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Marco, Loredana et Sara
L’ambiance était étrange au début de la célébration des soixante-huit ans de Pierre. La tension était palpable entre Chiara et Lorenzo, qui donnaient l’impression de moins en moins se supporter. Qu’en serait-il dans dix, dans vingt ans ? s’inquiétaient souvent Lucia et Pierre.
L’expression être comme chien et chat seyait parfaitement à leurs relations houleuses. Leur animosité transparaissait dans leurs regards, jusque dans leurs moindres faits et gestes. S’ils avaient pu éviter de se croiser, ils ne s’en seraient pas privés. Guidés par une colère excessive et des rancœurs tenaces, ils éprouvaient les pires difficultés à se contenir pour ne pas exploser et s’envoyer, en pleine face, les griefs les plus saugrenus fondés sur des a priori, des préjugés inhérents à leur éducation bourgeoise, n’en déplaise à leurs parents qui estimaient leur avoir inculqué des règles de bienséance des plus classiques.
Eu égard au bonheur que ressentait leur père à savourer son soixante-huitième anniversaire en compagnie des êtres les plus précieux à son cœur, ils firent bonne figure durant les heures où ils durent cohabiter pacifiquement. La hache de guerre était enterrée provisoirement.
Chiara détestait l’immoralité de son frère, son côté m’as-tu-vu, son assurance ridicule, les souffrances qu’il faisait endurer aux femmes qu’il jetait comme des Kleenex selon son humeur. Elle abhorrait ses opinions politiques effrayantes, qui épousaient les doctrines nébuleuses des responsables des partis d’extrême droite en vogue partout dans le monde.
Chiara voulait que Lorenzo cesse de faire subir ces tourments incessants à leurs parents. Néanmoins, même si elle avait l’impression que son frère était un être infréquentable, elle espérait toujours, peut-être naïvement, qu’il recouvre ses esprits ainsi que son humanité. Elle ne pensait pas si bien dire...
Fort heureusement, Marco, le frère aîné de Lucia, servit de tampon entre Chiara et Lorenzo. Tout au long de son existence, ce psychologue clinicien de soixante-dix ans à la retraite, né à Lucca, en 1960, avait acquis une solide connaissance de la nature humaine. Sa principale qualité résidait dans son aptitude à savoir cerner la personnalité d’un individu rien qu’en l’observant.
Longtemps, il exerça son métier à l’hôpital public de Lucca, où son cabinet médical ne désemplissait jamais. Quelques années avant sa retraite, en tant que psychanalyste, sa formation initiale, il s’installa à son compte à deux pas de la place de l’ancien amphithéâtre romain de la ville sur la très fréquentée via Fillungo, longue rue commerçante drapée de bijouteries, de boutiques aux vitrines chiquement parées de vêtements aux prix indécents, de chaussures et de sacs en cuir de luxe. Des cafés, des glaciers, complétés par des étals de marchands de fruits, de légumes, de sucreries, de babioles clinquantes donnaient un aspect encore plus ostentatoire à l’artère.
Aucun autochtone, encore moins les très nombreux touristes du monde entier, qui s’émerveillaient de l’architecture des parvis et des frontons des églises San Christoforo et San Frediano, ne remarquaient la poignée de pauvres hères qui, le regard implorant et les mains tendues vers d’hypothétiques et inestimables oboles, jonchaient le sol ici et là tels des parias.
Sara, la fille unique de Loredana, libre comme l’air, née en 1993 d’une première union entre sa mère et son père Alberto Lampi, qui se séparèrent au bout de deux ans suite à l’échec de leur mariage, venait avec succès, à trente-sept ans, de lancer sa propre ligne de vêtements dans un autre quartier cossu de la cité. Lorsque Marco s’installa avec Loredana, il aima d’emblée Sara, comme si elle eût été sa propre fille, et Sara aima Marco, comme son véritable père. Sa mère rayonna à nouveau. Elle ressuscitait. Sara voyait son père de temps à autre. Un père immature, attachant et noceur, qui fuyait les responsabilités. Un éternel adolescent. Un jour, Loredana ne supporta plus le caractère puéril d’Alberto. Les relations du couple se délitèrent vite. Un amour réduit en cendres. La rupture était inévitable. Dès qu’elle fut actée, chacun fut soulagé.
À l’hôpital, Marco ne supportait plus les sirènes des ambulances, les hurlements des blessés, dont certains devaient attendre des heures au service des Urgences débordé par le manque de personnel. Il n’acceptait plus l’arrogance de bon nombre de ses jeunes collègues à l’humanité douteuse. L’homme avait une éthique irréprochable, une vision idéaliste de sa profession. Le décalage, qui s’installa progressivement puis qui s’accentua entre ses aspirations et la réalité du terrain, le rendit malheureux. Il ne fut pas loin de connaître un burn-out.
Comme sa sœur Lucia qui savait dissimuler ses émotions, il resta toujours de marbre. Il retrouva le sourire, sa joie de vivre, dès le premier jour de sa nouvelle vie professionnelle. Il pouvait enfin soigner les esprits sans être bousculé par un planning drastique. Son excellente réputation de psychologue le suivit dans son nouveau cabinet, ce qui lui assura une clientèle régulière.
Cinq ans de bonheur, avant de l’entretenir et de le prolonger avec Loredana dans leur maison à Montecarlo, autre petit bijou de village toscan, à proximité de Lucques et de Florence, fondé en 1333 par Charles V. Ce dernier fut un empereur romain, auquel les habitants voulurent rendre hommage en surnommant leur ville La colline de Charles.
De nombreuses exploitations viticoles jouxtaient la maison du couple. L’été, les rues du village ne désengorgeaient jamais de vacanciers aux anges en découvrant une nouvelle pépite architecturale et le fameux vin de Montecarlo. Sur la belle et large terrasse de Lucia et Pierre, avant d’entrer en scène, Marco ajusta les branches de ses lunettes aux verres progressifs. Ceux-ci se teintaient systématiquement dès que la lumière était trop vive. C’était un tic, comme un toc, qu’il répétait à chaque fois qu’il sentait qu’il était approprié d’intervenir dans une situation précise. Cette simple manœuvre lui conférait une assurance certaine.
Il fallait qu’il désamorce au plus vite la bombe à retardement posée entre Chiara et Lorenzo, même si le frère et la sœur semblaient tant bien que mal maîtriser leurs nerfs à vif. Du haut de son mètre quatre-vingt-dix, taille improbable pour un Italien, Marco impressionnait naturellement quiconque l’approchait. En outre, doté d’un bel organe au débit maîtrisé, il était un excellent orateur. Il maniait le verbe avec pertinence, savait choisir le mot juste, comme une marque de fabrique et de délicatesse à l’encontre de ses patients qu’il ne brusquait jamais.
Comprendre, soigner les maux de l’âme nécessitent un doigté digne des plus grands virtuoses. Marco en était pleinement conscient. Il considérait l’esprit comme une boîte à musique complexe, de laquelle pouvaient surgir autant de sons harmonieux que discordants. Selon lui, chaque psychanalyste digne de ce nom devait se considérer comme un chef d’orchestre, dont la mission consistait à coordonner au mieux le jeu de l’ensemble neuronal de chaque personne en perdition.
Tandis que les rayons du soleil mouraient sur l’épaisse charmille recouvrant les cerceaux de la tonnelle sous laquelle Chiara et Lorenzo venaient de pénétrer, en s’asseyant sur un large fauteuil en rotin, Marco leur emboîta le pas, comme si de rien n’était. Il engagea la conversation sur un ton amène…