Dix de trek-1

2020 Words
Dix de trekUn crissement de pneus, brusque et plaintif, déchira la douce torpeur de l’aube. Le minibus Mercedes blanc, aux couleurs des Tenerife Treks, surgit des hauteurs de Torviscas et s’engouffra sur l’avenue. Instantanément, le véhicule fonça droit vers l’hôtel. Il franchit en un éclair la distance qui le séparait du Flamingo et stoppa sa course aux pieds du touriste écossais. Sweeney vit alors débarquer un conducteur trapu et moustachu, la chemise ouverte jusqu’au nombril. L’homme lui demanda : – Señor Sviné ? – Euh… Oui, confirma sobrement la barbe rousse. Ce court sésame parut suffire au Canarien. Il s’empara du sac à dos de son client, fit glisser la porte coulissante du minibus, puis il invita le randonneur à prendre place. Sans réfléchir, Sweeney grimpa. À peine installé, le conducteur lui balança son sac sur les genoux et il bondit sans plus attendre au volant du Mercedes. Sa brutale accélération propulsa l’Écossais au fond du siège. Puis le minibus bifurqua rapidement sur la gauche et il quitta enfin l’Avenida. Sweeney put alors reprendre ses esprits. Il remarqua sur sa droite un couple de jeunes gens, serrés l’un contre l’autre par les virages au couteau du moustachu. L’inspecteur gratifia ses compagnons du jour d’un « Hello ! » aux accents écossais. Le salut lui revint dans un anglais plutôt rugueux. En tournant légèrement la tête, Sweeney aperçut un jeune homme brun aux cheveux courts. Il semblait assez grand. Ses genoux s’enfonçaient profondément dans le dossier du fauteuil placé devant lui. Les mains bien à plat sur les cuisses, le dos parfaitement droit et immobile, son corps paraissait insensible aux changements de cap nerveux du minibus. Son visage impassible renforçait encore cette impression de rigidité. Même ses vêtements de marche, faits d’un tissu imperméable qui lui collait à la peau, subissaient sans un pli les mouvements désordonnés du véhicule. La jeune fille à ses côtés adressa soudain la parole à son compagnon. Sweeney crut tout d’abord identifier un mélange d’allemand et d’anglais, puis il reconnut finalement les sonorités abruptes du néerlandais. Ses voisins devaient être Flamands, ou Hollandais, pensa-t-il. Mais l’échange ne dura pas. Le grand brun se tut rapidement, ses joues grêlées se figèrent, et son regard se porta de nouveau vers l’avant. L’Écossais avait cependant eu le temps d’observer la jeune femme. Elle avait parlé d’une voix chantante, et seule l’apparente froideur du jeune homme avait paru refréner son entrain. Sur son front, un bandeau rouge retenait de longs cheveux bouclés que le soleil levant, en traversant la vitre, rehaussait d’auburn. Le visage que devinait Sweeney était frais et détendu, parsemé de taches de rousseur aussi gaies que le profil du garçon semblait austère et froid. Enfin, l’inspecteur n’avait pas manqué de remarquer son pull vert ; sa coupe étroite laissait entrevoir des formes définitivement… séduisantes ! La barbe rousse fut brusquement interrompue dans sa contemplation par une nouvelle embardée du véhicule. Puis, peu après, le conducteur pila net devant l’hôtel Palm Beach. Aussitôt, l’explosif Canarien débarqua et il se précipita vers une femme d’une cinquantaine d’années qui semblait attendre dans le hall. Tiens, une Allemande, songea Sweeney… Avant d’immédiatement se reprocher ce jugement hâtif et stupide : Mais pourquoi serait-elle Allemande, après tout ?… Sa tignasse blonde et frisée ? Son visage disgracieux, à la limite désagréable ? Ce coupe-vent bleu qui lui gonfle la taille ? Son piolet, décoré de ridicules edelweiss, ou bien encore ce short étroit où s’étrangle une paire de cuisses trop rouges ? Si tante Midge m’entendait… C’est vrai, j’exagère. Mais n’empêche, je parierais quand même qu’elle est Allemande ! s’obstina Sweeney dans un sourire amusé. À son tour, la dame se hissa dans le minibus, sac sur le dos et piolet à la main, puis elle salua les trois premiers occupants d’un énergique « Guten Morgen1 ! » Je le savais ! jubila l’Écossais, rassuré sur ses remarquables capacités de déduction. Rapidement, le Mercedes blanc reprit sa course effrénée dans les rues de Playa de las Americas. Les hôtels luxueux se succédaient sur l’avenue. Derrière leurs façades assoupies, l’Atlantique s’éveillait à peine, s’étirant avec langueur le long des plages de sable noir. Sur le passage du véhicule, une voluptueuse arborescence de dattiers et de palmiers endémiques égrenait en chapelet son inépuisable joie de vivre. La fraîcheur des arrosages matinaux baignait de senteurs les trottoirs finement carrelés. Les jardins, envahis à ras de terre par d’étranges cactus, laissaient jaillir à mi-hauteur des cascades de fleurs inconnues, jaunes, rouges ou mauves, dont l’éclat estival semblait absolument indécent en cette veille de Noël. Après un nouveau freinage intempestif, la rêverie de l’Écossais s’acheva cette fois devant l’entrée de l’hôtel Vulcano. Personne n’attendait sous les imposantes colonnes de marbre rose. Agacé, le bouillant conducteur courut jusqu’au guichet d’accueil. Sweeney l’y entendit réclamer une certaine “Kim Andersen”. Soudain, une silhouette s’avança dans le hall. Et, contre toute attente, ce ne fut pas la lave qui s’échappa du Vulcano, mais… la glace ! Une jeune fille athlétique d’à peine vingt ans prit d’un pas lent la direction du minibus. Ses cheveux d’ébène, noués en natte dans le dos, contrastaient avec la blancheur laiteuse de sa peau. La moue dédaigneuse, les yeux absents, elle semblait ignorer l’espace autour d’elle et n’avoir pour seul intérêt que la musique que crachaient les écouteurs de son baladeur. Équipée de vêtements et de chaussures modernes parfaitement adaptés à la marche en haute montagne, elle dégageait une impression de supériorité mêlée de lassitude. Sweeney fut aussitôt sensible à l’aspect mystérieux ainsi qu’au regard vert de la jeune fille. Quel charme ! s’enflamma la barbe rousse. Sans un mot ni même un regard pour les autres randonneurs, la nouvelle venue prit place à l’arrière du véhicule. Derrière elle, le conducteur referma pour la dernière fois la porte à glissière du Mercedes. Alors, visiblement satisfait d’avoir aussi vite récupéré tous ses clients, le Canarien se hâta de quitter la zone hôtelière. Il traversa Las Caletillas à toute allure, puis il remonta vers le nord, en direction de l’unique autoroute de l’île de Tenerife, l’Autopista del Sur. Sweeney sentit l’océan qui s’éloignait progressivement dans son dos. On n’allait dorénavant plus cesser de grimper vers les pentes escarpées du Teide, passant en moins d’une heure du niveau de la mer à l’altitude de 2020 mètres, le point de rendez-vous d’El Portillo. Mais, tandis que le taxi prenait enfin la route du sommet, l’Écossais sentit que l’enthousiasme qui l’avait animé jusqu’alors semblait s’être mystérieusement volatilisé. À force de subir les coups de volant incessants du conducteur, Sweeney éprouvait à présent comme un poids sur l’estomac. Est-ce que les rollmops du petit déjeuner supportaient mal les virages canariens ? Peu probable, jugea-t-il, un Écossais peut tout ingurgiter sans jamais être malade. Alors quoi ? Cette gêne étrange, inexplicable mais bien réelle, paraissait s’être emparée de ses autres compagnons. Gardant le silence, chacun fixait au loin une sorte de point imaginaire, en s’efforçant d’y tenir à distance son propre malaise. Sweeney tenta de les imiter, mais en vain : ses intestins n’en finissaient plus de se nouer. Et puis, tout à coup, l’Écossais réalisa qu’il y avait autre chose, un sentiment invraisemblable… Il comprit que la seule façon de contenir cette nausée qui montait en lui, c’était encore d’identifier au plus vite la cause véritable de son mal-être. Alors, plutôt que de vomir, la barbe rousse préféra s’avouer sa faiblesse. Cela semblait illogique, sans aucun fondement, et pourtant : oui, Sweeney avait tout simplement peur ! * Le minibus filait à présent sur l’autoroute, traversant les paysages arides du sud de Tenerife. Au loin, l’azur de l’océan s’appliquait à rafraîchir de son mieux les rivages assommés de soleil de l’île-volcan. Après quelques minutes, le véhicule des randonneurs atteignit les abords de l’aéroport Reina Sofia. Dans le prolongement de l’autoroute, la carlingue étincelante d’un avion de ligne surgit tout à coup. Un Airbus entamait son approche… Les pistes se trouvaient coincées entre l’océan et la Punta Roja, un rocher aux teintes rouges haut de près de deux cents mètres, qui semblait veiller sur l’aéroport tel un phare. Sweeney se dit que l’étroitesse du site, conjuguée aux rafales de vent qui soufflaient en permanence sur la pointe sud de l’île, devait donner aux équipages l’impression d’accoster sur le pont instable d’un porte-avions. L’Écossais observa l’appareil frôler de ses ailes la Punta Roja, corriger en douceur l’inclinaison de son fuselage puis, d’un seul coup, descendre vers le sol. L’instant d’après, son train d’atterrissage heurtait sèchement le tarmac brûlant de l’aéroport… Le freinage de l’avion fut alors incroyablement bref et v*****t. Puis, retrouvant soudain son calme, l’oiseau blanc s’en alla rouler tranquillement en direction du terminal de Reina Sofia. Un nouveau contingent de touristes venait de se poser à Tenerife… Sweeney détourna son regard de cette scène aussi captivante que banale. Moins d’un mile plus loin, le minibus quitta l’autoroute et bifurqua cette fois vers le nord, remontant le long du Barranco de la Piedra. Cette gorge de pierre, large et sèche, dessinait dans ce paysage désolé une cicatrice apparemment aussi profonde qu’inoffensive. Pourtant, l’Écossais devinait à son relief raviné et tourmenté qu’au premier orage, le Barranco pouvait brutalement se faire le lit d’un torrent ivre de rage, et qu’il devait alors déverser une colère d’autant plus sauvage qu’elle était rare. Les lacets de la route 821 continuèrent de s’enrouler autour des innombrables plantations de tomates et de bananiers qui fleurissaient sur l’île. Les cultures s’étendaient à perte de vue. Recouvertes de vastes tissus, leur surface ondulait sous la caresse du vent, formant comme une immense mer de voiles. En s’élevant, la route devint petit à petit plus étroite et plus sinueuse encore. Les plantations disparurent. Les maisons blanches finirent elles aussi par se faire plus clairsemées. Et puis d’un seul coup, à la sortie d’une piste aveugle, un pick-up chargé de bananes s’engagea sans crier gare sur la voie principale ! Anticipant le choc, Sweeney retint son souffle… Le conducteur du minibus freina en catastrophe !… et parvint, au dernier moment, à éviter la collision. Devant eux, imperturbable, le pick-up poursuivit sa route sans se soucier un seul instant de l’accident qu’il avait failli provoquer. La bordée de jurons canariens qui s’ensuivit confirma à Sweeney l’explosivité salutaire de leur chauffeur. Mais alors, dès que le virulent moustachu eut terminé de cracher son dernier Hijo de p…2 ! et que le Mercedes eut redémarré, l’Écossais remarqua à quel point ses compagnons de route restaient silencieux. Depuis qu’ils avaient quitté Playa de las Americas, personne n’avait échangé la moindre parole. Même le couple de Néerlandais sur sa droite n’avait pas livré le moindre commentaire sur les paysages traversés. Seuls le bruit de fond du baladeur de la jeune fille assise à l’arrière, et le ronflement sonore de la touriste allemande assoupie, étaient venus rythmer leur ascension. La faute à l’heure matinale ? s’interrogea la barbe rousse. Après une quarantaine de minutes, on dépassa le toit de tuiles d’une dernière maison blanche. Le minibus se retrouva isolé dans la montagne, environné d’anciens champs de lave au creux desquels une vigne chétive, plantée là par quelque vigneron insensé, s’accrochait encore avec désespoir à la peau râpeuse du Teide. Et puis enfin, inattendue, apparut au détour d’une épingle une nouvelle rangée de murs blancs : Vilaflor ! Le village le plus haut perché de tout le royaume d’Espagne. Pelotonnées sur les flancs de la montagne, narguant depuis leur imprenable promontoire l’océan lointain, les ruelles en terrasses constituaient l’ultime effort de l’homme pour s’approprier ces terres escarpées. Au-delà, Sweeney le sentait, les lois de la nature régnaient toujours en maîtresses inflexibles. Alors, dès que le véhicule passa devant la dernière bâtisse, l’Écossais ne put s’empêcher de se retourner, cherchant à garder en mémoire cette image de la civilisation. Par chance, ce sentiment d’abandon s’estompa dès la sortie du village. Une végétation dense, mais lumineuse, entoura rapidement le minibus. Le Mercedes pénétra dans une vaste forêt de pins, aux troncs élancés et aux couleurs étincelantes. Les sentiers, jonchés d’une couche d’épines moelleuse et craquante à souhait, semblaient réserver au promeneur des randonnées d’une absolue sérénité. Et si les tourments de la roche modelaient encore la montagne, la végétation les recouvrait d’un voile omniprésent de senteurs et d’éclats. Même les à-pic vertigineux n’y étaient plus que des présentoirs au-dessus desquels des pins acrobates, accrochés au roc par la seule force de leurs racines, faisaient étalage de toute leur virtuosité. Absorbé par cette douce contemplation, Sweeney finit par oublier la peur qui lui nouait l’estomac. Car paradoxalement, en jaillissant des entrailles de la pierre, le vert et l’ocre mêlés démontraient qu’en dépit des apparences, les fureurs du volcan engendraient finalement la vie. Cette forêt d’un éternel printemps semblait puiser sa vigueur au cœur même des plis de la lave morte. C’est une leçon qui mérite que l’on s’en souvienne… se mit à réfléchir la barbe rousse. Mais si Sweeney se sentait globalement mieux, ses oreilles commençaient en revanche à souffrir des effets de l’altitude. On devait approcher du palier des deux mille mètres… L’Écossais avala sa salive, et il finit par entendre un léger claquement lui soulager les tympans. Il réitéra l’opération à cinq ou six reprises, jusqu’à ce que l’effet de l’altitude se fût estompé. Cependant, une fois son ouïe retrouvée, Sweeney ne put alors que constater le silence oppressant qui continuait de régner parmi les randonneurs… On sortit de la forêt de pins. Après une courte descente, le minibus approcha soudain d’un gigantesque mur de brume. L’épaisse matière blanche, opaque et menaçante, semblait dégouliner du haut des parois de la Caldera.
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