Elle ajouta à ce discours mainte autre phrase plus que persuasive pour enjôler une innocente campagnarde, qui se croyait trop heureuse de trouver une telle condition, car je me figurais avoir affaire à une dame fort respectable.
Cependant, la vieille teneuse de livre, à la vue de qui notre accord s’était passé, me souriait de façon que je m’imaginai sottement qu’elle me congratulait sur ma bonne chance : mais j’ai découvert depuis que les deux gueuses s’entendaient comme larrons en foire et que cette honnête maison était un magasin d’où Mistress Brown, ma maîtresse, tirait souvent des provisions neuves pour accommoder ses chalands. Elle était si contente que, de peur que je lui échappasse, elle me jeta immédiatement dans un carrosse, et ayant été retirer ma boîte de mon auberge, nous fûmes à une boutique dans Saint-Paul’s-Churchyard, où elle acheta une paire de gants qu’elle me donna ; puis elle nous fit conduire et descendre droit à son logis, dans … Street.
Elle m’avait, durant la route, amusée par toutes sortes d’histoires plus croyables les unes que les autres, sans laisser échapper une syllabe d’où je pusse rien conclure, sinon que, par le plus heureux des hasards, j’étais tombée dans les mains de la meilleure maîtresse, pour ne pas dire la meilleure amie, qu’il me fût possible de trouver en ce bas monde. En conséquence, je franchis le seuil toute confiance et joyeuse, me promettant, aussitôt installée, d’informer Esther Davis de ma rare bonne fortune.
L’apparence du lieu, le goût et la propreté des meubles ne diminuèrent rien de la bonne opinion que j’avais conçue de ma place. Le salon où je fus introduite me parut magnifiquement meublé ; car, en fait de salon, je ne connaissais encore que les salles d’auberge où j’avais passé sur ma route. Il y avait deux trumeaux dorés et un buffet garni de quelques pièces d’argent bien en évidence qui m’éblouirent. Je ne doutai pas que je ne fusse dans une maison des mieux famées.
Aussitôt mon installation faite, ma maîtresse débuta par me dire que son dessein était que nous vécussions familièrement ensemble, qu’elle m’avait prise moins pour la servir que pour lui tenir compagnie et que, si je voulais être bonne fille, elle ferait plus pour moi qu’une véritable mère. A quoi je répondis niaisement en faisant deux ou trois ridicules révérences :
— Oui, oh ! que si, bien obligée, votre servante.
Un moment après elle sonna et une grande dégingandée de fille parut :
— Martha, lui dit Mistress Brown, je viens d’arrêter cette jeune personne pour prendre soin de mon linge ; allez, montrez-lui sa chambre. Je vous ordonne surtout de la regarder comme une autre moi-même ; car je vous avoue que sa figure me plaît à un point que je ne sais pas ce que je serais capable de faire pour elle. »
Martha, qui était une rusée coquine des mieux stylées au métier, me salua respectueusement et me conduisit au second étage, dans une chambre sur le derrière, où il y avait un fort bon lit, que je devais partager, à ce qu’elle m’apprit, avec une jeune dame, une cousine de Mistress Brown. Après quoi elle me fit le panégyrique de sa bonne et chère maîtresse, m’assurant que j’étais fort heureuse d’être si bien tombée ; qu’il n’était pas possible de mieux rencontrer ; qu’il fallait que je fusse née coiffée ; que je pouvais me vanter d’avoir fait un excellent hasard. En un mot, elle me dit cent autres platitudes de cette espèce, capables de me faire ouvrir les yeux si j’avais eu la moindre expérience.
On sonna une seconde fois ; nous descendîmes et je fus introduite dans une salle où la table était dressée pour trois. Ma maîtresse avait alors avec elle sa prétendue parente, sur qui les affaires de la maison roulaient. Mon éducation devait être confiée à ses soins, et, suivant ce plan, on était convenu que nous coucherions ensemble.
Ici je subis un nouvel examen de la part de Miss Phoebe Ayres, ma tutrice, qui eut la bonté de me trouver aussi de son goût. J’eus l’honneur de dîner entre ces deux dames, dont les attentions et les empressements alternatifs me ravissaient l’âme, et, simple que j’étais, je ne cessais d’appeler Mistress Brown Sa Seigneurie.
Il fut arrêté que je garderais la chambre pendant qu’on me ferait des habits convenables à l’état que je devais tenir auprès de ma maîtresse ; mais ce n’était qu’un prétexte. Mistress Brown ne voulait pas que personne de ses clients ou de ses biches, comme elle appelait les filles de sa maison, me vit jusqu’à ce qu’elle eût trouvé acheteur pour ma virginité, trésor que, selon toute apparence, j’avais apporté au service de Sa Seigneurie.
Depuis le dîner jusqu’au soir, il ne se passa rien qui mérite d’être rapporté. Après souper, l’heure de la retraite étant arrivée, nous montâmes chacune à notre appartement. Miss Phoebe, qui s’aperçut que j’avais de la honte à me déshabiller en sa présence, m’enleva dans la minute mouchoir de cou, robe et cotillons. Alors, rougissant de me voir ainsi nue, je me fourrai comme un éclair entre les draps, où la commère ne tarda pas à me suivre en riant aux éclats. Phoebe avait environ vingt-cinq ans et en paraissait dix de plus par ses longs et fatigants services et l’usage des eaux chaudes ; ce qui l’avait réduite au métier d’appareilleuse avant le temps.
L’égrillarde ne fut pas plus tôt à mon côté qu’elle m’embrassa avec une ardeur incroyable. Je trouvai ce manège aussi nouveau que bizarre ; mais l’imputant à la seule amitié, je lui rendis de la meilleure foi et le plus innocemment du monde baisers pour baisers. Encouragée par ce petit succès, elle promena ses mains sur mon corps et ses attouchements m’émurent et me surprirent davantage qu’ils me scandalisèrent.
Les éloges flatteurs dont elle assaisonnait ses caresses contribuèrent à me gagner ; ne connaissant point le mal, je n’en craignais aucun, d’autant plus qu’elle m’avait démontré qu’elle était femme en portant mes mains sur une paire de seins flasques et pendants dont le volume était plus que suffisant pour faire la distinction des deux sexes, surtout pour moi qui n’en connaissais point d’autre.
Je demeurai donc aussi docile qu’elle put le désirer, ses privautés ne faisant naître dans mon cœur que l’émotion d’un plaisir, d’autant plus vif et plus pénétrant que je l’avais ignoré jusqu’alors. Un feu subtil se glissa dans mes veines et m’embrasa pour ainsi dire jusqu’à l’âme. Ma gorge naissante, ferme et polie, irritant de plus en plus ses désirs, l’amusèrent un moment, puis Phoebe porta la main sur cette imperceptible trace, ce jeune et soyeux duvet éclos depuis quelques mois et qui promettait d’ombrager un jour le doux siège des plus délicieuses sensations, mais qui jusqu’alors avait été le séjour de la plus insensible innocence. Ses doigts en se jouant s’exerçaient à tresser les tendres scions de cette charmante mousse, que la nature a fait croître autant pour l’ornement que pour l’utilité.
Mais, non contente de ces préludes, Phoebe tenta le point principal, en insinuant par gradations son index jusqu’au vif, ce qui m’aurait sans doute fait sauter hors du lit et crier au secours si elle ne s’y était pas prise aussi doucement qu’elle le fit.
Ses attouchements avaient allumé dans tout mon corps un feu nouveau, qui s’était principalement concentré dans le point central, où des mains étrangères s’égarèrent pour la première, fois, tantôt me pinçant, tantôt me caressant, jusqu’à ce qu’un hélas ! profond eût fait connaître à Phoebe qu’elle louchait à ce passage étroit et inviolé, qui lui refusait une entrée plus libre.
Enfin cette libertine triompha. Je restai entre ses bras dans une espèce d’anéantissement si délectable que j’aurais souhaité qu’il ne cessât jamais.
« Ah ! S’écriait-elle en me tenant toujours serrée, que tu es une aimable enfant !… quel sera le mortel assez heureux pour te rendre femme !… Dieu ! que ne suis-je homme !… »
Elle interrompait ces expressions entrecoupées par les baisers les plus brûlants et les plus lascifs que j’aie reçus de ma vie.
J’étais si transportée, mes sens étaient tellement confondus, que je serais peut-être expirée si des larmes délicieuses, qui m’échappèrent dans la vivacité du plaisir, n’eussent en quelque manière calmé le feu dont je me sentais dévorée.
Phoebe, l’impudique Phoebe, à qui tous les genres et toutes les formes de plaisirs étaient connus, avaient pris, selon toute apparence ce goût bizarre en éduquant de jeunes filles. Ce n’était pas néanmoins qu’elle eût de l’aversion pour les hommes, qu’elle ne les préférait à notre sexe, mais un penchant insupportable pour les plaisirs les lui faisait prendre indistinctement, de quelque façon qu’ils se présentassent. Rien, en un mot, n’étant capable de la rassasier, elle jeta tout à coup le drap au pied du lit et je me trouvai la chemise au-dessus des épaules, sans que j’eusse la force de me dérober à ses regards. Il faut dire que ma brûlante rougeur provenait plutôt du désir que de la modestie. Cependant la chandelle brûlant encore, à coup sûr, non sans dessein, jetait sa pleine lumière sur tout mon corps…
« Non, me disait-elle, ma chère poulette, il ne faut pas songer à me dérober tous ces trésors. Il faut que je satisfasse ma vue aussi bien que le toucher… je veux dévorer des yeux cette gorge-naissante… Laisse-la-moi b****r… Je ne l’ai point assez considérée… Que je la b***e encore une fois !… Ciel ! quelle chair douce et ferme ! Quelle blancheur !… Quels contours délicats !… Oh ! le charmant duvet !… De grâce, souffre que je voie tout. C’en est trop… je n’en puis plus… Il faut, il faut… »
Ici elle se saisit de ma main et la porta à l’endroit que l’on sait. Mais que les mêmes choses sont quelquefois différentes ! Une épaisse et forte toison couvrait une énorme solution de continuité. Je crus que je m’y perdrais tout entière. Cependant, après s’être bien démenée, son ardeur se ralentit : elle soupira profondément, et, me tenant toujours étroitement serrée entre ses bras, elle semblait, par ses baisers redoublés, attirer nos âmes sur nos lèvres brûlantes et collées ensemble. Ensuite, elle lâcha mollement prise, se remit à mon côté, éteignit la chandelle et retira sur nous la couverture.
J’ignore le plaisir dont elle jouit ; mais je sais bien que je goûtai cette nuit, pour la première fois, les transports de la nature ; que les premières idées de la corruption s’emparèrent de mon cœur et que j’éprouvai, en outre, que la mauvaise compagnie d’une femme n’est pas moins fatale à l’innocence que la séduction des hommes. Mais, continuons… Lorsque la passion de Phoebe fut assouvie et qu’elle goûtait un calme dont je me trouvais bien éloignée, elle me sonda artificieusement sur tous les points qu’elle crut de l’intérêt de sa vertueuse maîtresse et conçut, par mes réponses, par mon ignorance et par la chaleur de mon tempérament, les espérances les plus flatteuses.
Après un dialogue assez long, ma compagne de lit me laissa à moi-même ; si bien que, fatiguée par les violentes émotions que j’avais souffertes, je m’endormis sur-le-champ, et, dans un de ces songes lubriques que les feux du plaisir font naître, je réalisai mes transports à peine inférieurs pour la jouissance à ceux de l’acte réel dans l’état de veille.
1. Frances, Françoise ; le diminutif de Frances est Fanny, c'est-à-dire Fanchonon, Fanchonette ; Hill signifie colline, et l'édition de 1736 de la traduction abrégée par Lambert des Memoirs of a woman of pleasure est intitulée Apologie de la fine galanterie de Mlle Françoise de la Montagne. Mais les traducteurs ne francisent plus les noms propres.