convenait à un savant de l’école de Nancy, sur les tables tournantes, les médiums, les esprits et les fantômes. – Vous en avez fait tourner, des tables, vous, docteur ? – Mais bien sûr, c’est un passe-temps très agréable. Il avait l’air de se moquer de lui-même, mais il n’en trouva pas moins le moyen de dire leur fait, avec une certaine grâce, aux intelligences moqueuses qui repoussent d’emblée la survie et les manifestations de l’au-delà. – Il est passé le temps où nous ne croyions, nous, médecins, qu’à ce que nous trouvions sous notre scalpel ! Des esprits comme Charcot… – Est-ce que Charcot, de son vivant, s’est entretenu avec Napoléon Ier ? interrogea en gloussant l’incorrigible Saint-Firmin. – Parlons sérieusement, répliqua le docteur. – Non ! Non ! protestèrent quelques convives, pas sérieusement !… pas sérieusement !… D’autres, au contraire, encouragèrent l’orateur. – Enfin ! vous êtes chrétiens ; croyez-vous, oui ou non, à l’immortalité de l’âme ? où êtes-vous victimes, comme monsieur Saint-Firmin, d’un grossier matérialisme qui ne lui permet point de comprendre que la forme des choses et des êtres n’est qu’une apparence variable selon les sens et les facultés de chacun ? La forme peut disparaître, l’enveloppe visible périr, mais la force qui les soutient, elle, ne périra point, et puisqu’elle continue d’exister, pourquoi ne se manifesterait-elle pas ?… – Par des tables tournantes ! interrogea Jacques à la manière ironique. – Pourquoi pas ?… Par des chocs, par des coups, enfin par un déplacement de choses visibles qui atteste l’existence des formes invisibles. – La maison hantée ! s’écria-t-on… Brr… docteur ! vous nous faites peur !… – Méphistophélès, va !… reprit Jacques. Regardez-moi la bonne figure de papa gâteau de notre illustre Moutier, continua-t-il, et dites-moi si l’on se douterait jamais qu’il est à tu et à toi avec le diable !… – Oh ! mes prétentions ne vont pas jusque-là, protesta le docteur en tapotant drôlement ses favoris poivre et sel qui encadraient avec soin sa bonne face poupine de sympathique savant à lunettes… Tout de même nous arrivons dans certaines circonstances à manier les forces invisibles, presque avec la même facilité que nous tâtons le pouls à un malade !… Il n’était point dans l’intention de la maîtresse de maison de laisser longtemps ce brave docteur trotter sur son cheval favori, et elle se disposait à profiter de l’entrée du second service pour faire dévier la conversation, quand tout à coup on entendit une voix blanche, une pauvre voix lointaine qui disait : – Mais les fantômes ! docteur, est-ce que vous croyez aux fantômes ?… Toutes les têtes se tournèrent vers Mme Saint-Firmin, qui avait parlé, et à laquelle on aurait pu répondre qu’il suffisait de la regarder pour y croire. J’avoue que je n’en ai jamais vu, répondit le docteur, mais je me garderai bien d’en nier l’existence. D’autres, qui sont plus savants que moi, en ont vu et, ma foi, je ne comprendrais pas pourquoi on ne les croirait pas, quand ils ont la valeur expérimentale d’un William Crookes, par exemple !… Je vous cite celui-là parce que c’est un des plus illustres. Il n’est pas une science qui ne doive une découverte à cet esprit sagace. Les travaux de Crookes sur l’or et sur l’argent, son application du sodium au procédé d’amalgamation sont utilisés dans tous les placers d’Amérique et d’Australie. À l’aide de l’héliomètre de l’Observatoire de Greenwich, il a pu, le premier, photographier les corps célestes, et ses reproductions de la Lune sont célèbres ainsi que ses études sur le phénomène de la lumière polaire, sur la spectroscopie. « Crookes a aussi trouvé le thalium, sans compter la plus formidable découverte de toutes : le quatrième état de la matière, ce n’est donc pas un hurluberlu ! Eh bien, ce savant a aussi photographié des fantômes ! – Non ! vous voulez rire ! s’exclama Jacques. – Le docteur s’amuse de nous !… fit Fanny. – Mais pas le moins du monde ! osa protester Mlle Hélier… c’est bien connu !… – C’est historique ! exprima Moutier, et je ne me moque de personne !… William Crookes s’est livré pendant dix ans à l’étude des manifestations spirites, construisant pour les contrôler scientifiquement des instruments d’une précision et d’une délicatesse inouïes ! Assisté d’autres savants aussi rigoureusement méthodiques que lui-même, il opérait dans son propre laboratoire, entouré d’appareils électriques qui eussent rendu impossible ou mortelle toute tentative de supercherie ! Dans son ouvrage : Recherches sur le spiritualisme, Crookes analysa les divers genres de phénomènes observés : Mouvements du corps pesant, Exécution d’airs de musique sans contact humain, Écriture directe, Apparition de mains en pleine lumière, Apparition déformes et de figures, et, enfin, la Photographie de l’esprit de Katic King ! – Mais est-ce qu’il a photographié Napoléon Ier ? grinça encore la crécelle de Saint-Firmin. – Oh ! assez ! assez ! lui cria-t-on, mais il insistait si drôlement que Fanny elle-même ne put que lui pardonner. Vous comprenez, moi, parmi les morts, il n’y a que Napoléon Ier qui m’intéresse ! Je voudrais savoir ce qu’il fait là-haut, entre ses deux femmes, Joséphine et Marie-Louise ! Mademoiselle Hélier, je vous en prie, la prochaine fois que vous aurez l’occasion de vous trouver seule avec lui, demandez-lui un peu comment il s’arrange !… – Alors William Crookes a photographié des fantômes ?… reprit soudain la lointaine voix blanche de la pâle Mme Saint-Firmin. – Mais oui, madame, répliqua simplement le Dr Moutier… et il n’y a pas que lui !… – Mais comment peut-on photographier de purs esprits ? demanda une vieille dame intéressée, mais sceptique. – C’est que ces purs esprits, madame, répondit le docteur avec une conviction tranquille, et je vous cite là l’opinion et l’explication de gens qui n’ont jamais passé pour des imbéciles, c’est que ces purs esprits ne sont point dénués entièrement de forme !… Il leur reste une forme généralement invisible à nos yeux, impalpable dans les conditions ordinaires, mais qui n’en existe pas moins, et que l’on appelle le peresprit. – C’est trop d’esprit pour moi, déclara le notaire. Mais on le fit taire encore, et tout le monde fut d’accord pour réclamer du docteur des renseignements sérieux sur le peresprit. – Eh ! mon Dieu ! qu’est-ce qui ne connaît pas, à notre époque, le peresprit ? osa encore faire entendre, outrée à la fin de tant d’ignorance, la timide Mlle Hélier. – Moi ! moi ! moi ! lui répliqua-t-on en riant, d’un bout à l’autre de la table. – Mademoiselle Hélier a bien raison de s’étonner, reprit le docteur. Le peresprit est aujourd’hui à la base de toute science psychologique, et la religion elle-même, qui en a besoin pour expliquer ses apparitions, se garde bien de le nier. C’est une substance infiniment ténue, intermédiaire entre la matière et qui suit après la mort, en conservant la forme dernière que lui a conservée la matière. D’où la reconnaissance possible, dans certaines conditions d’exaltation magnétique, des morts, par les vivants ! Y êtes-vous ? – Comme c’est simple ! s’écria-t-on, en forçant un peu les rires ; mais ces rires se turent tout à coup, car il se passait un petit incident là-bas au bout de la table. La petite Mme Saint-Firmin venait tout simplement de glisser sur le parquet. On se précipita, on la releva, on voulut la transporter dans une chambre, mais revenue presque aussitôt à elle, elle manifesta avec une étrange énergie la volonté de ne point quitter la salle. – Mon Dieu ! j’ai eu un petit étourdissement !… N’en parlons plus et excusez-moi !… Et elle reprit sa place à table. On était, naturellement, assez ému autour d’elle, et comme le docteur s’empressait : – Ah ! vous pouvez la soigner, lui lança Fanny… c’est vous qui êtes cause de tout avec vos histoires de trépassés ! – Mais c’est vous qui me les avez demandées, madame !… et, se tournant vers la pauvre Marthe… et puis c’est madame qui a insisté (mais la regardant avec attention) : Pourquoi vous attarder, mon enfant, à un sujet de conversation qui vous est sans doute désagréable ? – Il ne m’est pas désagréable du tout, je vous assure. Et Marthe disait cela d’un certain air égaré, en regardant son mari qui paraissait furieux de l’incident et ne trouvait pas de termes assez accablants pour sa femme dans les excuses qu’il fournissait à Mme de la Bossière et à Jacques. – On ne sait pas ce qu’elle a !… Par instants, on dirait qu’elle rêve… Et puis, elle passe des heures en prière… Elle devient bigote, ma parole !… Elle ferait bien mieux de prendre ses jus de viande ! Elle doit manquer aussi de distractions, cette petite, envoyez-la-nous donc ! – Ah ! madame, vous êtes bien bonne et elle ne mérite pas vos bienfaits. Fanny réclama d’autorité quelques bonnes histoires de chasse pour faire fuir les revenants ; et le dîner, dont la gaieté avait paru un instant compromise, s’acheva dans la bonne humeur générale. Cependant, Marthe avait retenu près d’elle le docteur et ils ne cessèrent leurs confidences que lorsqu’on passa au salon. – Que vous disait-elle donc de si intéressant ? demanda Mme de la Bossière au Dr Moutier, quand elle eut installé ses joueurs de poker et de bridge. – Ne souriez pas… j’ai une requête à vous proposer de sa part… – Dites !… – Elle voudrait faire tourner une table ! – Non !… – C’est comme je vous le dis… – Elle est malade !… Alors, elle est venue ici pour faire tourner des tables ?… – Tenez, je parie qu’elle en parle déjà à Mademoiselle Hélier… La jeune femme et la vieille demoiselle étaient, dans l’instant, assez curieuses à considérer : Mlle Hélier, fort agitée, semblait fuir une prière que l’autre lui adressait avec une ferveur enfantine. – Après tout, exprima Fanny, si ça peut lui faire plaisir et si elle décide cette vieille toquée d’Hélier… que l’on s’asseye à mes tables pour jouer au bridge ou pour les faire tourner, je n’y vois aucun inconvénient, moi !… – Et à moi, cela pourra me servir à étudier d’un peu près ce troublant tempérament qui me paraît susceptible d’hypnose… et qui pourrait peut-être faire un excellent médium… – C’est cela, vous allez la rendre folle tout à fait. – Ou la sauver !… Elle se trouve en ce moment très visiblement sous une influence extraordinaire dont nous ignorons la nature… Elle a certainement une arrière-pensée que je ne connais pas et qu’il serait peut-être intéressant de pénétrer pour la guérir… La séance ne nous sera pas inutile… Tenez ! elle entraîne Mademoiselle Hélier… Ah ! chère madame, vous savez qu’elle a une peur folle de son mari… Il faut que le mari ne sache rien !… Elle compte sur vous pour que vous l’accapariez… – C’est bien, je me charge du mari, accorda Mme de la Bossière, mais vous me raconterez tout ce qui s’est passé ?… Vous me le promettez ?… – Tout, je vous le promets !… Ah ! dites-moi, où serons-nous le plus tranquilles ?… – Pour évoquer le diable ? mais il faut demander ça à Mademoiselle Hélier !… Elle vous prêtera peut-être sa chambre. Et Fanny quitta le docteur en riant. Sur le seuil du fumoir, elle rencontrait son mari et lui racontait tout. – Oh ! allons voir ça ! fit Jacques, très amusé… – Mais je me suis chargée du Saint-Firmin. – Ne t’inquiète pas… il vient de consentir à faire un quatrième… Mlle Hélier, Marthe et le Dr Moutier avaient déjà disparu… – Le plus fou des trois, c’est certainement le docteur, émit Fanny. – Ça, quand les savants se jettent dans le spiritisme, on ne sait pas jusqu’où ça peut aller ! Vous y croyez, vous, Fanny, aux fantômes du professeur Crookes ? – Moi, je ne crois qu’en vous, my dear !… et vous n’avez pas l’air d’un spectre, petit tchéri ! Elle pria Jacques de l’attendre, s’assura que ses hôtes n’avaient point besoin d’elle et revint le trouver. Ils se renseignèrent sur le chemin suivi par les fugitifs, traversèrent tout le château en courant et en riant comme des écoliers. Enfin, ils reprirent leur sérieux au moment de frapper à la porte de l’appartement de Mlle Hélier. – On peut entrer ? c’est nous !… La porte s’entrouvrit et ils aperçurent l’étrange face hostile de Mlle Hélier, dont les yeux bleus, ordinairement si doux, semblaient lancer des flammes. – Ah ! je le savais bien ! fit-elle. On veut se moquer de moi !… – Mais non ! supplia Fanny… Je vous assure, mademoiselle, ma bonne demoiselle !… On sera bien sage… on fera tout ce que vous voudrez… On se tiendra tranquillement dans un coin… Elle dut les laisser pénétrer chez elle, mais elle les pria assez sèchement de rester dans son petit salon qui était plongé dans l’obscurité. – Ne bougez pas, ne parlez pas ! c’est tout ce qu’on vous demande… Elle les laissa, passant dans sa propre chambre dont on apercevait une partie faiblement éclairée par la lueur falote d’une lampe invisible qui avait dû être reléguée dans quelque coin. Un assez lourd guéridon d’acajou, soutenu par un pied à trois griffes, avait été tiré au milieu de la pièce. D’où ils se trouvaient, Jacques et Fanny ne voyaient encore ni le docteur ni Mme Saint-Firmin. Ils n’apercevaient, se mouvant avec des gestes silencieux, dans la pénombre, que Mlle Hélier, dont la figure avait repris cet air hermétique qui se répand ordinairement sur le visage des vivants quand ceux-ci interrogent sérieusement les morts. Et, en vérité, Mlle Hélier faisait toute chose sérieusement… Combien sérieusement venait-elle de placer trois chaises autour du guéridon d’acajou !…
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