IV-2

2335 Words
« Ou bien tout à fait renoncer à la vie ! », s’exclama-t-il hors de lui-même, accepter son sort avec résignation, comme il est, une fois pour toutes, tout étouffer en soi-même, renoncer à agir, à vivre, à aimer ! ». « Comprenez-vous, comprenez-vous, Monsieur, ce que cela signifie quand on ne sait plus où aller ? », se rappela-t-il en pensant tout à coup à la question que Marméladov lui avait posée la veille, « car il faut bien que chacun puisse aller quelque part… » Tout à coup, il frissonna : une idée, l’idée d’hier, repassa rapidement dans sa mémoire. Mais ce ne fut pas l’idée qui le fit frissonner. Il savait bien, il pressentait qu’elle reviendrait nécessairement et il l’attendait ; et puis, elle ne datait nullement d’hier. La différence était dans ce qu’il y avait un mois, et hier même, ce n’était encore qu’un rêve, tandis qu’à présent… à présent, il ne le voyait plus comme un rêve, mais sous un aspect terrible, totalement inconnu. Il le pressentit… Il ressentit un choc intérieur et sa vue se troubla. Il regarda hâtivement autour de lui. Quelque chose lui manquait. Il voulait s’asseoir et cherchait un banc. Il était en ce moment au boulevard K… et aperçut un banc à une centaine de pas. Il y alla aussi vite qu’il put, mais en chemin, il se produisit un incident qui retint pendant quelques minutes toute son attention. En cherchant le banc des yeux, il avait remarqué une femme qui marchait à une vingtaine de pas devant lui, mais son attention ne s’y arrêta pas tout d’abord, comme d’ailleurs elle ne s’attachait à rien de ce qui se passait devant ses yeux. Il lui était arrivé bien des fois, par exemple, de rentrer chez lui sans se rappeler le chemin suivi et il ne prenait plus garde à cette inattention. Mais cette femme qui le précédait avait quelque chose d’étrange qui attirait les regards, et son attention se fixa peu à peu sur elle – d’abord de mauvaise grâce et avec quelque dépit et, ensuite, avec de plus en plus d’intensité. Il voulut tout à coup savoir ce qui, en fin de compte, lui paraissait étrange en elle. C’était probablement une jeune fille, une adolescente ; elle marchait en plein soleil, nu-tête, sans ombrelle et sans gants et elle balançait drôlement ses bras. Elle était vêtue d’une robe de soie légère mais celle-ci était bizarrement mise, à peine boutonnée, déchirée derrière, près de la taille : tout un morceau d’étoffe pendait et flottait. Un petit fichu entourait son cou nu mais il était mis tout de travers. Enfin, le pas de la jeune fille n’était pas ferme ; elle trébuchait et vacillait dans tous les sens. Raskolnikov eut finalement son attention complètement éveillée. Il arriva à sa hauteur, tout près du banc, où elle venait de s’affaler dans le coin, la tête renversée sur le dossier, les yeux fermés, apparemment épuisée à l’extrême. Après l’avoir examinée, il vit tout de suite qu’elle était ivre. Cette scène était étrange et atroce. Il se demanda s’il avait bien vu. Il avait devant lui un petit visage, très jeune, seize ans tout au plus, quinze peut-être, un joli, un mince visage de blonde, mais tout échauffé et bouffi. La jeune fille ne semblait plus consciente ; elle croisait les jambes plus qu’il ne fallait ; elle ne se rendait évidemment pas compte qu’elle se trouvait en rue. Raskolnikov ne s’assit pas, mais ne voulant pas partir, resta perplexe devant elle. Ce boulevard était toujours peu fréquenté et maintenant, à deux heures de l’après-midi et par cette chaleur, il était tout à fait désert. Toutefois, à l’écart, à une quinzaine de pas, sur le côté de l’allée, s’était arrêté un monsieur qui, visiblement, voulait aussi approcher la jeune fille dans une intention quelconque. Il l’avait probablement vue également et avait voulu la rejoindre, mais Raskolnikov l’avait gêné. Il lui jetait des regards furieux essayant toutefois que l’autre ne les remarquât pas et attendait impatiemment son tour et que le fâcheux déguenillé s’en aille. La situation était évidente. Le monsieur avait une trentaine d’années ; il était gras, pétri de sang et de lait, il avait des lèvres roses, de petites moustaches et une mise fort soignée. Raskolnikov s’emporta, se fâcha violemment. Il eut envie de blesser d’une façon ou d’une autre ce dandy grassouillet. Il laissa la jeune fille un moment et s’avança vers lui. – Eh là ! vous Svidrigaïlov ! Que cherchez-vous ici ? lui cria-t-il en serrant les poings et en ricanant, les lèvres baveuses de rage. – Que signifie ? demanda rudement l’homme en fronçant les sourcils et le prenant de haut. – Fichez-moi le camp, voilà tout ! – Comment oses-tu, coquin ! Et il leva sa canne. Raskolnikov se jeta sur lui, ne s’étant même pas rendu compte que cet homme solide aurait pu maîtriser facilement deux hommes de sa force. Mais, en ce moment, quelqu’un le saisit vigoureusement par derrière ; c’était un agent. – Allons, Messieurs, il est défendu de se battre sur la voie publique. Que vous faut-il ? Qui êtes-vous ? demanda-t-il à Raskolnikov avec sévérité après avoir considéré ses haillons. Raskolnikov le regarda avec attention. Il avait une brave figure de soldat, des moustaches blanches et des yeux sensés. – C’est vous qu’il me faut, s’exclama-t-il, le saisissant par la main. Je suis Raskolnikov, ancien étudiant. – Vous pouvez le savoir, dit-il, s’adressant au Monsieur, et vous, venez, je vais vous montrer quelque chose… Et il entraîna l’agent par la main, vers le banc. – Voilà, regardez, tout à fait ivre, elle est venue par le boulevard. Je ne sais quel est son milieu, mais il ne semble pas qu’elle soit du métier. Le plus probable c’est qu’on l’a fait boire et puis qu’on en a a***é… la première fois… vous comprenez ? Et puis on l’a lâchée, ainsi dans la rue. Regardez comme la robe est déchirée, regardez comme elle en est revêtue : elle a été habillée, ce n’est pas elle-même qui s’est vêtue ainsi et ce sont des mains inexpérimentées qui l’ont fait, des mains d’homme. Cela se voit. Et maintenant regardez par là : ce dandy avec lequel je voulais me battre m’est inconnu ; c’est la première fois que je le vois ; mais il a aussi remarqué en chemin la jeune fille, ivre, inconsciente, et il a fortement envie de l’approcher et de l’entraîner – tant qu’elle est dans cet état là. – C’est certainement ainsi, croyez-moi, je ne me trompe pas. J’ai moi-même vu comme il l’observait et la surveillait, mais je l’ai gêné et il attend que je m’en aille. Le voilà maintenant qui s’est écarté et fait semblant de rouler une cigarette… Comment faire pour l’empêcher d’emmener la jeune fille ? Comment la reconduire chez elle ? Réfléchissez un peu. L’agent avait immédiatement tout compris. L’attitude du gros monsieur était évidente ; il restait la jeune fille. Le vieux soldat se pencha sur elle pour l’examiner de plus près et une réelle compassion se peignit sur ses traits. – Quelle misère ! dit-il, branlant la tête ; tout à fait une enfant. On l’a trompée pour sûr. Écoutez, Mademoiselle, se mit-il à appeler, où habitez-vous ? La jeune fille ouvrit des yeux fatigués et hagards, regarda stupidement ceux qui la questionnaient et fit de la main le geste de les chasser. – Voilà, dit Raskolnikov (il fouilla dans sa poche, sortit vingt kopecks que par chance il avait encore), voilà, prenez un fiacre et dites au cocher de la ramener à son adresse. Seulement, il nous faut connaître son adresse ! – Mademoiselle ! Mademoiselle ! recommença l’agent, ayant accepté l’argent, je prendrai tout de suite un fiacre et je vous reconduirai moi-même. Où désirez-vous aller ? Comment ? Où demeurez-vous ? – … la paix ! m’ennuient !… murmura la jeune fille et elle secoua de nouveau sa main. – Ah, là, là ! Comme c’est mal ! Vous n’avez pas honte, Mademoiselle ? Quelle honte ! (Il branla de nouveau la tête, apitoyé et indigné.) En voilà un problème ! fit-il, s’adressant à Raskolnikov, puis d’un coup d’œil, il réexamina celui-ci des pieds à la tête. Sans doute lui sembla-t-il vraiment étrange de porter de telles guenilles et de donner de l’argent. – Est-ce loin que vous l’avez trouvée ? lui demanda-t-il. – Je vous le dis : elle marchait devant moi sur le boulevard. Parvenue au banc, elle s’y effondra. – Quelles mœurs maintenant de par le monde, mon Dieu, quelle honte ! Si jeunette et déjà ivre ! Trompée, c’est bien ça ! Voilà la robe qui est déchirée… Quelle débauche par ces temps-ci ! Et probablement de bonne naissance, des gens ruinés sans doute… Il y en a beaucoup comme ça maintenant. Elle semble être choyée, comme une demoiselle, – et il se pencha de nouveau sur elle. Peut-être avait-il aussi des filles comme elle, comme des demoiselles, et l’air choyées, avec des allures de jeunes filles bien élevées. – Ce qui est surtout important, s’inquiétait Raskolnikov, c’est de ne pas la laisser à ce goujat ! Car il va l’outrager ! Cela crève les yeux, ce qu’il veut. La canaille ! Il ne part pas ! Raskolnikov parlait haut en le montrant de la main. L’autre entendit, voulut se fâcher à nouveau, mais se ravisa et se contenta d’un regard plein de mépris. Ensuite il s’écarta encore de dix pas et s’arrêta à nouveau. – Ne pas la lui donner, c’est possible, répondit le sous-officier pensivement. Pourvu qu’elle dise où la mener car sinon… Mademoiselle ! Eh ! Mademoiselle ! dit-il de nouveau. La jeune fille ouvrit brusquement les yeux, comme si elle venait de comprendre quelque chose ; elle se leva du banc et se mit à marcher dans la direction d’où elle était venue. – Ah ! les effrontés ; ils m’ennuient ! articula-t-elle avec le même geste de la main. Elle marchait vite en vacillant aussi fort qu’auparavant. Le dandy la suivit, sans la perdre des yeux, mais il prit l’autre allée. – Ne craignez rien, je ne le laisserai pas faire, dit le vieux soldat moustachu avec décision, et il les suivit. – Quelle dépravation, ces temps-ci ! répéta-t-il à haute voix en soupirant. À cet instant, Raskolnikov sentit une impulsion soudaine qui le retourna complètement. – Écoutez un peu ! Eh là ! cria-t-il au vieux soldat. Celui-ci revint sur ses pas. – Laissez ! Laissez tomber ! Pourquoi ? Laissez-le s’amuser un peu (il montra le dandy). Qu’est-ce que ça peut vous faire ? L’agent ne comprenait pas et il le regardait avec des yeux ronds. Raskolnikov se mit à rire. – Ah ! Eh ! – fit le vieux soldat, et, après un geste de la main, il se remit en route derrière le dandy et la jeune fille, prenant sans doute Raskolnikov pour un fou ou pour quelque chose de pire encore. « Il a emporté mes vingt kopecks, dit Raskolnikov avec rancœur quand il fut seul, « Qu’il en prenne autant de l’autre, qu’il laisse la fille aller avec lui et que c’en soit fini… Que me suis-je mêlé de l’aider ? Est-ce à moi d’offrir mon aide ? Ai-je le droit de secourir ? Qu’ils s’entre-dévorent les uns les autres tout vifs, qu’est-ce que cela peut me faire ? Et comment ai-je osé me départir de ces vingt kopecks ! Étaient-ils donc à moi ? Malgré ces étranges paroles, il eut une sensation très pénible. Il s’assit sur le banc resté vide. Sa pensée était éparpillée… il lui était difficile pour l’instant de concrétiser la maudite pensée. Il aurait voulu oublier tout, s’endormir, et puis, se réveiller et recommencer sa vie… « Pauvre petite », dit-il, jetant un coup d’œil sur le coin du banc, à présent inoccupé. « Elle reviendra à elle, pleurera, ensuite sa mère n’ignorant plus rien, la battra d’abord, puis, la fouettera douloureusement et ignominieusement et sans doute la chassera… Et si elle ne la chasse pas, alors l’affaire sera quand même flairée par les Daria Franzevna, et voilà la petite passant de main en main… Alors, tout de suite l’hôpital (et c’est toujours ainsi avec celles qui ont des mères très vertueuses et qui polissonnent en cachette) et alors… alors, de nouveau l’hôpital… le vin, les cabarets… et de nouveau l’hôpital… dans deux, trois ans, la voilà mutilée, après avoir vécu dix-huit ou dix-neuf ans en tout et pour tout… En ai-je vu, ainsi ! Et comment fait-on pour qu’elles soient ainsi ?… Ah ! Après tout, laissons ! C’est ainsi que cela doit être. Un certain pourcentage, dit-on, doit s’en aller chaque année… au diable, sans doute pour rafraîchir les autres et ne pas les gêner. Un certain pourcentage ! Ils ont de bien gentils mots : ils sont si apaisants, si scientifiques. On vous dit : un certain pourcentage, et il ne faut donc plus s’en préoccuper. Si, parfois, on employait un autre mot, alors… ce serait, peut-être, plus inquiétant. Et qu’arriverait-il si Dounétchka tombait dans le pourcentage ?… Si pas dans celui-ci, dans un autre ? « Mais où vais-je ? », se demanda-t-il brusquement. « Bizarre. Je suis bien sorti dans un but. Après avoir lu la lettre, je suis sorti… J’y suis : j’allais chez Rasoumikhine dans l’île de Vassili ; maintenant, je me rappelle. Mais pour quoi faire, en somme ? Et de quelle manière cette idée d’aller chez Rasoumikhine m’est-elle venue juste à ce moment ? C’est étrange. » Il s’étonnait lui-même. Rasoumikhine était un de ses anciens camarades d’étude. Il était remarquable qu’à l’université, Raskolnikov n’eut presque pas d’amis ; il évitait tout le monde, n’allait chez personne, n’aimait pas recevoir. Du reste, tout le monde se détourna rapidement de lui. Il ne participait ni aux réunions, ni aux conversations, ni aux amusements, ni à rien. Il travaillait beaucoup, sans se ménager, et on le respectait pour cette raison, sans l’aimer. Il était très pauvre, dédaigneux, fier et peu communicatif, comme s’il gardait quelque secrète pensée. Nombre de ses camarades trouvaient qu’il les considérait comme des enfants, de haut, et comme s’il leur était supérieur en développement intellectuel, en science, en convictions, et qu’il traitait leurs idées et leurs intérêts comme quelque chose d’inférieur. Pour quelle raison s’était-il lié avec Rasoumikhine ? – lié n’est pas le mot – mais il était simplement plus communicatif et plus ouvert avec lui. D’ailleurs, il était impossible d’avoir d’autres relations avec Rasoumikhine. C’était un garçon extraordinairement gai et expansif, bon jusqu’à la candeur. Du reste, sous cette simplicité, se cachait de la profondeur et de la dignité. Les meilleurs parmi ses camarades le comprenaient ; tout le monde l’aimait. Il n’était pas bête du tout quoique, en effet, parfois un peu naïf. Son aspect était expressif : grand, maigre, toujours mal rasé, noir de cheveux. Parfois il se déchaînait et passait pour un hercule. Une fois la nuit, en joyeuse compagnie, il étala d’un coup de poing un agent de près de six pieds et demi de haut. Il savait boire sans frein, mais il savait ne pas boire du tout ; parfois il polissonnait au delà des limites permises, mais il pouvait s’en abstenir tout à fait. Rasoumikhine était encore remarquable par le fait qu’aucun insuccès ne le troublait jamais et qu’aucune circonstance fâcheuse ne semblait lui peser. Il pouvait loger fût-ce sur le toit, souffrir une faim infernale et un froid extraordinaire. Il était très pauvre et se subvenait à lui-même, se procurant de l’argent par des travaux. Il connaissait une foule de sources où il pouvait puiser de l’argent, en le gagnant bien entendu. Une fois, il ne chauffa pas sa chambre pendant tout un hiver et assura que c’était plus agréable ainsi, car, dans le froid, l’on dort mieux. Actuellement, il avait été forcé de quitter l’université, mais pas pour longtemps, et il se hâtait, en travaillant de toutes ses forces, à redresser la situation, pour pouvoir continuer ses études. Raskolnikov n’était plus venu chez lui depuis bien quatre mois et Rasoumikhine ne savait même pas où il demeurait. Une fois, il y a deux mois, ils s’étaient rapidement croisés en rue, mais Raskolnikov se détourna et passa même sur l’autre trottoir pour qu’il ne le remarquât pas. Rasoumikhine, quoique l’ayant bien vu, passa outre, ne voulant pas humilier son ami.
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