II-3

1423 Words
Il se laissa choir sur le banc, épuisé, sans plus regarder personne, comme s’il avait oublié tout ce qui l’entourait et il tomba dans une profonde rêverie. Ses paroles avaient fait impression ; le silence régna un moment, mais bientôt le rire, les jurons et les insultes reprirent. – Le voilà le juge ! – … Empêtré dans son mensonge. – Fonctionnaire, va ! Et ainsi de suite. – Venez, Monsieur, dit Marméladov tout à coup, levant la tête et s’adressant à Raskolnikov – reconduisez-moi… la maison Kosel, dans la cour. Il est temps d’aller… chez Katerina Ivanovna. Raskolnikov voulait partir depuis longtemps et il avait déjà décidé d’aider Marméladov. Celui-ci se trouva être beaucoup plus faible des jambes que de la voix et s’appuya lourdement sur le jeune homme. Il y avait deux ou trois centaines de pas à faire. L’ivrogne se sentait envahir par la confusion et la peur à mesure qu’ils s’approchaient de chez lui. – Ce n’est pas de Katerina Ivanovna que j’ai peur maintenant, murmurait-il, en proie à l’émotion, – et pas de ce qu’elle va m’empoigner par les cheveux. Les cheveux ! Que sont les cheveux ! Bêtises que les cheveux ! C’est moi qui le dis ! Ce serait même mieux si elle me tirait les cheveux, ce n’est pas de cela que j’ai peur… J’ai peur… de ses yeux… oui… de ses yeux… J’ai peur aussi des taches rouges sur ses joues… et encore… de sa respiration… As-tu déjà vu comment on respire quand on a cette maladie… et qu’on est agité ? J’ai peur aussi des pleurs des enfants, car si Sonia ne leur a pas donné à manger, alors… je ne sais pas… Je ne sais pas !… Et les coups ne me font pas peur… Sachez, Monsieur, que ces coups me donneront, non pas de la douleur, mais des délices… car moi-même, je ne sais pas m’en passer. Ce sera mieux ainsi. Qu’elle me batte, cela la soulagera… et ce sera mieux ainsi… Nous y voilà. La maison de Kosel, un riche artisan allemand… Conduis-moi ! Ils entrèrent par la cour et montèrent au troisième. L’escalier devenait plus sombre à mesure qu’ils montaient. Il était déjà près de onze heures et, quoique à cette époque de l’année il ne fasse pas réellement nuit à Petersbourg, il faisait néanmoins fort sombre au haut de l’escalier. La petite porte enfumée, au tout dernier palier, était ouverte. Un bout de chandelle éclairait une chambre misérable, d’une dizaine de pas de long et entièrement visible du palier. Tout était éparpillé, en désordre, partout des vêtements et du linge d’enfant. Un drap de lit troué coupait le coin du fond. On y avait probablement mis un lit. Dans la chambre même il n’y avait que deux chaises, un divan de toile cirée, toute écorchée, une vieille table de cuisine en bois blanc non couverte. Sur le bord de celle-ci il y avait un bout de chandelle de suif fiché dans un chandelier de fer. On pouvait conclure que Marméladov n’occupait pas un « coin » séparé par une cloison, mais bien une vraie chambre qui n’était qu’une pièce de passage. La porte qui donnait sur les logements – ou cages – qui formaient l’appartement d’Amalia Lippewechsel était entre-bâillée. Là il y avait du bruit et des cris. On riait. Sans doute jouait-on aux cartes et buvait-on du thé. Des gros mots parvenaient parfois. Raskolnikov reconnut tout de suite Katerina Ivanovna. C’était une femme affreusement maigre, assez grande, avec des cheveux châtain sombre, encore magnifiques et, en effet, les pommettes en feu. Elle marchait de long en large dans sa petite chambre, les bras serrés sur la poitrine, les lèvres collées. Sa respiration était inégale et saccadée. Ses yeux brillaient comme dans une fièvre, mais le regard était aigu et immobile et ce visage de phtisique, éclairé par la flamme mourante de la chandelle, faisait une impression douloureuse. Elle sembla à Raskolnikov être âgée d’une trentaine d’années et, en effet, elle et Marméladov formaient un couple disparate. Elle n’avait pas remarqué ceux qui étaient entrés ; il semblait qu’elle fût dans une sorte d’inconscience, qu’elle n’entendait ni ne voyait rien. Il n’y avait pas d’air dans la chambre, mais elle n’ouvrait pas la fenêtre ; l’escalier puait, mais la porte n’était pas fermée ; des logements intérieurs, par la porte entre-bâillée, entraient des nuages de fumée, elle toussait, mais ne fermait pas la porte. La cadette des filles, âgée de six ans environ, dormait par terre, accroupie, pliée sur elle-même, la tête appuyée contre le divan. Le garçon, d’un an plus âgé, tremblait dans un coin en pleurant. Il venait probablement d’être battu. La fille aînée, de quelque neuf ans, grande et toute mince comme une allumette, vêtue d’une méchante chemise toute déchirée et d’un manteau de drap vétuste (qui, sans doute, lui avait été confectionné il y a deux ans, car maintenant, il ne lui venait pas aux genoux) recouvrant ses petites épaules nues, était debout à côté de son petit frère, le serrant de son bras maigre et long. Elle semblait essayer de le calmer ; elle lui murmurait quelque chose, le contenait pour qu’il ne recommençât pas à sangloter et, de ses immenses yeux sombres, de ses yeux agrandis encore par la maigreur de son petit visage apeuré, elle suivait avec terreur les mouvements de sa mère. Marméladov, sans entrer dans la chambre, s’agenouilla dans l’entrée et poussa Raskolnikov en avant. La femme, voyant un inconnu, s’arrêta distraitement devant lui, reprenant un instant ses sens et comme se demandant pourquoi il était entré. Sans doute s’imagina-t-elle qu’il allait vers les logements intérieurs. Croyant cela, elle alla à la porte du palier pour la fermer et eut un cri en voyant son mari agenouillé dans l’entrée. – Ah ! hurla-t-elle, hors d’elle-même, te voilà rentré ! Bagnard ! Monstre !… Et où est l’argent ? Qu’as-tu dans les poches ? Monstre ! Ces vêtements ne sont pas à toi ! Où sont tes vêtements ? Où est l’argent ? Avoue ! Et elle se précipita pour le fouiller. Marméladov, obéissant, écarta immédiatement les bras pour faciliter la perquisition. Il n’y avait plus un sou. – Où est l’argent, alors ? cria-t-elle. Ah ! mon Dieu, est-il possible qu’il ait tout bu ? Mais il restait douze roubles d’argent dans le coffre ! Brusquement, dans sa rage, elle le saisit par les cheveux et le traîna dans la chambre. Marméladov l’aidait lui-même dans ses efforts en se traînant à genoux à sa suite. – Et ceci est un délice pour moi ! Et ceci n’est pas de la douleur pour moi, mais un dé-li-ce, Monsieur, s’écriait-il, tandis qu’il était secoué par les cheveux et que même il se cogna une fois le front au plancher. L’enfant qui dormait par terre se réveilla et se mit à pleurer. Le petit garçon dans le coin, n’y tint pas, se remit à trembler, cria et se serra contre sa sœur, en proie à une terreur folle, presque à une attaque nerveuse. La fille aînée tremblait comme une feuille. – Tu as bu ! Tu as tout bu ! criait la pauvre femme au désespoir, et ces vêtements ne sont pas à toi ! Ils ont faim ; ils ont faim ! Et elle montrait les enfants en se tordant les mains. Maudite existence ! Et vous, vous n’avez pas honte, jeta-t-elle à Raskolnikov, tu viens du cabaret ! Tu as bu avec lui ! Tu as bu aussi avec lui ! Hors d’ici. Le jeune homme se hâta de sortir sans rien dire. Dans l’entre-temps, la porte intérieure s’était ouverte et quelques curieux entrèrent. Ils tendaient des faces insolentes, le bonnet sur la tête, des cigarettes et des pipes à la bouche. Il y en avait quelques-uns en robe de chambre complètement déboutonnée, quelques-uns qui s’étaient mis à l’aise jusqu’à l’indécence, quelques uns avec des cartes en main. Ce qui les faisait rire de meilleur cœur, c’étaient les cris de Marméladov disant que c’était un délice pour lui. Ils commençaient même à pénétrer dans la chambre ; on entendit un glapissement sinistre : c’était Amalia Lippewechsel qui se frayait un passage pour mettre ordre à sa façon et pour effrayer, pour la centième fois, la pauvre femme par l’ordre grossier de débarrasser le plancher dès le lendemain. En partant, Raskolnikov eut le temps de fourrer sa main en poche, de racler quelques pièces de cuivre – celles qui lui tombèrent sous la main – restant du rouble changé dans le débit – et de les déposer sur la fenêtre sans être vu. Une fois dans l’escalier, il changea d’avis et voulut revenir sur ses pas. « En voilà une bourde », pensa-t-il, « ils ont Sonia ici ! Et moi j’en ai besoin moi-même. » Mais, à la réflexion, jugeant que reprendre l’argent était déjà impossible, et que, quand même il ne l’aurait pas repris, il fit un geste de la main et s’en alla chez lui. « Et puis Sonia a besoin de fards, continua-t-il avec un sourire caustique, cela coûte de l’argent cette propreté… Hum ! Et Sonètchka, elle, va probablement aussi faire banqueroute aujourd’hui, car c’est également un risque, la chasse à la bête dorée… l’exploitation de la mine d’or… les voilà tous à sec, demain, sans mon argent… Sonia ! Quel puits ils ont pu se creuser ! Et ils s’en servent ! Et ils sont habitués. Ils ont d’abord un peu pleuré puis ils se sont habitués. L’infamie de l’homme se fait à tout. » Il devint pensif. Eh bien, si j’ai menti, s’exclama-t-il involontairement, si réellement l’homme n’est pas infâme (tout le genre humain dans son ensemble, je veux dire), alors tout le reste n’est que préjugés, n’est que terreurs lâchées sur l’humanité. Il n’y a pas de barrières et c’est ainsi que ce doit être !…
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