Marie se secoua. Voilà qu’elle rêvassait maintenant ! Elle reçut l’onde de choc des applaudissements de la foule en pleine tête. La Fontaine de Nîmes ! C’était leur hymne, à eux, les hommes et les femmes de la vigne, les miséreux de la terre ! Elle eut comme une bouffée de chaleur qui la fit revenir à la réalité du moment.
— Marcelin, voilà Marcelin ! murmurait-on dans l’assistance.
Pierre se pencha vers Marie.
— Écoute bien ! Lo Cigal va parler !
On vit monter à la tribune un homme noir et sec comme un cep de vigne, le visage émacié, rongé par une barbe noire qui lui montait jusqu’aux yeux. Son geste était large. Il allait évoquer la misère des travailleurs de la terre. Mais sa voix était faible, inaudible. Le tribun avait le regard de ceux qui ne mangent pas toujours à leur faim.
Marie serra le bras de Pierre. Elle entendait mal l’orateur. Seules des bribes de phrases lui parvenaient. Elle crut comprendre que Marcelin parlait de drapeau, de l’honneur et du déshonneur des hommes et des femmes de la vigne et du vin. On l’acclama. Ce fut du délire. Puis il invita la population à se rendre au grand meeting de Montpellier le 9 juin. La manifestation s’acheva dans la nuit. Les jambes lourdes, les travailleurs de la vigne étaient ivres d’images et de fatigue.
En attendant le train, Marie grignota un croûton de pain et du fromage qu’elle avait emportés dans un petit sac. Pierre n’avait pas faim. Il avait les joues en feu et la gorge sèche. Épuisée par tant d’émotions, la jeune fille s’assoupit. Lorsqu’elle s’éveilla, à l’entrée du train en gare, elle ne perçut plus qu’un silence apaisé. Dans la nuit claire, la lune coulait sa blancheur sur son beau visage.
Le lendemain, au petit jour, Marie fut éveillée par la voix de son père.
— Je ne sais trop que penser des derniers propos tenus par le docteur Ferroul. Pourquoi entrer dans l’illégalité ?
Marie se demanda quels propos avait tenus le docteur Ferroul qui mettaient son père en colère.
— Je suis inquiet, disait-il à Aimée, car il faudrait peut-être maintenant revenir à plus de modération… Tiens, à Nîmes, d’après Le Journal du Midi, il y avait plus de mille soldats avec cent soixante cavaliers.
— Ils ne feront pas tirer sur la foule, nous ne sommes pas des brigands. Ce que nous voulons, c’est une région prospère où chacun puisse vivre de son travail.
— Peut-être, continua Antoine, peut-être, mais dans les cercles politiques on dit que Clemenceau s’impatiente. Et l’ultimatum au Gouvernement vient à terme le 10 juin !
— Oui, je sais, glapit Aimée que l’inquiétude d’Antoine agaçait, et le 9 il y a la grande manifestation à Montpellier !
Marie, à l’écoute des paroles de son père et de sa mère, cernait avec précision les contours de la crise qui enfiévrait le monde viticole. Elle voyait la mer de vignes comme un coin de paradis, une belle terre sillonnée au printemps par la charrue d’où émergeaient aussi des oliviers et des amandiers. Mais voilà que la crise venait anéantir ses rêves. Que deviendraient, demain, le vigneron mais aussi le tonnelier, le fabricant d’eau-de-vie, le courtier, le journalier ? Au mois de juillet prochain, elle passerait le certificat d’études primaires. Malgré la fièvre qui secouait le village, elle s’y préparait avec ardeur. Ce n’était pas une mauvaise élève ni une très brillante non plus. Elle savait trop ce que la vie allait lui apporter : un bon parti, le fils d’une famille aisée à qui on la marierait, sans trop lui demander son avis. Bien sûr, comme son père, le mari serait propriétaire. Pensez donc, la seule fille de la famille ! En outre, elle savait lire et écrire en français, elle savait compter. Elle était plutôt jolie, elle avait l’esprit vif. Elle vivrait dans une maison de maître, toute blanche, à laquelle on accéderait par un perron enfermé dans des massifs de lauriers-roses.
Une existence sans éclat, à l’ombre de son « cher » mari, une existence comme les siens la concevaient. Elle sentit battre son cœur plus vite.
« La vie est une loterie, disait aussi la mère. On tombe bien, on tombe mal, c’est ainsi, on n’y peut pas grand-chose. »
La vie ! Marie l’envisageait autrement. Elle aimait une main d’homme aux doigts rudes, un visage, une feuille que le vent d’automne emportait, jaune doré et grinçante, sur le sol. Elle aimait la lumière du vent les jours de plein été, les longs crépuscules de juin aux grappes de martinets crissant dans le ciel mauve. « Le bonheur existe, pensait souvent Marie, sinon pourquoi les arbres dans les vergers reverdiraient-ils chaque année, puis donneraient-ils de si belles récoltes ? Pourquoi l’oiseau s’éreinterait-il à nourrir ses petits ? Pourquoi la femme s’ouvrerait-elle au monde en donnant naissance à l’enfant dans la douleur ? »
Elle se leva. En se regardant dans la glace, elle se trouva pâlotte. Elle fit quelques pas dans la chambre, se pencha à la fenêtre. L’air frais du matin lui fit du bien. Le vent soufflait du nord et jouait bruyamment, par saccades, dans les volets. Elle se dit que ce n’était pas juste que la femme soit cantonnée à ses casseroles, qu’elle n’ait pas le droit de vote comme les hommes, que la religion ne voie en elle que la mère tout juste bonne à élever la marmaille.
Pourtant le monde était ainsi : fait par les hommes pour les hommes et elle, Marie, comme toutes les femmes de la planète, n’y pouvait pas grand-chose. Après avoir petit-déjeuné, elle reprit le chemin de l’école.
Dans l’atelier de vannerie, les ouvrières terminaient leur dur labeur. Bien que le travail soit rude à la manufacture, l’ambiance était bon enfant. Il était fréquent que les jeunes filles se mettent à chanter en fabriquant de leurs doigts agiles des « banastes » qu’elles tissaient ensuite avec des fils d’acier. La lumière remplissait Alice Azémard d’un bonheur fou. Ce moment de l’année – on était en juin – lui paraissait d’une beauté sans pareille. Le jour s’agrandissait jusqu’à réduire la nuit à sa plus simple expression et, le soir, dans le brouhaha des martinets vrombissant, on avait le loisir de se promener dans les rues du village. Bras dessus, bras dessous, en compagnie d’ouvrières, Alice quittait l’atelier en riant avec ses amies. Si elles ne participaient pas directement à la révolte des vignerons, les ouvrières étaient au courant par les pères, leurs frères ou leurs amoureux de ce qui se passait dans tout le Midi. L’une d’entre elles dit à Alice qu’elles allaient pouvoir, enfin, bénéficier du repos hebdomadaire.
En effet, la municipalité avait décidé d’imposer la loi votée en juillet 1906. Ce qui n’était pas du goût des commerçants et du patronat. Mais ce qui inquiétait Alice, avant tout, c’était cette révolte qui couvait dans le pays.
Les familles modestes étaient dans la détresse ; parfois, même, dans la plus profonde misère. On distribuait de plus en plus de pain aux indigents. Le Sou des écoles laïques offrait régulièrement des chaussures, des galoches, des vêtements aux élèves les plus démunis. Quelques ouvrières auraient aimé s’engager plus avant pour lutter contre la misère, mais leur statut de femmes et de mères, le plus souvent, le leur interdisait.
Ce jour-là, le 9 juin 1907, en gare de Montpellier, les trains déversaient un flot ininterrompu de manifestants. Les cheminots avaient pris toutes les mesures pour qu’il n’y ait aucun accident. Un graphique spécial avait été mis en place et les convois circulaient à intervalles réguliers de quinze minutes.
Les trains de marchandise avaient été supprimés, le stationnement avait été limité à trois ou quatre minutes. Les rames vides continuaient vers Lunel ou vers Sète pour y être garées. Dès qu’ils eurent quitté la gare, Pierre et Marie se sentirent mieux. Alice avait tenu à les accompagner. Partout des banderoles, des drapeaux aux fenêtres et, déjà, la foule dense, chaleureuse. On était venu en train, en charrette, à bicyclette, à pied ou même en barque. Sans discontinuer, besace au dos, les vignerons arrivaient souvent accompagnés de leur femme et de leurs enfants. Ceux qui avaient voyagé la nuit avaient dormi sur les bancs ou sur les marches de l’autel de la cathédrale Saint-Pierre que monseigneur Cabrières avait fait ouvrir pour les rebelles. Les cheminots sympathisaient avec les vignerons. Eux, aussi, menaient leur combat pour la « thune » : un salaire minimal de cinq francs par jour. Ils attendaient la réponse de la Compagnie. Celle-ci venait de révoquer plusieurs agents.
— Si nous n’obtenons pas satisfaction, disait un cheminot, ce sera la grève générale dans tout le pays.
Pierre, qui avait été séparé d’Alice et de Marie, les rejoignit le cœur battant. Il savait que les insoumis, les rebelles, les gueux – peu importait comme on les appelait -, qu’ils soient vignerons ou cheminots, étaient sans cesse pourchassés, révoqués souvent ou privés de travail par les nantis ou leurs « valets ». Mais rien au monde ne les empêcherait de se battre contre les lois iniques d’une société où l’homme était un loup pour l’homme. Même s’il n’avait que ses poings nus, lui, Pierre, continuerait à réclamer la dignité pour les plus humbles, un salaire décent pour les ouvriers, l’école publique et obligatoire pour les enfants.
Place de la Comédie, une large banderole flottait au vent du matin : Hardi ! la tâche est belle ! Pierre tira Marie par le bras.
— Venez, avançons-nous vers l’estrade, ici, il y a foule.
Ils firent quelques pas, se retrouvèrent face à un ouvrier qui distribuait des tracts.
L’homme était jeune, maigre. Au fond de ses yeux noirs brillait une lumière sombre. Il tendit la feuille imprimée à Alice avec un sourire d’enfant rebelle.
— Pour vous, mademoiselle. Le sang de la vigne !
C’était une sorte d’appel à la dignité humaine, au rassemblement de la population. Alice lut :
À tous nos frères de misère
Vous qui vivez de la vigne.
Debout.
Debout pour l’action.
L’heure des atermoiements est passée.
Il est temps d’en finir avec la misère.
Demain, il sera trop tard.
Dans le square Planchon, les délégations ne cessaient d’arriver : drapeaux bruissant au vent du matin, pancartes, chuchotements infinis de cette marée humaine. Tous disaient leur mal-être :
— Ce n’est pas pour rire, à bas les fraudeurs ! Le nom du vin est à nous, vignerons ! D’autres criaient :
— Vive le Boulegaire ! Vive le docteur Ferroul ! Vive le vin naturel !
Les trois jeunes gens purent se glisser au pied d’un platane devant la tribune. Ceux de Ginestas se faufilèrent à leurs côtés. L’un d’eux agitait une pancarte où l’on pouvait lire : Le dernier croûton. Ici et là, montaient des cris amplifiés par le vent de la colère :
— Vive le vin ! À bas les fraudeurs et leurs protecteurs !
La foule était partout. Il y avait eu, au dire d’un témoin, des bagarres devant la préfecture avec les gendarmes et les cuirassiers.
— Marcelin ! Voilà Marcelin ! claironnèrent ceux de Ginestas.
Marcelin Albert essayait d’atteindre l’estrade sans y parvenir.
— Marcelin ! Viens par ici ! s’écria Pierre.
Le Boulegaire, le feutre en bataille, bousculé, acclamé, se fraya un passage jusqu’au vigneron. Il venait d’être porté en triomphe rue Maguelone et il transpirait à grosses gouttes.
— Je te fais la courte échelle, tu grimpes dans le platane et, de la grosse branche, tu te laisses tomber sur la tribune.
Marcelin hésita une seconde.
— Allez ! Zou ! souffla Pierre à l’oreille de l’orateur, tout le monde te regarde !
Pierre se baissa, offrit ses épaules, tandis qu’un manifestant aidait Marcelin à se hisser dans le platane. L’assistance applaudit.
— Vive Marcelin ! Vive le vin naturel !
Dans un dernier effort, Marcelin glissa en se tenant sur la branche, puis dégringola sur l’estrade dans les bras de Ferroul. Tous les membres importants du Comité viticole d’Argeliers étaient là. Marcelin s’essuya le visage avec son mouchoir, puis il sortit une feuille de sa poche et harangua la foule.
— Nos vignes et le vin du Midi, s’écria Marcelin, voilà ce qui nous importe ! Oui, messieurs de Paris, notre terre nous suffit ! Oui, elle peut nous nourrir ! Nous ne voulons pas nous en séparer ! Vous allez voir qui nous sommes ! Et, demain, oui, demain, nos maires vous jetteront leur écharpe à la figure !
Ferroul, à son tour, prit la parole pour annoncer sa démission :
— Avec joie, demain, je vais frapper le premier coup et après avoir rendu à ceux de qui je le tiens mon pouvoir municipal, je jetterai mon écharpe à la face du Gouvernement !
L’homme de Cabardès avait la voix chaude et chaleureuse des tribuns du Midi. On l’applaudit :
— Vive Ferroul ! Vive le vin naturel !
Faucilhon qui était adjoint au maire de Carcassonne n’attendrait pas le lendemain. D’un geste large, il jeta son écharpe en s’écriant :
— Au peuple souverain !
C’était un petit homme souriant au visage ridé comme un jujube. Un adolescent frêle, la casquette à la main, tout en sueur, se glissa jusqu’à Marcelin.
— Monsieur Albert, un télégramme.
Le Boulegaire posa son regard sur l’adolescent. Qui pouvait bien lui adresser un message aussi urgent ? Il pensa à Clemenceau et ricana. Avait-il répondu à sa lettre du mois de février dernier quand il lui écrivait Midi se meurt6 ?