Chapitre 7 — Le seuil vivant

869 Words
Aelyra sentit le monde se recomposer autour d’elle. La brume du seuil se dissipa lentement, comme un souffle retenu trop longtemps. Le sol se matérialisa sous ses pieds, ferme mais vibrant, tissé de magie pure. Le ciel — si on pouvait encore appeler cela un ciel — prit une teinte indéfinissable, oscillant entre l’argent lunaire et l’obscurité profonde du sang ancien. Elle inspira. Et pour la première fois depuis des jours, elle ne ressentit ni douleur, ni tiraillement. La lune ne la tirait plus. Le sang ne la brûlait plus. Ils étaient là, en elle, présents… mais silencieux. — C’est donc ça…, murmura-t-elle. L’équilibre. — Ce n’est pas un équilibre, répondit la voix des Gardiens. — C’est une suspension. Aelyra se retourna. Les silhouettes étaient toujours là, plus nettes à présent. Elles avaient pris des formes plus définies, presque humaines — presque. — Combien de temps cela peut-il durer ? demanda-t-elle. — Aussi longtemps que tu resteras consciente de ce que tu es. — Aussi longtemps que tu refuseras de devenir un absolu. Elle fronça les sourcils. — Vous parlez comme si j’étais une menace. — Tu l’es. — Mais pas seulement. Ils s’écartèrent, et l’espace se plia devant elle. Une vision s’ouvrit. Elle vit Kaël. Il était debout au sommet d’une crête rocheuse, la meute rassemblée derrière lui. Son regard était dur, déterminé, mais une fissure persistait dans son aura — une inquiétude constante, liée à elle. Aelyra sentit le lien lunaire vibrer doucement, non comme une chaîne, mais comme un fil d’argent. — Il ne t’a pas abandonnée, dit l’une des voix. — Il te cherche encore. Puis la vision changea. Eryndor se tenait dans la salle du trône vampirique, entouré de ses anciens. Le pouvoir l’enveloppait toujours, mais quelque chose avait changé dans son regard : une impatience froide, une obsession contenue. — Il ne peut pas te suivre ici, dit un Gardien. — Mais il apprend. Aelyra ferma les yeux. — Ils vont se battre à cause de moi. — Ils se battent depuis bien avant toi, répondit la voix. — Tu n’es pas la cause. Tu es le catalyseur. Elle inspira profondément. — Alors pourquoi moi ? Un silence s’installa. — Parce que tu as dit non. Ces mots la frappèrent plus fort que tout le reste. — Les autres Confluences ont été détruites, reprit la voix. — Pas parce qu’elles étaient instables. — Mais parce qu’elles acceptaient ce qu’on attendait d’elles. Aelyra ouvrit les yeux, le regard dur. — Et vous… vous m’avez laissée vivre pour voir si je ferais mieux. — Oui. Elle éclata d’un rire bref, amer. — Quelle confiance. — Ce n’est pas de la confiance. — C’est une nécessité. Le monde, tel qu’elle le connaissait, ne survivrait pas à un autre cycle de domination. Les Gardiens le savaient. Ils l’avaient toujours su. — Tu es un seuil, répéta l’une des silhouettes. — Un point de passage entre ce qui était… et ce qui pourrait être. — Et si je refuse encore ? demanda Aelyra. Les Gardiens s’approchèrent. — Alors le monde brûlera sans toi. La sensation du retour fut brutale. Aelyra chuta, haletante, sur un sol couvert de feuilles humides. L’odeur de la forêt l’envahit immédiatement — la mousse, la terre, la vie. Le ciel nocturne s’étendait au-dessus d’elle, parsemé d’étoiles tremblantes. Elle était revenue. Mais pas au même endroit. Elle se redressa lentement, analysant ce qu’elle ressentait. Sa magie était toujours là, mais différente. Plus dense. Plus silencieuse. Elle ne débordait plus — elle attendait. — Ils m’ont laissée repartir…, murmura-t-elle. Un bruit attira son attention. Des pas. Elle se figea. Trois silhouettes émergèrent de l’ombre entre les arbres. Elles portaient des armures pâles, gravées de symboles qu’elle reconnut immédiatement — des marques de purification, anciennes et terriblement efficaces. — Trouvée, dit l’un d’eux d’une voix sans émotion. Aelyra se releva complètement. — Vous êtes rapides. — Tu n’aurais jamais dû revenir, Confluence, répondit un autre. Les Gardiens hésitent. Nous, non. Elle sentit la menace immédiatement. Ces êtres n’étaient ni loups, ni vampires, ni sorciers. Ils étaient autre chose. Des Exécuteurs. — Vous n’êtes pas censés exister, dit-elle. — Nous existons pour mettre fin aux erreurs, répondit le premier. Ils levèrent leurs armes. Aelyra sentit la lune frémir… puis se taire. Le sang répondit… puis se calma. Elle comprit alors : elle n’avait plus besoin de l’un ou de l’autre pour se défendre. Elle leva la main. Le monde ralentit. La magie ne jaillit pas — elle se plia. Les Exécuteurs furent projetés en arrière, cloués au sol par une force invisible, écrasante. Aelyra tremblait. Pas de peur. De conscience. — Je ne suis pas votre erreur, dit-elle doucement. Je suis votre avenir. L’un d’eux tenta de se relever. Elle le regarda. — Partez. Dites-leur que je ne me cacherai plus. Ils disparurent dans une distorsion de lumière. Aelyra resta seule. Mais pas longtemps. Un hurlement retentit au loin. Kaël. Le lien vibra, clair et net. Elle sourit tristement. — Je reviens…, murmura-t-elle. Mais plus comme avant. Au même instant, dans la cité vampirique, Eryndor sentit quelque chose se verrouiller… puis s’ouvrir. — Enfin…, murmura-t-il. La chasse venait de commencer. Mais cette fois, Aelyra n’était plus la proie.
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