Préfaced’Alfu
Douzième des quatorze romans de Ponson du Terrail publiés dans Le Petit Moniteur universel du soir à partir de 1865, Maître Rossignol, le libre-penseur paraît en 57 feuilletons, du 25 avril au 20 juin 1869.
Son action se déroule dans l’Orléanais, sous le Second Empire.
Ce roman fait exception chez l’auteur en cela qu’il s’agit non plus d’un roman d’aventures criminelles, c’est-à-dire où l’aventure domine — avec ses éléments narratifs : e********t, duel, usurpation d’identité, poursuite, etc., — mais bien d’un roman purement criminel dans lequel, sans artifice superflu, un personnage tente de mener à bien une entreprise à but criminel, l’entraînant le plus souvent à commettre des crimes de sang.
La figure du criminel est cette fois celle d’un médecin de campagne, bien éloigné de ces médecins apprentis sorciers que sont le Dr Samuel des Gandins (1860) ou le médecin anonyme de L’Héritage d’un comédien (1864). Son projet est beaucoup plus modeste mais non moins terrible ; il repose sur l’ambition et sur la haine. En l’absence d’une véritable enquête policière, il n’est démasqué que grâce à un procédé pour le moins exotique.
Dans les romans « de village », Ponson du Terrail décrit les lieux et les personnages avec beaucoup plus de minutie et d’attention que dans d’autres romans.
Il connaît bien le décor qu’il choisit puisqu’il habite une bonne partie de l’année Donnery (Saint-Donat), village voisin de Fay-aux-Loges, non loin de Saint-Florentin, village fictif inspiré de divers localités voisines — dont Saint-Denis-de-l’Hôtel.
Et il connaît bien la ville d’Orléans.
« La province, plus encore que Paris, est avide des émotions de la cour d’assises. Le lendemain, dès neuf heures, la bonne ville d’Orléans, où d’ordinaire l’herbe pousse dans les rues, était en proie à une grande agitation, et la rue de la Bretonnerie, au milieu de laquelle s’élève le palais de justice, était encombrée d’une foule avide, impatiente, qui remplissait l’air de ses clameurs. » (51).
Et il joue même les guides touristiques :
« Il y a à Orléans trois hôtels : l’hôtel d’Orléans, tenu par Brébant, le père du nôtre, le Brébant du café Vachette ; l’hôtel du Loiret et l’hôtel de la Boule-d’Or. Puis il y a une foule d’auberges. Parmi ces dernières, il en est une dans la rue de Bourgogne qui s’intitule hôtel du Sauvage, et dans laquelle descendent les petits propriétaires des environs. Bazire logeait au Sauvage. » (52).
Ponson du Terrail fait de ses héros des figures complètes à défaut d’être complexes, bien différentes de celles qui peuplent ses romans d’aventures.
De ce point de vue, le personnage de maître Rossignol est tout à fait remarquable.
« Au physique, c’était un homme de quarante-cinq ans, de taille moyenne, d’un visage intelligent et calme, qui n’était dépourvu ni de douceur ni d’énergie. Il était riche : la Grenouillère, une belle ferme de trois cent soixante arpents [180 ha environ], lui appartenait, et il avait, en outre, des bois et des locatures disséminés sur les deux communes de Donnery et de Fay-aux-Loges. Il avait fait ses études au séminaire, en était sorti à dix-huit ans, et s’en était allé à Paris où il avait étudié la médecine. […] Le séminariste défroqué, l’étudiant en médecine qui avait renoncé à prendre ses grades, avaient produit ce qu’on appelle un libre penseur. […] Il n’allait pas à l’église, mais il saluait le curé, et s’il ne voyait pas en lui le ministre de Dieu, il respectait l’homme de dévouement et de charité. » (2).
La question, toutefois, que l’on peut se poser est celle de l’importance à donner au fait qu’il soit libre-penseur. Il faut alors admettre qu’une fois de plus, Ponson appelle à la tolérance face aux idées religieuses et, plus particulièrement, prend la défense de la libre-pensée qui, selon lui, n’exclut pas les valeurs de justice et de tolérance qui ne sont pas le seul apanage des bons catholiques. N’oublions pas que ce texte fut publié à la fin de sa carrière, en 1869.
La pirouette finale est amusante mais peut parfaitement s’expliquer. En effet, on imagine que Ponson, qui a écrit ce roman probablement « sur place », dans sa propriété des Charmettes, à Donnery, à quelques lieues de Fay-aux-Loges, s’est inspiré de figures connues et d’un fait divers très certainement authentique. Il lui fallait donc officiellement prendre ses distances.