13Toujours rien…
Elle avait espéré avoir un souvenir, même fugace, qui expliquerait pourquoi elle était dans cette situation infernale.
Mais il ne s’était rien passé.
Ces ténèbres et ce silence absolu, c’était un peu comme si elle était enfermée dans un lieu clos. Loin de tout.
Comme sous terre…
???
Sous terre !!!
Une effroyable pensée avait surgi dans son esprit. Elle s’était dit qu’il était possible qu’on lui ait fait une piqûre pour l’endormir et qu’elle se trouvait désormais isolée dans une cave, un souterrain ou un bunker, par exemple.
Mais elle imagina également une situation bien pire…
Enfermée dans un cercueil !
Il se pourrait que je sois dans un cercueil ? Non, QUELLE HORREUR !!! Pourquoi j’ai une pensée pareille, moi ? Je ne suis quand même pas enterrée vivante !
NON, NON !
Elle est atroce cette idée ! Complètement macabre, en plus !
Et pourtant…
Elle analysa pour la énième fois son environnement.
C’est vrai que ça ressemble à ça…
L’absence de bruit, de luminosité. Cette ambiance lugubre. Cette impression d’être éloignée de toute vie.
Mais qu’en était-il alors de son état ?
Je suis peut-être entièrement paralysée par un produit chimique que m’a inoculé ce type. On m’a crue morte et mise dans un cercueil. Je repose actuellement deux mètres sous terre…
Tout cela expliquerait effectivement sa situation.
C’était probable, réaliste, mais totalement effrayant !
Horrible !!!
ATROCE !!!
*
Ce n’est pas possible…
Elle avait heureusement abandonné l’idée qu’elle ait pu finir dans un cimetière. Bien sûr, l’engourdissement complet de son corps et ce besoin de dormir pouvaient expliquer qu’elle soit dans un état second. Pourtant, à bien y réfléchir, elle n’y croyait pas vraiment.
Je serais paralysée et juste assez en vie pour être consciente ?
Débile !
Il y avait quelque chose qui clochait effectivement dans ce scénario. Si elle avait été enterrée dans un lieu clos et étroit comme un cercueil, elle aurait dû entendre le souffle de sa respiration, voire les battements de son cœur. Or, ce n’était pas le cas. Depuis le temps, elle aurait dû s’asphyxier. Son cerveau privé d’oxygène aurait dysfonctionné.
Or, bien au contraire, elle se sentait désormais en pleine possession de ses esprits.
*
Était-elle mariée (avec un bel homme plein de charme, de préférence…). Avait-elle des enfants ? Étaient-ils sages et travailleurs ou d’effroyables gamins fainéants et capricieux qui passaient leur temps devant la télé ou leur console de jeux ?
Aucune idée !
Elle ne se souvenait plus si elle avait un frère ou une sœur. Elle ne visualisait pas le visage de ses parents. Étaient-ils vivants ou morts ? Je ne sais plus. Pourtant, tout le monde se rappelait au minimum de ses parents. C’est impossible de faire table rase de cela !
Eh bien, pas pour moi… La fille indigne totale !
Elle n’avait cependant pas la sensation d’être une ingrate. Elle était donc orpheline ou enfant unique. Cela expliquerait en partie l’absence de souvenirs familiaux.
Mais quand même…
À moins qu’elle ait été abandonnée à la naissance.
Mais elle se dit finalement qu’il fallait qu’elle arrête de se torturer les méninges.
Quelques images lui revinrent à l’esprit. Un gamin qui jouait avec des galets sur une plage. Un homme qui lui posait des questions. Un manuscrit qu’elle avait entre les mains.
Ce n’était pas grand-chose.
Mais c’était mieux que rien.
*
« Train ».
Elle venait subitement de penser à un train.
C’est étrange, pourquoi ça ?
Il lui semblait que ce n’était pas la première fois qu’elle y pensait.
C’est le souvenir d’un voyage que j’aurais fait ?
Ce train l’obsédait désormais. Par moments, des images et des sons de l’intérieur d’un wagon lui revenaient à l’esprit.
Qu’y avait-elle fait de si important, dans ce train ?
Je ne sais pas… Je ne sais plus…
S’agissait-il d’un fait réel ou d’une nouvelle invention de son esprit ? Elle avait conscience que tout le monde avait tendance à déformer ses souvenirs. Elle estima donc que c’était peut-être quelque chose dans ce genre qui lui était arrivé. Un événement du passé qui se mélangerait avec son imagination.
« Train ».
Tiens, là ! Juste à l’instant !
Elle avait eu la sensation d’être assise dans un train qui roulait à toute vitesse…
Son esprit s’emballa. Ses périodes de sommeil se faisaient de plus en plus rares et ses réactions mentales devenaient vives.
Je n’ai pas rêvé ! J’en suis certaine. J’ai bien eu la vision d’un train dans ma tête. C’est un souvenir très net, pas un délire !
Elle sentait bien qu’elle s’améliorait dans son long travail de reconstruction de mémoire. Même si très peu de choses lui revenaient en tête, une faible avancée était quand même un progrès. Son esprit semblait émerger lentement du brouillard. Il subsistait désormais de son passé de femme quelques images brisées et mélangées comme dans un puzzle insoluble. De vagues visages d’inconnus. Des bribes d’événements incompréhensibles. Des sensations, aussi. Bizarres. Désagréables. Un bruit sourd dans sa tête également. Une sorte de vibration pénible qui se terminait en grincement.
Et des cris.
Non.
Pas des cris de douleur. Plutôt un échange vif de paroles. Comme une dispute. Avec un homme. Oui, c’est ça un homme ! Elle le voyait, en face d’elle. Son visage ne lui disait rien de particulier, mais elle le percevait comme fermé, presque dur. Le type devait avoir une petite quarantaine. Cheveux noirs. Peau mate.
Yeux marron ?
Peut-être…
C’était un visage familier. Une personne qu’elle connaissait. Cela lui parut évident, même si elle ne le ressentait pas encore comme un ami ou quelqu’un de sa famille.
Pourquoi ces éclats de voix ? Pourquoi ces pleurs, aussi ? Il y avait eu quelque chose de grave dont elle semblait responsable. L’homme lui faisait des reproches : « C’est de ta faute ! ». Il l’engueulait. Elle pleurait, le suppliait d’arrêter. Mais il se montrait indifférent à sa douleur et continuait à l’enfoncer : « Forcément, t’es jamais là ! Ça devait arriver ». Elle en prenait plein la figure et, pourtant, elle finissait par se taire. Comme si elle était coupable.
Qui était cet individu ? Son mari ? Son boss ? Pourquoi n’avait-elle pas réagi à son ton agressif ? Pourquoi n’avait-elle pas élevé la voix, elle aussi ? Elle ne s’était même pas défendue. Elle baissait la tête, comme pour accepter les réprimandes.
Comme si elle avait effectivement quelque chose à se reprocher.
Qu’est-ce que j’ai bien pu faire de si terrible ?