Le sanctuaire respirait.
Ce n’était pas une illusion, ni une métaphore née de l’épuisement d’Aelyra. Les murs de pierre exhalaient une lente pulsation, comme si le lieu lui-même possédait un cœur ancien, oublié, mais encore vivant. Chaque symbole gravé dans la roche vibrait faiblement, s’illuminant par intermittence d’une lueur indéfinissable — ni totalement lunaire, ni entièrement vampirique.
Aelyra avança de quelques pas, attirée malgré elle.
— Ne bouge plus, dit Kaël d’une voix tendue.
Elle ne l’écouta pas.
Ses pieds nus glissèrent sur le sol froid, mais elle ne ressentait plus le froid comme avant. Son corps s’adaptait. Pire : il répondait. La magie affluait en elle, indisciplinée, violente, étrangère… et pourtant terriblement familière.
Eryndor observa la scène en silence, son regard rouge assombri par quelque chose de rare chez lui : la prudence.
— Ce sanctuaire précède nos lignées, murmura-t-il. Il a été bâti pour contenir ce qui ne devait jamais exister.
Aelyra s’arrêta au centre exact de la salle.
À l’instant où elle posa le pied sur la dalle circulaire, le sol se fendit légèrement, révélant des runes anciennes, plus anciennes que la langue des sorcières, plus anciennes que le sang des vampires. Une onde de choc parcourut la pièce.
Kaël recula d’un pas, comme frappé de plein fouet.
— Aelyra !
Elle porta une main à sa poitrine, suffoquant. Son cœur battait à un rythme impossible — trop rapide, puis trop lent, comme s’il hésitait entre deux natures.
Les souvenirs affluèrent.
Pas les siens.
Des visions éclatèrent dans son esprit :
— des sorcières brûlées pour avoir aimé des monstres,
— des loups massacrés pour avoir protégé des hybrides,
— des vampires détruisant leurs propres créations par peur de perdre le contrôle.
Elle tomba à genoux en criant.
Kaël se précipita vers elle, mais une force invisible le projeta en arrière. Il heurta un pilier, grognant de douleur.
— Tu ne peux pas la toucher, dit Eryndor à voix basse. Pas maintenant.
— Tu savais, gronda Kaël en se relevant. Tu savais ce que ce lieu ferait.
— Je savais qu’il réagirait, corrigea le vampire. Pas à ce point.
Aelyra sentit quelque chose se briser en elle.
Ou peut-être… se déverrouiller.
La magie lunaire jaillit d’abord, brutale, instinctive. Une lumière argentée se répandit dans la salle, faisant hurler les runes anciennes. Puis le sang ancien répondit, sombre, dense, brûlant comme une braise noire. Les deux forces s’entrechoquèrent en elle, provoquant une douleur si intense qu’elle perdit toute notion du temps.
Elle cria.
Le cri d’une sorcière.
Le cri d’une proie.
Le cri d’un monstre en train de naître.
Kaël sentit le lien lunaire se distendre, menacé de rupture. Il tomba à genoux à son tour, la respiration hachée.
— Arrête…, supplia-t-il à travers le lien. Reviens vers moi.
Mais Aelyra ne pouvait plus revenir.
Elle se redressa lentement.
Ses yeux n’étaient plus entièrement humains. Une lueur argentée y dansait, mêlée d’un rouge sombre, presque noir. Sa magie ondulait autour d’elle comme une tempête contenue de justesse.
Eryndor s’approcha, fasciné malgré lui.
— Incroyable…, murmura-t-il. Le sanctuaire ne la rejette pas. Il la reconnaît.
— Reconnaît comme quoi ? cracha Kaël.
Eryndor ne répondit pas tout de suite.
— Comme une Confluence, finit-il par dire. Un être né de pactes incompatibles. Un interdit ancien.
Aelyra tourna lentement la tête vers lui.
— Dis-le clairement.
Sa voix avait changé. Plus profonde. Plus calme. Plus dangereuse.
— Dis-moi ce que je suis.
Eryndor soutint son regard.
— Tu es ce que nos peuples ont tenté d’effacer de l’histoire. Une sorcière capable de porter la lune sans se soumettre… et le sang sans s’y perdre.
Kaël secoua la tête.
— Non. Elle est Aelyra.
— Plus maintenant, répondit doucement le vampire.
Ces mots furent une lame.
Aelyra sentit quelque chose se fendre en elle — une tristesse immense, plus douloureuse que la transformation elle-même. Elle regarda Kaël, vraiment, pour la première fois depuis l’éveil.
Elle vit la peur dans ses yeux.
Pas pour lui.
Pour elle.
— Tu me regardes comme si j’étais déjà perdue, murmura-t-elle.
— Parce que j’ai peur de te perdre, répondit-il sans détour. Et parce que je sens… autre chose en toi.
Elle serra les poings.
— Tu sens le sang.
Il ne nia pas.
— Il t’a marquée.
Aelyra ferma les yeux un instant.
— Et la lune m’a enchaînée, Kaël. Ne prétends pas que ton lien est plus pur.
Un silence terrible s’abattit.
Eryndor observa l’échange avec une intensité calculée. Il comprenait désormais le danger réel : elle pouvait leur échapper à tous les deux.
— Le sanctuaire t’a éveillée, dit-il enfin. Mais il exige un prix.
— Lequel ? demanda Aelyra.
La pierre sous leurs pieds se mit à trembler.
Une voix résonna dans la salle.
Pas une voix humaine.
Pas une voix unique.
— CHOISIS.
Kaël blêmit.
— Non.
— CHOISIS TON ANCRAGE, reprit la voix ancienne.
— LA LUNE… OU LE SANG.
Aelyra sentit la pression écraser sa poitrine. Elle comprit immédiatement : sans ancrage, elle se consumerait. Son corps, incapable de stabiliser deux forces opposées, finirait par se détruire.
Kaël s’approcha, ignorant la douleur que lui infligeait la magie du lieu.
— Choisis-moi, Aelyra. La lune te protégera. La meute te soutiendra.
Eryndor, lui, ne s’approcha pas.
— Si tu choisis la lune, tu deviendras esclave de son cycle, dit-il calmement. Si tu choisis le sang… tu auras le contrôle.
Elle les regarda tour à tour.
Le loup, prêt à mourir pour elle, mais incapable de la laisser changer.
Le vampire, prêt à la laisser devenir un monstre… tant qu’elle survivait.
— Et si je refuse ? murmura-t-elle.
La voix ancienne gronda.
— ALORS TU SERAS DÉTRUITE.
Aelyra ferma les yeux.
Des larmes brûlantes coulèrent sur ses joues.
— Vous m’aimez tous les deux…, murmura-t-elle. Mais aucun de vous ne m’accepte vraiment.
Kaël ouvrit la bouche.
Elle leva la main.
— Ne dis rien.
Elle inspira profondément.
Puis elle fit un pas en arrière.
— Je refuse de choisir.
Le sanctuaire explosa de lumière.
Kaël cria son nom.
Eryndor se figea, pour la première fois sincèrement inquiet.
La magie engloutit Aelyra.
Quand la lumière s’éteignit enfin… elle avait disparu.
Il ne restait que le silence, des runes brisées…
et une certitude glaciale.
La guerre venait de changer de visage.