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882 Words
3Un écran noir s’était abattu sur la brève vision qu’elle venait d’avoir. Le gamin. La plage de galets. Elle n’en gardait pas le moindre souvenir. Elle se remémorait seulement d’être passée par une alternance de phases de longs sommeils, de courts éveils et de pensées confuses. De fugitifs îlots de conscience perdus dans l’immense océan noir et anesthésiant qui l’entourait. Faudrait que… Je me réveille… complètement, mais… peux… pas… Faire le plus petit effort lui paraissait d’avance insurmontable. Crevée. Trop crevée… Somm… * Combien de temps s’était-il écoulé depuis qu’elle avait repris ses esprits ? Elle n’en avait aucune idée. Elle conservait vaguement l’impression d’avoir été malade. Une violente migraine, des phénomènes lumineux colorés et des bruits étranges. Mais sans plus. Tout cela avait disparu. Ça a l’air d’aller mieux… Elle était à peu près éveillée, maintenant. Vraiment ? En fait, elle se sentait mentalement engourdie. Son esprit était cotonneux et une sorte de gueule de bois l’empêchait de raisonner correctement. Elle semblait réfléchir au ralenti. J’ai… encore un peu la tête… dans le sac… Et puis… Et puis… Et puis, une fois de plus, ses pensées disparurent dans le vide. * Où suis-je ? Elle se posa une nouvelle fois cette question. Comme si elle ne se l’était pas déjà posée. Comme si c’était la première fois qu’elle se réveillait dans le noir. Où pouvait-elle bien être, d’ailleurs ? Chez moi ? Chez elle, mais où ? Dans mon lit ? Elle se sentit déconcertée, car elle n’avait pas l’impression d’être dans la quiétude d’un endroit familier. Elle ressentait une angoisse étrange au fond d’elle. C’était certainement lié à ce qui l’entourait, mais qu’elle ne pouvait pas voir. Un peu comme si elle était plongée dans un milieu inconnu et lourd de menaces. Depuis quand je suis là ? Elle ne le savait pas, non plus. Elle venait d’ailleurs de comprendre qu’elle avait perdu la mémoire. Pas comme dans un moment de fatigue passagère. Non. Vraiment perdu la mémoire. Totalement égaré ses souvenirs. De ce qu’elle était, de ce qu’elle avait vécu, il ne restait plus rien. Rien de rien. Son passé, même récent, semblait avoir été balayé. Pourquoi ? Et il y avait toujours cette oppressante obscurité qui l’entourait. Il fait si noir, ici ! Un noir d’encre. Un mur d’une opacité impénétrable qui bouchait sa vue. Pourquoi fait-il si sombre ? Elle ne voyait absolument rien. Aucune couleur, aucune forme, aucun mouvement. Il n’y avait pas le plus petit grain de lumière. Et puis, c’est si… Calme. C’était bizarre. Jamais elle n’avait connu un tel silence. Pas le moindre son ou signe de vie ne retentissait autour d’elle. Elle chercha donc à discerner le plus faible bruit, même ténu. Un frottement, un souffle, quelque chose… … Mais rien… C’était anormalement tranquille… Bizarre, tout ça… * Elle s’était encore assoupie sans s’en apercevoir et elle s’était réveillée en sursaut. C’est pas normal ! Mon état n’est pas normal… Personne ne sommeillait aussi longtemps. Aussi régulièrement. Ce n’était pas possible. Pas habituel. Son état d’épuisement l’interpellait. Pourtant, et curieusement, elle ne ressentait pas de réelle inquiétude au fond d’elle-même, ni même de stress. Elle savait que sa situation était troublante, mais elle ne s’affolait pas vraiment. C’était bizarre, mais probablement dû au fait qu’elle ne souffrait pas. Ni physiquement, ni psychologiquement. Elle se posait des questions. Elle attendait une explication. C’était tout. À y réfléchir, elle avait l’impression d’avoir été bourrée de tranquillisants. Elle planait un peu. Depuis combien de temps ? Quelques minutes ? Des heures ? Des nuits entières ? Je n’en sais fichtre rien ! Et où était-elle ? Aucune idée. Et c’était quoi ces cris qu’elle avait entendus dans sa tête ? Aucune idée, non plus ! Et le hurlement reprit de plus belle. * Le temps avait passé. Lentement. Sa situation n’avait pas évolué. Elle s’ennuyait à crever et se posait toujours les mêmes interrogations. C’est quoi cet endroit ? Pourquoi fait-il si noir ? Pourquoi ce silence de mort ? À part ce hurlement qui la harcelait désormais régulièrement. Des questions. Encore des questions. Toujours des questions. Et pas de réponses. Et, comme les fois précédentes, elle oubliait presque tout ce qui venait de lui arriver entre deux phases de sommeil. Sa mémoire ne stockait manifestement plus correctement ses souvenirs. Même très récents. Où suis-je ? ??? Je ne me suis pas déjà demandé ça : « où suis-je ? » … Non. … Si … Peut-être… * Mais… ! Mais… ! À un moment, une affreuse intuition lui vint à l’esprit. Ce n’est peut-être pas qu’il fait noir. Je ne vois plus rien parce que… Une terrible, une horrible pensée montait sournoisement en elle. Elle refusa un instant d’y croire. Et pourtant, il fallait bien qu’elle accepte cette évidence. L’absence de lumière était trop intégrale, absolue. Ce n’était donc peut-être pas parce qu’il faisait nuit qu’elle ne discernait rien. En fait… C’était peut-être qu’elle… Qu’elle était… Je… Je suis devenue… peut-être… Probablement… Aveugle ! Curieusement, cette effroyable déduction l’inquiéta, mais ne la terrifia pas. C’était juste comme si elle avait fait un simple constat ennuyeux de son défaut de vision. C’était tout. Elle aurait dû s’en affoler, mais ce n’était pas le cas, car ses émotions avaient été anesthésiées. Étrange… Un autre élément vint alors s’imposer dans son raisonnement. Quelque chose de bien réel. Elle ne sentait plus ses jambes. Cela semblait impossible, mais c’était l’évidence. Elle n’avait plus la sensation de ses membres inférieurs. À titre de vérification, elle tenta de les remuer. Non, c’était bien ça. Elle n’avait plus conscience d’avoir des jambes. Elle concentra alors son esprit sur ses membres supérieurs. Rien. Non plus ! C’était comme si elle avait été entièrement amputée. Mais… Elle avait constaté qu’elle ne percevait même plus sa langue dans son palais. Cela expliquait évidemment pourquoi elle ne pouvait plus parler. C’était à cause de ça. Je ne sens plus rien, en fait ! Elle se rendit compte qu’elle n’avait plus la moindre impression physique. Son organisme paraissait avoir totalement disparu. Elle n’en avait pas eu le sentiment au départ. Son esprit était trop embourbé. Mais maintenant elle avait repris le sens des réalités. Elle était lucide. Consciente qu’elle n’avait plus de corps. C’était comme si elle avait été réduite à une simple pensée. Comme si elle n’était plus qu’une âme errante et solitaire dans le noir…
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