CHAPITRE PREMIER-2

1708 Words
Dundas attrapa une pipe sur le manteau de la cheminée et se jeta dans un fauteuil pendant que Bryce s’en retournait au confort du canapé grinçant. – À propos, Alan, dit Bryce, coupant son cigare avec un soin scientifique, tu ne m’as pas dit le motif de l’énergie que tu déploies dans cette carrière d’argile abandonnée. Dundas ne cachait pas la défaveur en laquelle il tenait le cigare. – Je ne comprendrai jamais comment un homme peut fumer de telles choses alors qu’il pourrait se procurer une belle et bonne pipe… Oh, d’accord, je ne veux pas entamer une dispute. Oui, la carrière abandonnée… Eh bien, l’idiot qui a bâti cette maison l’a érigée à un kilomètre du fleuve, et cela veut dire qu’en été je dois conduire l’eau aux chevaux ou les chevaux à l’eau, opérations aussi empoisonnantes l’une que l’autre. Mais observe ceci : au titre d’ex-tuteur honoré et respecté — t’ai-je entendu ricaner ? — devenu mon banquier, tu dois savoir que l’état de mes finances ne me permet pas encore d’avoir une pompe à moteur. Cette carrière abandonnée deviendra un excellent réservoir qui m’évitera un sacré paquet d’ennuis. Et donc, comme l’exprime avec tant d’élégance Miss Caroline Wilhelmina Amelia Skeggs, tu m’as trouvé « tout dégouttant de sueur ». – Mais, mon cher garçon, tu peux te permettre de le faire creuser par un autre. En un sens, tu as raison, Hec, par contre, je ne peux pas me permettre de payer quelqu’un pour faire un travail que je peux faire moi-même, dans dix ans, je m’y laisserai aller avec joie. Pour l’instant, j’ai pu préserver cet endroit de tes bestiales griffes de capitaliste et j’entends continuer. – Ce n’est pas moi qui te blâmerai, Alan. (Puis, après un silence, l’observant attentivement :) Pourquoi ne te maries-tu pas ? Dundas se dressa brusquement sur son siège, une allumette aux doigts. – Grand Dieu, Bryce ! Qu’est-ce que ça a à voir avec mon abreuvoir ? Le manque parfait d’à-propos de la question fît rire Bryce. – Rien, mon vieux… rien. Cela m’est tout simplement venu en tête… En tête de ses préoccupations, aurait-il dû dire s’il avait été au fond de ses pensées. – Tu sais, poursuivit-il, il y a des tas de jolies filles dans le district. – Tu ne suggérerais pas la polygamie, par hasard ? riposta Alan avec quiétude, déjà remis du choc causé par l’inattendu de la question. – Ne joue pas l’idiot, Alan. Je ne suggérais cela que pour ton bien. – Je ne vois pas en quoi cela renforcerait ta position, Hector, qu’il y ait des tas de jolies filles dans le district, ce que j’admets. Pourquoi devrais-je en épouser une ? – Tu pourrais faire bien pis. – Ne pas l’épouser, par exemple ? – Sacré rabelaisien ! Je vais te lancer quelque chose à la tête dans une minute si tu ne redeviens pas sérieux. – Eh bien, voyons. Tu veux des arguments, en voici : d’abord, pour la même raison que celle qui concerne la pompe à moteur. S’il te plaît, tu la fermes et tu me laisses parler. Je connais la plaisanterie « Quand il y en a pour un, il y en a pour deux ». C’est un non-sens. Ensuite, je n’oserais pas demander à une jolie fille de vivre dans cette solitude, même si elle était d’accord. Troisièmement… tu veux que je continue ? Bon, si je me mariais, il faudrait que j’agrandisse et reconstruise la maison. Tout ça, Hec, c’est de bonnes et solides raisons. Puis, après un silence, il se mit à rire. – Ah ! satané vieux Shylock machiavélique ! Je vois clair dans ton jeu. – Pourquoi cette épithète horrible ? demanda Bryce sans s’émouvoir. – Eh ! si je construis, c’est à toi que je devrai demander une hypothèque, et la garder parce qu’il faudra que j’agrandisse encore. Tu es démasqué, infâme ! (Il se calma et reprit avec sérieux, montrant sa bibliothèque :) Je sais ce que tu as en tête, Hector, mais voici exactement le genre de femme dont j’ai besoin pour l’heure. Bryce eut un sourire. – Et qui parle de polygamie, à présent, Alan ? Il y a au moins six cents livres, ici. – Oh ! répondit Alan avec sérénité, je ne suis vraiment marié qu’avec une demi-douzaine. Tous les autres ne sont que des « combines », comme disent les enfants de l’école du dimanche. – Alan, mon enfant, il me faudra consulter sur ta moralité le Révérend John Harvey Pook. Il viendra discuter avec toi. – Que Dieu m’en préserve ! dit Dundas d’un ton dévot. Ça me rappelle… Je t’ai dit que j’avais eu George MacArthur ici pour une semaine, à vivre une vie simple. Eh bien, il n’a pas quitté son pyjama du jour où il est arrivé jusqu’à son départ. Il était — le pyjama, pas le jour — plaisant dans son genre, aussi… orange brillant avec des b****s pourpres… mais quand il y ajoutait un fez rouge en guise de couvre-chef, l’ensemble des couleurs formait quelque chose d’insoutenable. Quoi qu’il en soit, un après-midi que je menais les chevaux au fleuve, qui est-ce qui arrive ? le Révérend John Harvey et Maman et Bella Pook, à la chasse aux souscriptions pour quelque chose comme un match de thé. Bref, quand je suis revenu, le noble George leur offrait le thé dans la véranda. En train de s’excuser d’avoir été surpris en habit de soirée pendant le jour. La pauvre Miss Bella baissait la tête, et Maman tremblait d’horreur et d’excitation en voyant cet agnelet s’occuper d’elle. – Hum ! commenta Bryce, est-ce que Pook a obtenu quelque chose ? – Oh, j’ai donné une guinée pour m’en débarrasser, répondit Dundas. George allait un peu trop vite. Pook a failli tomber de son haut quand il lui a sorti un gros billet. Il m’a dit que c’était en guise de leçon, genre « rendre le bien pour le mal » en réponse au sermon que lui avait infligé Pook. Bryce tira quelques bouffées de son cigare, épiant Alan à travers la fumée. – Pourquoi as-tu invité MacArthur ? Dundas, qui regardait par la fenêtre, répondit sans tourner la tête : – Oh, plusieurs raisons. Tu sais, je l’aime énormément, en dépit de ses défauts. C’est un gars tout ce qu’il y a de bien. Est-ce sa faute s’il a plus de billets de mille en un mois que la plupart des gens en un an ? Il a mené une vie pieuse, honnête et sobre toute la semaine qu’il a passée ici. Dommage qu’il n’ait pas un violon d’Ingres… collection de livres ou de tableaux, ou quelque chose de ce genre. – Je crains, dit Bryce d’un ton aigre, qu’un vieux maître soit moins dans ses cordes qu’une jeune maîtresse. Dundas pivota, les yeux écarquillés. – Fichtre, Hector, cette remarque est plutôt féminine. – Si c’est ainsi qu’elles parlent, ricana Bryce, tes amies doivent être un peu étranges, non ? – Bougre d’âne ! Je faisais allusion à l’esprit, non à la lettre. Mais qu’est-ce qu’a bien pu faire MacArthur pour te porter sur les nerfs ? Tu n’as pas l’habitude des vacheries gratuites. – Tu ne l’as pas revu depuis ? – Non, je n’ai approché ni Glen Cairn ni les délices du club. Trop de travail. Pourtant, tu ne t’inquiètes pas non plus souvent des petits scandales du district… Bryce contempla pensivement la cendre du cigare qu’il roulait entre ses doigts. – Tu l’as voulu, tu l’auras. Voici les faits, les faits présumés, les cancans du club, ceux du court de tennis, plus des renseignements recueillis par Doris. La nuit suivant son départ d’ici, George MacArthur s’est imbibé de liqueurs assorties. Il a opéré une descente avec quelques amis sur le « Star and Garter »… j’ignore pourquoi diable il n’est pas resté au club. Il a fait un trône dans l’un des salons en plaçant une chaise sur la table. Sur le trône, il a installé une serveuse… on m’a dit que c’était la grosse, peut-être la reconnais-tu à cette description ? Puis il a arraché un pied à une autre chaise et l’a donné à la fille en guise de sceptre. Alors, il a poussé ses amis et tous ceux sur qui il a pu mettre la main à boire, à ses frais, du Dry Monopole en l’honneur de cette déesse… je crois savoir, bien que les témoignages diffèrent, qu’il la faisait adorer sous les espèces de la chaste Diane. Richardson m’a dit que, pour une renaissance temporaire du paganisme, c’était une énorme réussite. En tout cas, je sais que le chèque qu’il a signé ensuite à l’hôte indigné du « Star and Garter » n’était pas mince. Les sourcils d’Alan s’étaient froncés à mesure que le récit avançait. – Bryce, qu’y a-t-il de vrai dans l’aventure ? Tu sais la valeur qu’on peut attribuer aux foutus cancans de cette ville… – Je t’ai donné la version autorisée, dit lentement Bryce. Alan, toujours à regarder par la fenêtre, reprit avec un peu d’amertume : – Je suppose que le verdict est « Coupable » ? Pas de jugement, comme d’habitude. – On ne peut pas nier l’évidence, dans le cas présent, répondit Bryce qui observait Dundas avec soin, puis il poursuivit d’une voix lente, égale : J’ai vu Marian Seymour l’ignorer, hier. Il détourna les yeux au moment où Alan lui faisait face. Un instant, il ouvrit la bouche pour parler, puis se ravisa. Il avait amené l’expérience au point où il le voulait et préférait abandonner le sujet. Il se leva de son siège. – Bien, Alan, nous n’améliorerons pas les mœurs de la communauté en parlant d’elle. Tu viendras dîner, dimanche, entendu ? Alan se leva à son tour. – Oui, Hector, ça me fera quelque chose à attendre. Dis à Mole Doris que j’apporterai avec moi mon appétit le meilleur. – Si je lui parle de ta performance d’aujourd’hui avec les œufs, dit Bryce en riant, il vaut mieux que je ne dise rien de ton meilleur appétit. Je te laisserai le soin de dévoiler toi-même la nouvelle épouvantable. Pfou ! quelle chaleur diabolique ! Tu ne vas quand même pas reprendre le travail sous ce soleil infernal ? – Tu parles ! J’ai dépensé en ton honneur deux fois plus de temps que je n’en mets à manger d’habitude. N’as-tu pas peur que les jeunes gens dorés qui travaillent pour toi ne piquent les réserves en liquide de ta banque si tu n’es pas assis sur tes coffres ? – Il n’y en a pas un qui ait assez d’estomac pour piquer, comme tu le dis si joliment, un petit pain moisi. Tu peux remercier ton voisin, Denis MacCarthy, pour cet état de choses. J’ai dû lui rendre visite. – Hum ! C’est peut-être la seule chose dont je n’ai jamais pu lui être redevable. Tu l’as trouvé bestialement sobre, à son habitude ? – Euh, dit Bryce d’un air renfrogné, je l’ai trouvé bestial et je l’ai quitté sobre. Oui, très sobre. Dieu merci, cela met un point final à la dernière erreur de jugement de mon prédécesseur. Il se baissa pour faire démarrer à la manivelle le moteur de sa voiture. – Au revoir, Alan, ménage-toi. Il fit marche arrière et tourna dans le chemin étroit, devant la véranda. Dundas restait là à lancer des remarques caustiques sur la conduite en particulier et les automobiles en général. Les derniers mots qu’entendit Bryce semblaient être une menace farouche de « déposer plainte contre lui » s’il cassait ne fût-ce qu’un tuteur de vigne. Si la providence qui ferme nos yeux sur l’avenir avait écarté des yeux de Bryce son voile une minute, il serait resté et n’aurait pas quitté son ami avant qu’il n’ait juré de ne plus jamais s’approcher de ce trou maudit. Mais il était un simple mortel et s’écarta, inconscient, de la voie que foulaient les pieds d’Alan.
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