Aelyra se réveilla en sursaut.
La lune n’était plus là.
À sa place, une obscurité lourde, étouffante, presque vivante, pesait sur elle. L’air sentait la pierre froide et l’humidité ancienne, une odeur étrangère à la forêt qu’elle connaissait si bien. Son cœur battait trop vite, comme s’il avait couru sans elle.
Elle porta une main à sa poitrine.
Le lien.
Il était toujours là.
Une chaleur familière, sauvage, palpitait au fond d’elle — Kaël. Elle sentit sa présence comme on sent une bête endormie tout près, dangereuse mais étrangement rassurante. Il vivait. Il était conscient. Et il la cherchait déjà.
— Ce n’est qu’un rêve, murmura-t-elle.
Mais ses mots résonnèrent dans la pièce, et l’écho lui répondit.
Aelyra se redressa brusquement.
Elle n’était pas dans sa cabane. Ni dans la clairière. Elle se trouvait dans une vaste salle de pierre noire, éclairée par des torches dont la flamme rougeoyait sans chaleur. Les murs étaient gravés de symboles vampiriques anciens — elle les reconnut immédiatement, malgré les siècles qui les séparaient de sa propre magie.
Elle se leva, pieds nus sur le sol glacé.
— Impossible…
La magie autour d’elle était différente. Plus lourde. Plus ancienne. Comme si chaque pierre avait bu le sang de milliers de vies.
— Rien n’est impossible, sorcière.
La voix vint de derrière elle.
Calme. Profonde. Terriblement maîtrisée.
Aelyra se retourna d’un mouvement brusque.
Il se tenait là, adossé à une colonne, enveloppé d’un manteau sombre aux broderies écarlates. Sa peau était pâle, presque irréelle, et ses yeux rouges luisaient doucement dans la pénombre. Il n’était ni jeune ni vieux — il était hors du temps.
Eryndor Val’Cyr.
Elle le reconnut sans qu’on ait besoin de prononcer son nom.
Les récits interdits parlaient de lui comme d’un vampire ancien, un seigneur de la nuit, aussi élégant que cruel. Un être qui survivait aux empires et aux dieux mineurs.
— Comment suis-je arrivée ici ? demanda-t-elle, la voix ferme malgré le tremblement de ses doigts.
Il esquissa un sourire lent.
— Tu n’es pas venue. Je t’ai appelée.
Elle sentit la magie vibrer autour de son cœur, une résonance étrangère, subtile… dangereusement familière.
— Tu n’as aucun droit, gronda-t-elle.
— Au contraire, répondit-il en s’avançant. Tu as ouvert la porte toi-même.
Il s’arrêta à quelques pas d’elle.
Trop près.
Aelyra sentit un frisson la parcourir — pas de peur. De reconnaissance. Comme si quelque chose en elle savait déjà.
— Le rituel lunaire, murmura Eryndor. Un acte ancien. Puissant. Irréversible.
Ses yeux descendirent vers la main d’Aelyra, là où une fine ligne sombre apparaissait désormais sur sa peau — une marque qu’elle n’avait pas remarquée auparavant.
— Tu as lié ton essence à celle du loup, poursuivit-il. Et dans cet acte… tu as réveillé ce qui dormait en toi.
Il leva la main.
La marque brûla.
Aelyra haleta, tombant à genoux. Une douleur aiguë transperça son bras, remontant jusqu’à son cœur. Elle sentit son sang pulser d’une manière anormale, comme s’il répondait à un appel qu’elle ne comprenait pas.
— Qu’est-ce que tu m’as fait ? cria-t-elle.
Eryndor s’agenouilla devant elle, son regard à hauteur du sien.
— Rien que révéler ce qui était déjà là.
Il attrapa doucement son poignet. Son contact était glacial, mais une chaleur terrible se répandit dans les veines d’Aelyra à l’instant où leurs peaux se touchèrent.
— Ton sang… murmura-t-il. Il n’est pas seulement celui d’une sorcière.
Elle tenta de se dégager, mais ses forces l’abandonnèrent. Les images affluèrent dans son esprit — une lignée oubliée, des pactes scellés dans la nuit, des sorcières buvant le sang pour survivre à l’extinction.
— Arrête…
— Trop tard.
Ses crocs effleurèrent sa peau.
Pas encore une morsure. Une promesse.
Et à cet instant précis, Kaël hurla.
Dans la forêt, l’Alpha se redressa brusquement, le corps couvert de sueur, le cœur en feu. La rage le submergea, brutale, incontrôlable.
Quelqu’un la touchait.
Quelqu’un violait le lien.
— Aelyra…, gronda-t-il, les yeux brillant d’or.
La meute accourut autour de lui, sentant le danger.
Mais Kaël n’écoutait plus.
À des lieues de là, Eryndor sourit.
— Ah… le loup ressent déjà la brûlure, murmura-t-il avec satisfaction. C’est fascinant.
Il plongea enfin ses crocs dans la chair d’Aelyra.
La douleur fut brève.
Puis vint l’extase.
Le monde s’embrasa. Sa magie se mêla au sang ancien, explosant en elle comme une étoile noire. Elle cria — ou peut-être gémit-elle — incapable de distinguer la douleur du plaisir.
Quand Eryndor se recula, une goutte de sang coulait le long de ses lèvres.
— Voilà, dit-il doucement. Le pacte est scellé.
Aelyra s’effondra dans ses bras, tremblante.
— Tu es maintenant liée à la lune… et au sang.
Il releva son menton, forçant son regard.
— Et ce choix… te détruira.
Dans la forêt, Kaël se transforma.
Ses os craquèrent, sa peau se déchira, et son hurlement déchira la nuit.
La guerre venait de commencer.