CHAPITRE 4 : Propriété Privée

1174 Words
La porte s'ouvrit à la volée, claquant contre la butée avec une violence qui fit vibrer les vitres. L'air dans la pièce changea instantanément. La température, déjà fraîche à cause de la climatisation, chuta de dix degrés supplémentaires. Mme. St-James : Sabrina ! La voix de Victoria St-James claqua comme un fouet. Je me redressai brusquement, m'éloignant de la fille comme si elle était radioactive. Mon cœur battait encore la chamade, mais l'adrénaline du désir se transforma instantanément en une froide lucidité de survie. Victoria se tenait dans l'encadrement de la porte, impériale et terrifiante dans son tailleur blanc. Elle était flanquée de Magalie, son assistante, qui avait l'air terrifiée et tenait un agenda contre sa poitrine comme un bouclier. La PDG était livide. Ses yeux gris acier passèrent de moi à la fille assise sur mon bureau, analysant la scène, la proximité coupable, la tension palpable qui flottait encore dans l'air comme une fumée de cigarette. La fille – Sabrina – descendit du bureau avec une lenteur calculée, presque insolente. Elle fit un petit signe de la main à Victoria, comme si nous étions à un brunch dominical et non dans le bureau d'un directeur exécutif. Sabrina : Salut, Maman. T'étais longue. Je m'ennuyais, alors j'ai fait connaissance avec le nouveau "Directeur". Il est... rigide. Maman. Le mot me frappa comme un coup de poing dans l'estomac. Le monde s'arrêta de tourner une fraction de seconde. Je regardai Victoria. Puis Sabrina. Puis Victoria. La ressemblance était là, subtile mais indéniable. La forme du visage, cette assurance innée, cette manière de tenir la tête haute comme si elles portaient une couronne invisible. Mais là où Victoria était glace et contrôle, Sabrina était feu et chaos. Mme. St-James : Noah, dit Victoria d'une voix calme, trop calme. Je vous présente ma fille, Sabrina St-James. Je déglutis difficilement, ma gorge soudainement sèche. J'avais failli embrasser la fille de la patronne. Le premier jour. — Enchanté, Mademoiselle St-James. Sabrina me fit un clin d'œil, un geste complice et terriblement inapproprié vu les circonstances. — Juste Sabrina, le Loup. Victoria s'avança dans la pièce, ses talons martelant le sol moquetté. Elle ne regardait plus sa fille. Elle me regardait moi. Et dans ses yeux gris, je vis quelque chose de bien plus effrayant que de la colère. Je vis de la possessivité. Mme. St-James : Sabrina, prends tes affaires et va m'attendre dans mon bureau, ordonna Victoria sans me quitter des yeux. Nous devons parler de tes dépenses sur la carte de crédit de la société à Milan. Sabrina soupira théâtralement, ramassa ses sacs de luxe et son café. En passant à côté de moi, elle s'arrêta une seconde, juste assez pour que je sente à nouveau la chaleur de son corps et ce parfum enivrant de vanille. Elle ne dit rien, mais son sourire en coin promettait des ennuis. Des ennuis monumentaux. Une fois la porte refermée sur elle, le silence retomba, lourd et étouffant. — Elle est charmante, tentai-je pour briser la glace, bien que ma voix sonnât faux à mes propres oreilles. Victoria s'approcha de moi, envahissant mon espace personnel comme je l'avais fait avec Sabrina quelques instants plus tôt. Elle tendit la main et réajusta le col de ma chemise que je n'avais même pas senti bouger. C'était un geste maternel en apparence, mais possessif en réalité. Ses doigts effleurèrent la peau de mon cou. Ses ongles étaient peints d'un rouge sang parfait. Mme. St-James : Écoutez-moi attentivement, Noah, dit-elle doucement, presque en chuchotant. Sabrina est... impulsive. Elle aime jouer avec mes jouets. Elle aime casser ce qui m'appartient juste pour attirer mon attention. C'est une enfant gâtée qui cherche des limites. Elle planta ses yeux dans les miens, cherchant la moindre trace de faiblesse. Mme. St-James : Vous n'êtes pas un jouet, n'est-ce pas ? Vous êtes mon Directeur. Mon investissement. — Absolument, Madame. Je suis ici pour travailler. Mme. St-James : Bien. Parce qu'il y a une règle absolue dans cette entreprise, Noah. Une règle que je ne transgresse jamais et que je ne pardonne jamais d'être transgressée. On ne touche pas à la famille. Elle fit une pause, laissant les mots pénétrer mon esprit. Mme. St-James : Sabrina est hors limites. C'est clair ? Si vous la touchez, si vous flirtez avec elle, si vous la regardez trop longtemps... je vous détruirai. Et pas seulement professionnellement. Je vous renverrai dans le caniveau d'où vous venez, et je m'assurerai que plus personne à Montréal ne vous embauche, même pour servir des cafés. Est-ce que nous nous sommes compris ? La menace était réelle. Je le lisais dans la fixité de ses pupilles. Victoria St-James avait le pouvoir de le faire. Elle pouvait effacer ma carrière d'un claquement de doigts. Je pensais à tout ce que j'avais sacrifié pour arriver ici. Les études, les nuits blanches, la discipline. Je pensais à ce bureau, à cette vue, à ce salaire. Aucune fille, aussi belle soit-elle, ne valait ça. — Limpide, Victoria. Votre fille ne m'intéresse pas. Elle sourit. Un sourire froid, satisfait, de prédatrice repue. Mme. St-James : Parfait. Bienvenue dans la famille, Noah. Elle tourna les talons et sortit, me laissant seul au milieu de mon grand bureau vide qui me semblait soudain beaucoup plus froid. Je me laissai tomber dans mon fauteuil en cuir, les jambes flageolantes. Je passai une main sur mon visage. Dix heures trente. J'étais là depuis deux heures et j'avais déjà failli perdre mon job, ma carrière et probablement mes rotules. Je pris mon téléphone. J'avais besoin de parler à quelqu'un qui ne portait pas de costume à 5000 dollars. J'envoyai un message à Sam : « Tu avais raison. Je suis dans la m***e. » La réponse de Sam fut immédiate : « La patronne t'a déjà sauté dessus ? » « Pire. Sa fille. » Trois points de suspension dansèrent sur l'écran pendant une longue minute. Puis : « RIP Noah. C'était sympa de te connaître. On mettra quoi sur ta pierre tombale ? "Mort pour une paire de fesses" ? » Je ne répondis pas. Je verrouillai mon téléphone et le jetai sur le bureau. Je me tournai vers la baie vitrée. La neige tombait plus fort maintenant, voilant Montréal d'un rideau blanc. Je devais me concentrer. Le dossier "Le Saint-Laurent". Les chiffres. La logique. C'était mon monde. Un monde binaire, rationnel. Mais en essayant de lire le bilan financier, les lignes de chiffres dansaient devant mes yeux. Je ne voyais pas des pourcentages. Je voyais une tache de naissance au-dessus d'une lèvre supérieure. Je sentais une odeur de vanille. Et j'entendais cet avertissement : « Les loups finissent souvent en manteau de fourrure ici. » Je desserrai ma cravate noire. J'avais l'impression qu'elle se resserrait autour de mon cou comme un nœud coulant. J'avais voulu jouer dans la cour des grands ? J'y étais. Sauf que je venais de réaliser que je n'étais pas le joueur. J'étais la mise.
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