Première Confrontation

1439 Words
Le hall du tribunal vibrait encore de l’écho du verdict, un mélange de murmures excités et de claquements de talons sur le marbre. Les journalistes s’agglutinaient près des portes, micros tendus comme des armes, tandis que les avocats en robes noires échangeaient des regards satisfaits ou crispés selon leur camp. Adrien Montclair traversait cette foule avec l’aisance d’un prédateur dans son élément, son manteau noir jeté nonchalamment sur l’épaule, son assistant Paul trottinant derrière lui avec une pile de dossiers. La lumière déclinante de février filtrait à travers les hautes fenêtres, projetant des ombres longues sur son visage aux traits ciselés. Il savourait encore le goût de sa victoire, un triomphe qui renforçait sa légende d’avocat invincible. Clara Després, quant à elle, se tenait en embuscade près d’une colonne, son carnet serré contre sa poitrine comme un bouclier. Elle avait attendu ce moment toute la journée, guettant l’instant où Montclair sortirait de sa tour d’ivoire pour affronter le monde réel – ou du moins, sa version de la réalité. Elle avait passé l’après-midi à peaufiner ses questions, affûtant chaque mot comme une lame destinée à percer son armure d’arrogance. Son blazer bleu marine était légèrement froissé après des heures assise sur les bancs inconfortables de la salle d’audience, mais ses yeux noisette brillaient d’une détermination farouche. Elle n’était pas là pour une citation banale ; elle voulait une vraie réponse, quelque chose qui révèle l’homme derrière le costume. Lorsqu’elle le vit approcher, elle s’avança d’un pas décidé, coupant à travers la foule avec l’agilité d’une habituée des mêlées journalistiques. « Maître Montclair ! » lança-t-elle, sa voix claire tranchant le brouhaha. Elle brandit son dictaphone, un modèle compact qu’elle avait depuis ses débuts, et planta son regard dans le sien. « Clara Després, L’Éclat. Quelques minutes pour une interview ? » Adrien s’arrêta net, ses yeux bleu acier se posant sur elle avec une intensité qui aurait intimidé n’importe qui d’autre. Il la jaugea en silence, un sourcil légèrement arqué, comme s’il évaluait une pièce d’échecs imprévue sur son plateau. Elle était plus petite qu’il ne l’aurait imaginé pour une femme aussi audacieuse – à peine un mètre soixante, peut-être – mais son assurance comblait cet écart. Ses cheveux châtains encadraient un visage expressif, marqué par une curiosité presque insolente. Il avait déjà entendu son nom, bien sûr, relayé par Paul avec une pointe d’appréhension. Une fouineuse de L’Éclat. Une gêne qu’il n’avait aucune envie de gérer. « J’ai déjà fait une déclaration, répondit-il d’un ton sec, reprenant sa marche. Si vous étiez attentive, vous l’avez notée. » Clara ne se laissa pas démonter. Elle lui emboîta le pas, ses baskets usées claquant sur le sol à un rythme soutenu pour suivre ses longues enjambées. « Oh, j’étais attentive, Maître. ‘La justice a parlé’, c’est ça ? Très poétique, mais un peu léger pour un homme qui vient de sauver un millionnaire de la prison. Vos clients ont-ils toujours autant de chance, ou est-ce votre talent qui fait des miracles ? » Adrien pivota légèrement, juste assez pour lui jeter un regard en coin. Il y avait dans sa voix une pointe de sarcasme qui l’agaçait déjà, un défi voilé qu’il n’avait pas l’habitude d’entendre. Les journalistes, d’ordinaire, se contentaient de quémander des miettes ; celle-ci semblait vouloir le plat entier. « Le talent, Mademoiselle Després, est ce qui sépare les gagnants des perdants. Mais je doute que vous compreniez ça, vu votre… métier. » Elle ricana, un son bref mais tranchant, et accéléra pour se placer devant lui, l’obligeant à ralentir. « Mon métier, c’est de poser les questions que vous évitez, Maître Montclair. Par exemple : comment dormez-vous la nuit en défendant des hommes comme Delorme ? Ou est-ce que l’argent suffit à apaiser votre conscience ? » Un muscle tressaillit dans la mâchoire d’Adrien. Il s’arrêta complètement cette fois, croisant les bras sur sa poitrine. Autour d’eux, la foule s’écartait légèrement, sentant la tension qui montait comme une tempête naissante. Paul, à quelques pas, triturait nerveusement ses dossiers, jetant des regards inquiets entre son patron et la journaliste. Adrien inclina la tête, un sourire froid étirant ses lèvres – un sourire qui ne montait pas jusqu’à ses yeux. « Vous voulez une leçon de morale, ou un scoop ? demanda-t-il, sa voix basse et maîtrisée, mais chargée d’une menace subtile. Parce que je n’ai ni le temps ni l’envie de vous donner l’un ou l’autre. Mon client est libre, les preuves ont parlé, et votre petit dictaphone n’y changera rien. » Clara ne cilla pas. Elle soutint son regard, le menton relevé, ses doigts serrant le dictaphone comme une arme. « Les preuves, ou votre talent pour les tordre ? rétorqua-t-elle. J’ai vu votre plaidoirie – brillante, je l’admets. Mais brillante comme un diamant, ou comme un miroir qui reflète ce que les juges veulent voir ? » Il y eut un silence, un instant suspendu où le monde sembla se réduire à eux deux. Adrien sentit une irritation monter en lui, inhabituelle et déstabilisante. Cette femme ne se contentait pas de poser des questions ; elle le provoquait, le poussait dans des retranchements qu’il évitait soigneusement d’habitude. Et pourtant, sous cette colère naissante, il y avait autre chose – une étincelle d’intérêt, vite étouffée par son orgueil. « Vous avez du culot, je vous l’accorde, dit-il enfin, son ton glacial. Mais vous perdez votre temps. Si vous voulez écrire un pamphlet, faites-le sans moi. J’ai mieux à faire que de nourrir vos fantasmes de justicière. » Il fit mine de la contourner, mais Clara avança d’un pas, bloquant à nouveau son chemin. « Et vous, vous perdez votre temps à esquiver, riposta-t-elle. Vous pensez que votre silence me suffit ? Détrompez-vous. Je vais écrire cet article, avec ou sans vous. Mais ce serait plus intéressant avec votre version, non ? À moins que vous n’ayez peur de ce que je pourrais trouver… » Adrien éclata d’un rire court, sec, qui résonna dans le hall. « Peur ? De vous ? » Il se pencha légèrement vers elle, juste assez pour que leurs visages soient à quelques centimètres l’un de l’autre. Son parfum – un mélange coûteux de bois de santal et de cuir – envahit l’espace entre eux. « Vous surestimez votre importance, Mademoiselle Després. Vous n’êtes qu’un bruit de fond dans ma journée. » Clara sentit une chaleur monter dans ses joues, mélange de colère et d’adrénaline. Elle détestait cette condescendance, cette façon qu’il avait de la traiter comme une gamine insignifiante. Mais elle refusa de reculer. « Et vous, vous sous-estimez la mienne, Maître Montclair, répliqua-t-elle, sa voix vibrante d’une assurance qu’elle puisait dans ses tripes. On verra qui fait du bruit quand mon article sortira. » Il la fixa encore un instant, ses yeux plongeant dans les siens comme s’il cherchait à lire quelque chose – une faiblesse, une faille. Mais Clara ne lui donna rien. Elle resta immobile, droite, son regard aussi acéré que le sien. Finalement, Adrien se redressa, un sourire narquois aux lèvres. « Bonne chance avec ça, lâcha-t-il avant de tourner les talons. Paul, on y va. » L’assistant sursauta et se précipita à sa suite, jetant un dernier coup d’œil inquiet à Clara. Elle les regarda s’éloigner, le dos droit d’Adrien disparaissant dans la foule, sa silhouette imposante avalée par les portes vitrées du tribunal. Son cœur battait fort, un mélange de frustration et de triomphe. Elle avait perdu cette manche – pas d’interview, pas de citation exploitable – mais elle avait gagné autre chose : une certitude. Montclair n’était pas aussi intouchable qu’il le croyait. Il avait réagi à ses piques, même imperceptiblement. Il y avait une fissure dans son armure, et elle comptait bien l’élargir. Elle baissa les yeux sur son dictaphone, éteint depuis le début – un bluff, une arme de théâtre. Elle sourit pour elle-même, rangea l’appareil dans sa poche et sortit son carnet. D’une écriture rapide, elle nota : Montclair – arrogant, défensif. Cache quelque chose. À pousser davantage. Puis elle referma le carnet et prit une profonde inspiration, laissant l’air frais du dehors calmer ses nerfs. Dehors, la pluie avait cessé, laissant un ciel gris et lourd au-dessus de Paris. Clara ajusta son sac sur son épaule et se dirigea vers le métro, ses pensées tournées vers cet homme qu’elle venait de défier. Elle ne savait pas encore à quel point cette rencontre marquerait le début de quelque chose – une guerre, une danse, peut-être les deux. Mais une chose était sûre : Adrien Montclair venait de croiser une adversaire à sa hauteur, et elle ne comptait pas s’arrêter là.
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