La nuit s’abattit sur la vallée comme une encre épaisse, lourde de présages. La lune, presque pleine, glissait entre les nuages avec une lenteur cruelle, éclairant par intermittence les ruines du vieux sanctuaire druidique où tout avait commencé… et où tout risquait de finir.
Aelyra se tenait au centre du cercle de pierres brisées, le cœur battant si fort qu’elle avait l’impression que la terre elle-même pouvait l’entendre. Sous ses pieds, les runes anciennes pulsaient faiblement, réagissant à sa présence, à son sang, à son hésitation.
Elle savait.
Ce lieu exigeait un choix.
Depuis des jours, les signes s’étaient accumulés : les visions fragmentées, les rêves noyés de sang et de lumière lunaire, les murmures des ancêtres qui se glissaient dans ses pensées dès qu’elle fermait les yeux. La prophétie n’était plus une abstraction lointaine. Elle était là, vivante, vibrante, prête à se refermer sur elle.
Aimer le loup, condamner le vampire.
Aimer le vampire, briser la meute.
Refuser de choisir… et ouvrir la voie au chaos.
Un frisson la traversa.
— Je ne suis pas une arme, murmura-t-elle, la voix tremblante. Je suis une femme.
Mais les prophéties n’écoutaient jamais les prières.
Un craquement résonna derrière elle.
Aelyra se retourna brusquement, ses doigts déjà chargés de magie. La silhouette massive qui émergea de l’ombre n’avait rien d’humain. Les yeux dorés brûlaient dans la pénombre, fixes, intenses.
Kaël.
Il était à demi transformé — ses canines allongées, ses ongles devenus griffes, ses muscles tendus comme s’ils luttaient pour ne pas rompre la peau. La lune le tirait vers la bête, mais son regard… son regard était encore celui de l’homme qui l’aimait.
— Tu n’aurais pas dû venir ici seule, dit-il d’une voix rauque.
Elle sentit son cœur se serrer.
— Je savais que tu me suivrais.
Un silence lourd s’installa entre eux. Le vent faisait bruisser les herbes hautes, charriant avec lui l’odeur de la forêt… et celle, plus âcre, du sang ancien qui imprégnait les pierres.
Kaël s’approcha lentement, chaque pas mesuré, comme s’il craignait qu’un geste de trop ne la fasse disparaître.
— Il est déjà en route, ajouta-t-il. Tu le sais, n’est-ce pas ?
Aelyra hocha la tête.
Eryndor.
Elle le sentait depuis des heures, cette présence froide et brûlante à la fois, cette traction sourde dans ses veines. Le lien de sang s’était tendu comme une corde prête à rompre.
— Je n’ai jamais voulu de cette guerre, Kaël, souffla-t-elle. Ni entre vos clans… ni entre vous deux.
Il eut un rire bref, sans joie.
— Les guerres ne naissent pas du vouloir. Elles naissent de l’amour.
Ses mots frappèrent juste. Trop juste.
Il s’arrêta à quelques pas d’elle. La magie d’Aelyra réagit aussitôt, crépitant autour de ses poignets comme si elle reconnaissait en lui un danger… et un refuge.
— Dis-moi, Aelyra. Regarde-moi et dis-le. Si je te le demandais ce soir… partirais-tu avec moi ?
Son souffle se bloqua.
Elle leva les yeux vers lui, vers cet homme-loup qui avait partagé ses nuits, protégé son sommeil, lié son âme à la sienne sous la lune sacrée. Elle revit le rituel, leurs mains mêlées, le serment ancien gravé dans la chair et l’esprit.
— Kaël…
Avant qu’elle ne puisse répondre, une vague glaciale balaya le sanctuaire.
Les torches anciennes s’éteignirent d’un coup. Les ombres s’allongèrent démesurément, comme si la nuit elle-même se prosternait.
Une silhouette élégante émergea de l’obscurité, avançant sans bruit.
Eryndor Val’Cyr.
Son manteau noir flottait autour de lui comme une aile de corbeau. Ses yeux écarlates se posèrent d’abord sur Aelyra, avec une intensité presque douloureuse, puis glissèrent vers Kaël, s’emplissant d’un mépris glacial.
— Toujours aussi prompt à revendiquer ce qui ne t’appartient pas, gronda le vampire.
Kaël grogna, un son profond, animal.
— Elle n’est pas à toi non plus, sangsue.
Eryndor sourit lentement, découvrant ses crocs.
— Peut-être. Mais le sang, lui, a déjà choisi.
Aelyra sentit la brûlure dans ses veines, vive, presque insoutenable. Elle porta une main à sa poitrine, haletante.
— Assez ! cria-t-elle. Assez !
Sa voix, amplifiée par la magie du lieu, résonna contre les pierres. Les deux créatures se figèrent.
— Vous parlez de choix comme s’il n’appartenait qu’à vous. Comme si j’étais un trophée, une prophétie ambulante, une malédiction à posséder.
Elle se tourna vers Kaël.
— Tu m’aimes parce que la lune t’y pousse autant que ton cœur.
Puis vers Eryndor.
— Et toi… tu m’aimes parce que mon sang te rappelle que tu es encore capable de ressentir.
Le vampire plissa les yeux, touché plus qu’il ne voulait l’admettre.
— Ce lieu va exiger un prix, continua Aelyra d’une voix plus basse. Cette nuit, un lien sera renforcé… et l’autre brisé.
Un silence de mort s’abattit.
Kaël serra les poings.
— S’il faut que je meure pour que tu vives, alors je l’accepterai.
Eryndor avança d’un pas, le regard incandescent.
— Je refuserai l’éternité elle-même si elle te détruit.
Aelyra sentit les larmes lui monter aux yeux.
C’était cela, la vraie cruauté de la prophétie.
Ils étaient prêts à se sacrifier. Tous les deux.
La lune s’éleva enfin pleinement dans le ciel, inondant le sanctuaire de sa lumière argentée. Les runes s’embrasèrent.
Le rituel avait commencé.
Aelyra ferma les yeux.
Et au fond de son cœur, elle sut que le choix qu’elle ferait cette nuit ne sauverait pas tout le monde.
Mais il révélerait enfin qui elle était prête à perdre…
et qui elle ne pouvait pas laisser partir.