Monsieur Vincent
Combien de fois s’est-elle levée, brutalement arrachée à ses cauchemars par des cris déchirants : ceux d’un nourrisson ? Un rêve récurrent qui hante ses nuits depuis son arrivée à Paris. Elle en émerge les cheveux trempés, collés sur son front, en se bouchant les oreilles des deux mains, puis ouvre les yeux, s’assoit sur son lit : aucun bruit. La voix de l’enfant se tait pour revenir la harceler pendant la prochaine phase de sommeil. Si pendant la journée, la découverte des merveilles de la capitale occupe son esprit et bride sa culpabilité, la nuit libère les zones meurtries qui lui rappellent son choix ignoble. Marta résiste, essaie de rester éveillée jusqu’à l’aube. Mais l’épuisement a finalement raison de ses efforts et la replonge dans l’enfer des pleurs de sa fille.
Ce matin, Marta s’arme de courage, repousse le démon de la faute – au moins jusqu’à ce soir, se dit-elle – et va se laisser tenter par la frivolité. Paris lui offre les salons de coiffure pour rafraîchir sa coupe de cheveux, les boutiques de prêt-à-porter pour renouveler sa garde-robe maintenant qu’elle a retrouvé une silhouette de jeune fille, les terrasses des cafés où les femmes s’affichent sans complexe, un fume-cigarette élégamment tenu entre leurs doigts gantés, et bien d’autres tentations. Elle a rendez-vous à 14 heures chez Monsieur Vincent pour travailler son piano. Ce sera, espère-t-elle, le déclencheur de sa libération du carcan de culpabilité. La musique – sa raison d’exister – ne la décevra jamais et lui permettra de « transformer sa vie en œuvre d’art » comme le lui disait son professeur en Espagne quand elle préparait ses concours. Des fourmillements dans les doigts confirment sa hâte de les assouplir avec les gammes avant de faire chanter les touches. Pour fuir tout retour à la rumination négative, Marta ne s’attarde pas dans sa chambre, mais descend flâner sur la place du Tertre qui s’anime dès que les clochards ont plié leurs couvertures. La petite place pavée blottie au sommet de la butte Montmartre est si tranquille qu’elle évoque celle d’un village de province. Des demeures humbles, des commerces, des arbres sans doute centenaires : comme elle se sent loin des grands boulevards encombrés pourtant si proches ! Un spectacle à ciel ouvert capte son attention. Des adolescents, pâles et maigres, ont tendu une corde raide, en pente entre deux acacias. Clignant des yeux quand les rayons du soleil filtrent entre les feuilles frêles, sous l’œil d’un maître attentif, ils avancent pas à pas, sans balancier. Le cœur de Marta accélère ses battements. Acrobaties et équilibres : les jeunes funambules s’exercent consciencieusement, au risque de se rompre les os ! Des enfants regardent ce spectacle, dans l’indifférence, certainement habitués à voir ces saltimbanques répéter leur leçon de danse de corde, en plein air. Mais la femme fragilisée par la période qu’elle vient de traverser est emplie d’émotions qui contractent les muscles de son ventre meurtri. Elle fait alors quelques pas vers le haut de la place où un peintre déballe son attirail sur le trottoir : chevalet, toiles vierges, pinceaux, palettes, chaise empaillée. Derrière lui, sur les portes pendent des affiches à moitié déchirées. En grosses lettres s’étalent des titres de films, des annonces de spectacles, de foires, des noms de cabaret, témoignant de l’intensité de la vie parisienne. Aussitôt, des gamins se précipitent, se bousculent autour du chevalet : c’est à celui qui sera le premier choisi pour servir de modèle au caricaturiste. Il la voit, lui fait signe de s’approcher. Elle hésite, amorce quelques pas en observant le visage gracieux mais viril de l’artiste : une raie bien nette sur le côté de ses cheveux bruns, une fine moustache élégamment pointée vers des pommettes légèrement saillantes, des yeux doux et un sourire irrésistible : aucune raison de soupçonner la moindre intention douteuse. Marta s’avance discrètement.
– Buongiorno Signora ! Vous êtes bien matinale !
– Buongiorno Signore !
– Vous êtes Italienne vous aussi ?
– Non, Espagnole.
– Ah si si ! Je peux dessiner votre portrait : bellissima !
– Oh, non ! Je vous remercie, pas aujourd’hui, je suis affreuse ! Un autre jour peut-être.
– Vous êtes de passage à Paris ! Je ne vous reverrai pas !
– J’habite ici, à quelques pas.
– Pourtant, c’est la première fois que je vous vois!
– Je ne sors pas souvent…
– Je me présente Leonardo Capello, artiste peintre.
– Marta. Je suis pianiste et vais suivre un cours dans quelques heures.
– Vous reviendrez Marta ? Poser pour moi ? Me parler de vous ? Vous savez que vous êtes très séduisante ?
Troublée par le charme de ce bel Italien, elle résiste au délice de plaire. Ce serait facile de se laisser admirer, de sourire, de poser pour lui ! Non ! Son mental est bien trop encombré. Avant d’envisager la moindre relation, aussi anodine soit-elle, elle doit trouver la paix en son cœur. Rien ne serait pire que de succomber à la première avance. Elle prend poliment congé en inventant sur-le-champ un prétexte plausible :
– J’ai rendez-vous chez le coiffeur avant ma leçon.
– Je vous invite demain à déjeuner ici, conclut-il en désignant du doigt le grand restaurant La Mère Catherine.
– Arrivederci Signore !
Tordue de spasmes, comme si tous ses sens se concentraient dans son ventre pour la mettre en garde, elle s’éloigne aussi droite que possible. Son mensonge chemine dans son esprit, jusqu’à la conduire au hasard, loin de la place, à pousser la porte du premier salon de coiffure.
Depuis la fin de la guerre, les femmes portent des coupes plus masculines, courtes, au carré. Celles que lui présente l’homme de l’art sur un catalogue au papier glacé lui paraissent rigides, plaquées. Après avoir longuement feuilleté l’album, elle se laisse finalement tenter par une coiffure aux ondulations féminines.
– C’est la coiffure adoptée par Madame Coco Chanel. Avec vos cheveux bouclés, vous n’aurez pas besoin d’indéfrisable. Juste un peu de brillantine pour fixer leur tenue. Et la raie sur le côté ira à ravir pour conserver à votre visage une douceur enfantine.
Lorsqu’après le shampoing elle s’assied devant le miroir, sa chevelure mouillée pend tristement de part et d’autre de ses joues creusées par la fatigue et l’insuffisance de nourriture depuis huit jours. Un teint pâle et des yeux dont le vert semble délavé lui donnent un air maladif qu’elle ne reconnaît pas. À moins que ce soit l’éclairage du salon ? Les ciseaux commencent à tailler les longueurs. Les mèches forment un demi-cercle au pied du fauteuil : une partie d’elle-même à laquelle elle renonce, qu’elle rejette et destine à rejoindre les ordures. Cette pensée lui met les larmes aux yeux en la ramenant au cœur de cette obsession.
– J’abandonne lâchement ce qui me gêne. Mes cheveux repousseront, mais Gabrielle grandira sans moi, sans l’amour de sa mère. Qui va s’occuper d’elle, lui donner des soins, l’élever, l’éduquer et surtout l’aimer ?
Le coiffeur interrompt ce monologue intérieur :
– Vous êtes parisienne, Madame ?
– Pour quelques mois seulement.
– J’me disais aussi… cette dame a un accent…
– Espagnol. Je suis espagnole, répond Marta suffisamment sèchement pour limiter la conversation superficielle qu’elle évite d’alimenter.
– Ah ! Comme ma voisine ! poursuit-il pensant alléger le fardeau de cette cliente apparemment bien accablée.
Marta ne relève pas la remarque, se mure un peu plus dans son espace intime et ravale son chagrin pour se concentrer sur la transformation de son image. Cette nuque dégagée révèle son cou gracile encore mieux que les chignons classiques d’avant. Avant : ce mot, comme une triste mélopée lancinante revient la tourmenter. Elle le repousse de toutes ses forces et dessine virtuellement ses lèvres qu’elle teintera de rouge vif, ses sourcils qu’elle haussera de quelques traits de crayon brun.
En sortant du salon, avec un regain d’assurance, la jeune femme achète un petit pain croustillant garni d’une tranche de jambon. Son appétit est devenu capricieux, pourtant, il faut s’alimenter pour trouver l’énergie de rester au piano pendant les deux heures suivantes. Assise sur un banc, à l’ombre, dans le square près de l’appartement de son professeur, elle mâche lentement, presque consciencieusement, se laissant distraire par les moineaux et les pigeons qui se disputent les miettes. L’essentiel c’est de ne pas céder aux pensées nocives, les laisser passer comme des nuages sans les accrocher, revenir sans cesse au présent. Là, elle se dit qu’elle doit également se préoccuper de sa garde-robe. Les tenues qu’elle portait ces derniers mois pour dissimuler son ventre proéminent sont devenues informes.
– Demain, je me rendrai dans les quartiers chics pour m’habiller à la mode, se promet-elle, avant d’aller sonner.
Vincent l’accueille avec une si grande ferveur qu’elle a l’impression que son corps meurtri se redresse, tiré vers le haut par une force extérieure, un fil conducteur : celui de sa profession de pianiste.
– Madame, permettez que je vous appelle Marta, je vous attendais avec tant d’impatience ! Votre performance, salle Wagram, l’an dernier m’avait tellement impressionné ! Entrez, installez-vous confortablement. Je n’ai pas pris d’autres élèves aujourd’hui. Je vous consacre tout le temps que vous pourrez me supporter.
– Monsieur Vincent, j’ai tant à apprendre ! Je compte sur vous pour me faire progresser et atteindre la perfection pour le concert de novembre.
– Cela ne tient qu’à vous. Sachez que chacun de nous est susceptible de s’améliorer. Mais il arrive toujours un moment où la courbe de la montée s’inverse. Nous n’en sommes pas là, heureusement ! Voulez-vous que nous commencions par les morceaux que vous maîtrisez bien afin d’assouplir vos articulations ?
– Oui Maître.
– Que diriez-vous du premier mouvement de la sonate pour piano D 894 de Schubert ? Après quelques gammes pour vous échauffer naturellement !
Tremblante de la tête aux pieds, Marta ajuste le tabouret à sa taille, frotte ses mains l’une contre l’autre comme si elle avait froid aux doigts. Elle entame une série d’exercices avant d’aborder ce morceau caressant, tendre, à la limite de la tristesse. Les thèmes y sont exposés clairement sans affectation dans une atmosphère sereine propice à la méditation. Mais leur développement explore des tensions dramatiques. Alors, le corps de la pianiste se penche, se tord de l’intérieur, rongé par les couleurs plus sombres de la mélodie. Le professeur qui ne sait rien des tourments de Marta met cette attitude sur le compte de l’émotion qu’il capte et encourage de hochements de tête. Les deux acmés frappées avec une énergie proche de la rage servent d’exutoire temporaire. Puis, au terme de dix-huit minutes de grâce, le mouvement s’achève dans l’apaisement, s’évanouit dans le silence qui plonge Marta et Vincent, pendant quelques instants, dans un état d’apesanteur. Enfin, libérée par la puissance de la musique de Schubert qu’elle aime tant, Marta peut écouter les commentaires élogieux et les conseils de son professeur. D’autres œuvres, d’autres interprétations lui confirment ce qu’il avait pressenti en proposant d’être son mentor. Il pense que la pianiste atteindra le sommet de son art lorsqu’elle parviendra à faire abstraction de ses préoccupations, car, il est évident pour lui, que l’artiste, si talentueuse soit-elle, est réfrénée par un élément intime. Discret, respectueux de la vie privée de ses élèves, il ne fait aucune allusion et lui promet à la fin de la première séance :
– La semaine prochaine, je vous présenterai un musicien en passe de devenir aussi célèbre que Schubert, dans un genre complètement différent. Je suis certain que vous vous apprécierez mutuellement.
– De qui s’agit-il ?
– Erik Satie. Avez-vous entendu parler de lui ?
– Non, désolée, je ne connais pas, mais je serais ravie de le rencontrer.
Marta se sourit intérieurement. Elle est régénérée par la musique dont la pratique a été interrompue par son accouchement. Au moment précis où elle prend congé du professeur, elle entrevoit l’infime espérance de se pardonner l’égocentrisme qui la hante. Avant de rentrer à l’hôtel, elle procède à un repérage des chambres à louer dans ce village de Montmartre. Tout en marchant, elle ne peut s’empêcher d’imaginer ce qu’il serait advenu d’elle et de sa fille si elle avait décidé de l’élever.
– J’avais deux solutions, pense-t-elle. Ou bien j’interrompais ma carrière pour m’occuper d’elle ou bien j’embauchais une gouvernante qui me suivrait où que j’aille. Ce qui aurait supposé que je trouve la bonne personne. Je gagne suffisamment d’argent pour la payer. Mais cette enfant n’était pas désirée, aurais-je pu lui donner l’amour ? Et ainsi, en a-t-elle de l’amour ? Je ne le saurai jamais !
Elle se rapproche de la Place du Tertre. À nouveau les larmes mouillent son visage. La culpabilité revient saper son énergie retrouvée avec Schubert quand une voix l’interpelle : c’est celle de Leonardo, le peintre rencontré ce matin.
– Signora, votre nouvelle coiffure vous va à ravir! Vous paraissez plus jeune encore ! Oh, mais Marta, que vois-je sur votre beau minois ? Des pleurs ?
– Ce n’est rien !
– Un chagrin d’amour ? Je saurais vous consoler si…
– Non, laissez ! Vous ne pouvez rien pour moi. Sauf, peut-être…
– Je vous suis entièrement dévoué, affirme-t-il, l’air attendri, mi-sincère, mi-intéressé.
– Je cherche une chambre meublée, pas trop loin d’ici. Vous semblez être un habitué du quartier.
Leonardo doit jouer finement : pas question qu'elle loge dans le même immeuble que lui. Son empressement ferait échouer tous ses desseins et réduirait à néant sa relation avec Lou, sa maîtresse actuelle, une danseuse de cabaret, jalouse et possessive.
– Je vais prospecter pour vous. Rappelez-vous : demain nous déjeunons ensemble. J’aurai certainement des propositions à vous faire. Honnêtes bien sûr ! croit-il bon de préciser, un clin d’œil malicieux épinglé à son sourire charmeur.
– Merci. Je vais me reposer maintenant. Je suis fatiguée.
– Et quittez cet air triste !
– Bonsoir Signore !
– À La Mère Catherine, demain : je vous attendrai !
À nouveau seule, face à ses interrogations, Marta ressasse ses questions sans réponse, s’enfonce dans son mal-être et son impuissance malgré sa volonté d’avancer sur son chemin de vie, dans sa fonction de musicienne.
– Oleg, soupire-t-elle. Si j’avais su te convaincre de venir avec moi ! Si j’avais rompu mes contrats pour rester près de toi, le temps que tu finisses tes études ! Nous serions parents, ensemble. Gabrielle aurait une mère et un père pour la choyer.
La nuit, semblable aux précédentes, n’apporte aucun apaisement. Dans ses cauchemars, Marta confond Oleg, Vincent, Leonardo, Frédéric. Aucun n’est là pour elle. Elle est seule, à Paris, désespérée. L’aube la cueille sur le point de ne désirer rien d’autre que l’obscurité, l’oubli. Pourtant, la vitalité de la jeunesse finit par jaillir et la propulser dans la salle de bain où elle constate que sa nouvelle coiffure l’allège physiquement. Ce n’est qu’une apparence, mais elle doit marquer un nouveau départ. Elle se rappelle ses projets d’achats et son déjeuner avec Leonardo. Le corps meurtri, les seins encore lourds malgré les remèdes pour arrêter la montée de lait, elle se force à prendre un petit déjeuner avant de sortir. Pendant qu’elle boit son thé, la patronne de l’hôtel la conseille :
– Vous trouverez des tenues à la mode aux Galeries Lafayette. Ils ont un très large choix de vêtements confortables et élégants.
– Je vais devoir prendre le métro ? Je n’ai pas l’habitude.
– Vous verrez c’est simple et rapide ! Les Galeries Lafayette sont boulevard Haussmann. Il faut prendre la ligne 7 et descendre à Le Pelletier.
Marta, stimulée par le projet de changer de garde-robe, découvre le magnifique grand magasin et son immense coupole inaugurée en 1912. Quelle profusion de vêtements tellement différents de ceux qu’elle portait avant ! Avant : ce mot lui donne à chaque fois un coup d’épée dans le ventre. Elle accuse le choc et s’engage dans les travées, les yeux éblouis, écarquillés, embarrassée devant la multitude des modèles. Entre les essayages, les hésitations, les coups de cœur et les renoncements, elle ne voit pas passer le temps et oublie momentanément ses angoisses. Elle sort, chargée de sacs emplis de trois robes courtes à taille basse en tissu de soie – précieuses, mais décontractées, à porter sans corset – des colliers en sautoir de couleurs assorties aux robes, un chapeau cloche, des chaussures confortables, mais raffinées, un sac à main en cuir noir à tenir à l’épaule. Son naturel féminin prend le pas sur la mélancolie. L’estomac creusé par cette immersion dans la foule des acheteuses compulsives lui rappelle qu’elle est attendue.
À l’entrée du restaurant, Leonardo accueille Marta en prenant chaleureusement ses mains dans les siennes. Comme elle remarque la plaque commémorative, il lui explique l’origine du mot « bistrot ».
– Des Cosaques de passage à La Mère Catherine lors de l’occupation alliée, après la défaite de Napoléon 1er à la bataille de Paris de 1814 auraient commandé des boissons. Ils voulaient être servis rapidement : « bystro » c’est-à-dire « vite » en russe. Je ne sais pas si c’est une légende ou une vérité historique.
– Aucune importance, réplique Marta. Asseyons-nous ! Je suis épuisée ! Paris est une ville trépidante et si vaste !
– Montmartre est un quartier tranquille comparé au cœur de la capitale. Préférez-vous rester en terrasse ou choisir un coin calme à l’intérieur ?
– Je veux bien entrer ; ce sera moins bruyant.
Les tables aux nappes à carreaux rouges et blancs sont loin d’être toutes occupées. La serveuse a l’habitude de voir le bel Italien en charmante compagnie. Les prenant pour un couple d’amoureux, elle leur propose deux couverts dans un angle pour plus d’intimité. Dès qu’ils sont assis face à face, Leonardo, sourire séduisant à l’appui annonce qu’il lui a trouvé un meublé très confortable, à quelques pas de son appartement. Elle a rendez-vous cet après-midi. Il est libre et elle pourra emménager quand elle le désirera.
– Je ne saurais comment vous remercier.
– Attendez de voir si cela vous convient ! Votre sourire sera un premier remerciement.
– Si ce n’est pas trop indiscret, vous gagnez bien votre vie en peignant ? J’ai souvent entendu dire que la peinture peinait à être lucrative et la célébrité trop tardive pour en profiter.
– C’est le cas ! Il se trouve que j’ai eu la bonne idée de me spécialiser dans l’art de l’affiche et la chance d’être souvent choisi pour faire la publicité de marques célèbres.
– Alors le portrait ?
– C’est une autre facette de mon activité. Qui me rapporte moins, mais que je préfère !
– Vous fréquentez les autres artistes de Montmartre ?
– Bien sûr ! Nous nous connaissons tous et faisons la fête ensemble. Vous n’imaginez pas comme on s’amuse ici et dans tout Paris !
– Non… Je viens d’arriver et je n’ai pas trop le cœur à me divertir !
– Comptez sur moi pour vous distraire, belle Marta !
– Je suis à Paris pour travailler, apprendre, me cultiver aussi. Les musées, les monuments : il y a tant à visiter !
– Cela n’exclut pas de se mêler aux plaisirs de la vie parisienne. La guerre a marqué les esprits. Aujourd’hui, il est temps de rire, de boire, de danser !
– Mes déconvenues n’ont rien à voir avec la guerre. Mais c’est à moi de dominer mes hantises. Soyez aimable, montrez-moi plutôt mon futur logis.
– Un dessert avant la visite ?
– Pas pour moi, merci. Mais si vous êtes tenté, je vous attendrai.
– Je préfère prendre un café, italien bien sûr, un peu plus tard. Allons-y maintenant ; je vous sens impatiente !
Après avoir demandé à la serveuse d’ajouter l’addition sur sa note personnelle, il invite Marta à le suivre. La propriétaire les attend d’ailleurs au pied de l’immeuble pour la visite.
Marta conquise par le décor et le confort apparent du deux-pièces signe un bail pour quatre mois. Dès le lendemain, elle s’installe, déballe et range sa garde-robe.
« Il faudra aussi que je remplisse les placards et achète du linge de maison. Mais pour aujourd’hui, je vais prendre le temps de m’habituer à rester seule, chez moi » se dit-elle avec un sourire intérieur. Sa satisfaction se démentira le soir même quand elle découvrira quelques cafards qui courent se réfugier sous son évier !