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960 Words
2 Chris l’aperçoit sur l’estrade au fond du café, un peu à l’écart derrière le monumental comptoir de chêne. Elle lui fait un discret signe de la main. Sa lumineuse blondeur contraste avec la masse des étudiants qui fréquentent d’ordinaire ce bistrot à l’ancienne. — Toujours en retard ! s’agace Isabelle. J’ai fini par passer la commande comme la dernière fois. À peine le temps de s’asseoir sur une des antiques chaises en bois, le garçon dépose les deux espressos sur la table lustrée par des générations de clients. — Tu as fait bon voyage ? — Un peu long, mais sans incident. Vivement un TGV direct Berlin-Tours, s’exclame-t-il en contenant son rire sonore d’Américain démonstratif et sans complexes. Il se cale au fond de son siège, essaie de caser ses jambes, rajuste ses lunettes d’écaille avant de déclarer la mine réjouie : — Bingo ! On va toucher le gros lot ! — Parle moins fort, pas la peine d’attirer l’attention. 17 heures, il fait presque nuit. La place Plumereau se vide de ses passants à la recherche d’un peu de chaleur dans les bars qui la bordent. Les lampes aux couleurs chaudes du « Vieux Mûrier » recréent l’intimité appréciée par les habitués. — Tu l’as apportée ? murmure-t-elle. — Oui bien sûr, qu’est-ce que tu crois ! — Je n’en peux plus d’attendre, j’ai hâte de voir cette merveille. — Je te le confirme, c’est vraiment une merveille. Un peu de patience, tu l’auras pour toi pendant quelques heures. Tu pourras la contempler à loisir. Mais pas de connerie, ajoute-t-il, une lueur mauvaise dans le regard. — Et pour la suite ? — Pas de changement, elle sera récupérée dans les conditions habituelles. Peu après, Isabelle Jacob ressort du café tenant en bandoulière le sac de cuir noir déposé par Chris White à ses pieds. Elle regagne d’une démarche alerte la rue de la Scellerie presque déserte et s’engouffre dans l’escalier menant à l’appartement au-dessus de sa galerie d’art. Bougies allumées, Juliénas 2005 carafé, les deux verres posés sur la table basse, elle l’attend assise au fond du canapé taupe qui se découpe sur les murs immaculés. Bientôt vingt-deux heures, elle s’apprête à allumer une autre cigarette lorsqu’il sonne enfin. Sans prononcer un mot, il l’enlace, l’embrasse, l’entraîne jusqu’au sofa où elle reprend sa respiration. — Olivier, il faut que… Il plaque une main sur sa bouche, relève d’un geste impatient sa jupe étroite et se glisse entre ses cuisses. Oubliant tout, elle s’abandonne sans retenue aux caresses de son amant. Il lui fait l’amour, il la domine et elle aime ça. Redescendue sur terre, elle remplit les verres : — À ta nouvelle mission ! — Au téléphone, tu étais bien mystérieuse… — Et pour cause ! Cette fois, il s’agit d’un vrai. — Tu plaisantes ! D’un vrai quoi ? — Attends, je vais te montrer. Dès qu’il a la toile sous les yeux, pétrifié, son visage se décompose. Inquiète, elle lui prend la main : — Qu’est-ce qui se passe ? On dirait que tu vois un fantôme ! D’abord il ne l’entend pas, puis il finit par balbutier : — C’est un peu ça… Les premiers instants de stupeur passés, fébrile, les pommettes rouges d’excitation, il remplit les verres à nouveau et s’écrie en levant le sien : — Isa, ça y est, la chance de notre vie ! Tout va changer pour nous. Elle ne pourra pas résister. — Je ne comprends rien à ce que tu dis, j’espère seulement que tu n’as pas d’idées tordues et que tu mesures les risques qu’on prendrait. On ne plaisante pas avec Lui. *** Schizophrénie ordinaire d’un esprit en plein doute… Tiraillé, harcelé par les voix qui l’ont assailli toute la nuit, Olivier Lormeau tourne en rond dans son bureau. Voix grave légèrement rauque d’Isabelle, objective et sensée. Voix intérieure venue du fond des tripes, inquiétante et insistante qui en sourdine crie « attention ! » Et la voix de tête aiguë, impérieuse et obsédante qui couvre les autres, celle à qui on ne peut dire non et vous assure que le risque est nécessaire pour atteindre son but. Il les entend toutes, n’en écoute qu’une. Assourdissante, elle l’a convaincu du génie de son plan. Il est un homme d’affaires, un vrai, il va leur en donner la preuve éclatante. Il contemple un moment le chef-d’œuvre étalé devant lui avant de l’enfermer soigneusement dans le coffre dont personne d’autre ne possède la clé. Lorsqu’il sort enfin, sa décision est prise. Il n’est pas 18 heures quand il reprend la route vers Tours. La jeune femme est seule dans la galerie ; assise au fond, elle met la dernière main à l’exposition qu’elle consacre dans une semaine à Arthur Hartmann, un peintre dont les œuvres, elle en est sûre, seront cotées sur le marché de l’art dès son passage chez elle. Elle est reconnue dans le milieu pour son instinct et son aptitude à découvrir de nouveaux talents. Sa qualité d’expert avertie, réputée pour parler vrai sur un marché de l’art aux fonctionnements traditionnellement opaques lui confère parmi ses collègues une aura non usurpée. Elle a été sollicitée maintes fois pour s’installer à Paris. Elle a toujours refusé, convaincue que la Touraine, berceau de la Renaissance offre aux artistes un cadre exceptionnel pour affirmer leurs dons aux yeux du monde. Dès qu’elle aperçoit Olivier, elle réalise à sa mine triomphante qu’il a fait son choix et que ce n’est pas le bon. — Tu es complètement fou ! Comment tu leur expliqueras que tu vas garder ce Cézanne pour une transaction personnelle ? Tu ne comprends pas que tu es enchaîné à l’organisation par un lien indéfectible et que tu n’y peux plus rien ? Tu ne penses pas qu’ils laisseront filer une affaire aussi juteuse ! — Mais… — Tais-toi ! Tu es vraiment inconscient ! Ils récupéreront ce qui leur revient par n’importe quel moyen. On dirait que tu ne mesures pas le danger que tu cours. Et moi avec. — C’est toi qui ne comprends rien, rétorque-t-il furieux. Dans un haussement d’épaules dédaigneux, il claque la porte et disparaît sans un mot. *** 5 mars 1589 Le loup s’arrête, aux aguets. Immobile il flaire l’odeur du sang qui le guide jusqu’à la forme affalée sur la mousse. La bête affamée renifle la chair offerte à sa voracité de fin d’hiver. Le vieux mâle solitaire n’a rien mangé depuis longtemps, la neige qui a tout recouvert pendant des jours et des jours commence à peine à fondre. La gueule ouverte il s’apprête à dévorer sa proie quand un étrange instinct, brusquement, le retient. Il s’enfuit dans l’épaisseur de la forêt. ***
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