III. HISTOIRE DE LA PETITE CHÈBE.LES PERLES FAUSSES-2

1865 Words
Puis le bouquet fini, noué d’une herbe large, comme d’un ruban, on le chargeait sur le dos de Frantz, et en route ! Toujours préoccupé de son art, Risler, tout en marchant, cherchait des sujets, des combinaisons : – Regarde donc, petite… ce brin de muguet avec ses grelots blancs en travers de ces églantines… Hein ! crois-tu ?… sur un fond vert d’eau ou gris de laine, c’est ça qui serait gentil. Mais Sidonie n’aimait pas plus les muguets que les églantines. Les fleurs des champs lui faisaient l’effet de fleurs de pauvres, quelque chose dans le goût de sa robe lilas. Elle se rappelait en avoir vu d’autres chez M. Gardinois, au château de Savigny, dans les serres, sur les balustres, tout autour de la cour sablée bordée de grands vases. Voilà les fleurs qu’elle aimait ; voilà comment elle comprenait la campagne ! Ce souvenir de Savigny lui revenait à chaque pas. Quand ils passaient devant une grille de parc, elle s’arrêtait, regardait l’allée droite, unie, qui devait conduire au perron… Les pelouses que les grands arbres ombraient régulièrement, les terrasses tranquilles au bord de l’eau lui rappelaient d’autres terrasses, d’autres pelouses. Ces visions de luxe, mêlées à des souvenirs, rendaient son dimanche encore plus lugubre. Mais c’est le retour surtout qui la navrait. Elles sont si terriblement encombrées et étouffantes, ces soirs-là, les petites gares des environs de Paris ! Que de joies factices, que de rires bêtes, que de chansons exténuées, à bout de voix, n’ayant plus la force de hurler !… C’est pour le coup que M. Chèbe se sentait dans son élément… Il pouvait se bousculer autour du guichet, s’indigner des retards du train, prendre à partie le chef de gare, la Compagnie, le gouvernement, dire tout haut à Delobelle, de façon à être entendu des voisins : « Hein ? si une chose comme ça se passait en Amérique !… » Ce qui, grâce à la mimique expressive de l’illustre comédien, à l’air supérieur dont il répondait : « Je crois bien !… » faisait supposer autour d’eux que ces messieurs savaient exactement ce qui arriverait en Amérique en pareil cas. Or, ils l’ignoraient aussi absolument l’un que l’autre, mais, dans la foule, cela les posait. Assise à côté de Frantz, la moitié de son bouquet sur les genoux, Sidonie restait là comme anéantie au milieu de ce tumulte, dans la longue attente des trains du soir. De la gare, éclairée d’une lampe unique, elle voyait dehors les massifs pleins d’ombre, troués çà et là par les dernières illuminations de la fête, une rue de campagne noire, du monde qui arrivait, un réverbère tendu sur un quai désert. De temps en temps, derrière les portes vitrées, un train passait sans s’arrêter, dans un éclaboussement de charbons enflammés, un débordement de vapeur. Alors éclatait dans la gare une tempête de cris, de trépignements sur laquelle planait le soprano suraigu de M. Chèbe, qui clamait de sa voix de goéland « Enfoncez les portes ! Enfoncez les portes !… » Ce que le petit homme se serait bien gardé de faire lui-même, parce qu’il avait une peur bleue des gendarmes. Au bout d’un moment, l’orage s’apaisait. Les femmes fatiguées, décoiffées par le grand air, s’endormaient sur les bancs. Il y avait des robes chiffonnées, des effets déchirés, des toilettes blanches décolletées pleines de poussière. C’était cela surtout qu’on respirait, la poussière ! Elle tombait de tous les vêtements, montait de tous les pas, obscurcissait la lampe, troublait les yeux, faisait comme un nuage sur l’éreintement des figures. Les wagons où l’on montait enfin après des heures d’attente, en étaient imprégnés aussi… Sidonie ouvrait les vitres, regardait dehors les plaines noires, une ligne d’ombre sans fin. Puis, comme des étoiles innombrables, les premiers réverbères des boulevards extérieurs se dressaient près des fortifications. Dès lors, la terrible journée de repos de tous ces pauvres gens était finie. La vue de Paris ramenait à chacun la pensée de son travail du lendemain. Si triste qu’eût été son dimanche, Sidonie commençait à le regretter. Elle songeait aux riches pour qui tous les jours de la vie sont des jours de repos ; et vaguement, comme dans un rêve, les longues allées des parcs entrevus pendant la journée lui apparaissaient remplies de ces heureux du monde, se promenant sur le sable fin, pendant qu’à la grille là-bas, dans la poussière de la route, le dimanche des pauvres passait à grands pas, ayant à peine le temps de s’arrêter une minute pour regarder et envier. De treize à dix-sept ans, ce fut là la vie de la petite Chèbe. Les années se succédaient sans apporter le moindre changement avec elles. Le cachemire de madame Chèbe s’était un peu plus usé, la petite robe lilas avait subi encore quelques retouches, et c’était tout. Seulement, à mesure que Sidonie grandissait, Frantz, maintenant devenu un jeune homme, avait pour elle des regards silencieux, des attentions d’amour visibles à tout le monde et dont la jeune fille était seule à ne pas s’apercevoir. Rien ne l’intéressait, du reste, cette petite. Chèbe. À l’atelier, elle accomplissait sa tâche régulièrement, silencieusement, sans la moindre pensée d’avenir ou d’aisance. Tout ce qu’elle faisait avait l’air d’être en attendant. Frantz, au contraire, depuis quelque temps, travaillait avec une ardeur singulière, l’élan de ceux qui visent quelque chose au bout de leurs efforts, si bien qu’à vingt-quatre ans il sortait second de l’École centrale avec le grade d’ingénieur. Ce soir-là Risler avait emmené la famille Chèbe au Gymnase, et, toute la soirée, madame Chèbe et lui s’étaient fait une foule de petits signes, de clignements d’yeux dans le dos des enfants. Ensuite, à la sortie, madame Chèbe avait mis solennellement le bras de Sidonie sous celui de Frantz, de l’air de dire à l’amoureux : « Maintenant, débrouillez-vous… C’est votre affaire… » Alors le pauvre amoureux essaya de se débrouiller. La route est longue, du Gymnase au Marais. À peine a-t-on fait quelques pas que la splendeur du boulevard est effacée, les trottoirs deviennent de plus en plus sombres, les passants de plus en plus rares. Frantz commença par parler de la pièce… Il aimait bien ces comédies où il y avait du sentiment. – Et vous, Sidonie ? – Oh ! moi, vous savez, Frantz, pourvu qu’il y ait des toilettes. Le fait est qu’au théâtre elle ne s’occupait pas d’autre chose. Ce n’était pas une de ces sentimentales à la Bovary qui reviennent du spectacle avec des phrases d’amour toutes faites, un idéal de convention. Non ! Le théâtre lui donnait seulement des envies folles de luxe, d’élégance ; elle n’en rapportait que des modèles de coiffure et des patrons de robes… Les toilettes nouvelles, exagérées, des actrices, leur démarche, jusqu’à leurs intonations faussement mondaines qui lui semblaient la distinction suprême, avec cela l’éblouissement banal des dorures, des lumières, l’affiche étincelante à la porte, les voitures arrêtées, tout ce bruit un peu malsain qui se fait autour d’une pièce en vogue : voilà ce qu’elle aimait, ce qui la prenait. L’amoureux continua : – Comme ils ont bien joué leur scène d’amour ! Et en disant ce mot d’amour il se penchait tendrement vers une jolie petite tête entourée d’un capuchon en laine blanche d’où les cheveux s’échappaient en frisottant. Sidonie soupira : – Oh ! oui, la scène d’amour… L’actrice avait de bien beaux diamants ! Il y eut un moment de silence. Le pauvre Frantz avait beaucoup de peine à s’expliquer. Les mots qu’il cherchait ne venaient pas, puis la peur le prenait. Pour parler il se donnait des limites. « Quand nous aurons passé la porte Saint-Denis… Quand nous aurons quitté le boulevard. » Mais là Sidonie se mettait à causer de choses, tellement indifférentes que sa déclaration se gelait sur ses lèvres, ou bien ils étaient arrêtés par une voiture qui donnait aux parents le temps de les rejoindre. Enfin, dans le Marais, il se décida tout à coup : – Écoutez-moi, Sidonie… Je vous aime… Écoutez-moi Sidonie… Cette nuit-là, on avait veillé fort tard chez les Delobelle. C’était l’habitude de ces courageuses femmes de faire la journée de travail aussi longue que possible, de la prolonger si avant dans la nuit que leur lampe était une des dernières éteintes de la tranquille rue de Braque. Pour se coucher elles attendaient le retour du grand homme, à qui on gardait bien au chaud, dans les cendres du foyer, un petit souper réconfortant. Au temps où il jouait, cela avait une raison d’être : les comédiens, obligés de dîner de bonne heure et très légèrement, sortent de scène avec des fringales terribles et mangent en rentrant chez eux. Delobelle, lui, ne jouait plus depuis longtemps ; mais n’ayant pas le droit, comme il disait, de renoncer au théâtre, il entretenait sa manie par une foule d’habitudes de cabotin, et le souper du retour en faisait partie, comme sa rentrée quotidienne, après que la dernière de toutes les rampes de théâtre du boulevard avait éteint son gaz. Se coucher sans souper, à l’heure de tout le monde, c’eût été abdiquer, renoncer à la lutte. Et il n’y renonçait pas, sacrebleu !… La nuit dont nous parlons, le comédien n’était pas encore rentré, et les deux femmes l’attendaient, causant et travaillant, très animées malgré l’heure avancée. Toute la soirée, on n’avait fait que parler de Frantz, de son succès, de l’avenir qui s’ouvrait devant lui. – À présent, disait la maman Delobelle, il ne lui manque plus que de trouver une bonne petite femme. C’était aussi l’avis de Désirée. Il ne manquait plus que cela au bonheur de Frantz, une bonne petite femme active, courageuse, habituée au travail et qui s’oublierait toute pour lui. Et si Désirée en parlait avec cette assurance, c’est qu’elle la connaissait très intimement, cette femme qui convenait si bien à Frantz Risler… Elle n’avait qu’un an de moins que lui, juste ce qu’il faut pour être plus jeune que son mari et pouvoir lui servir de mère en même temps, « Jolie ? » Non, pas précisément, mais plutôt gentille que laide, malgré son infirmité, car elle boitait, la pauvre petite !… Et puis, fine, éveillée et si aimante ! Personne autre que Désirée ne savait à quel point cette petite femme-là aimait Frantz et comme elle pensait à lui nuit et jour depuis des années. Lui-même ne s’en était pas aperçu, et semblait n’avoir des yeux que pour Sidonie, une gamine. Mais c’est égal ! L’amour silencieux est si éloquent, une si grande force se cache dans les sentiments contenus… Qui sait ? Peut-être un jour ou l’autre… Et la petite boiteuse, penchée sur son ouvrage, partait pour un de ces grands voyages au pays des chimères, comme elle en faisait tant dans son fauteuil d’impotente, les pieds appuyés au tabouret immobile un de ces merveilleux voyages d’où elle revenait toujours, heureuse et souriante, s’appuyant au bras de Frantz de toute sa confiance d’épouse aimée. Ses doigts suivant le rêve de son cœur, le petit oiseau qu’elle tenait en ce moment et dont elle redressait les ailes froissées avait bien l’air d’être du voyage, lui aussi, de s’envoler là-bas, bien loin, joyeux et léger comme elle. La porte s’ouvrit tout à coup. – Je ne vous dérange pas ? dit une voix triomphante. La mère, un peu assoupie, releva la tête brusquement : – Eh ! c’est monsieur Frantz… Entrez donc, monsieur Frantz… Vous voyez ; nous attendons le père… Ces brigands d’artistes, ça rentre toujours si tard… Asseyez-vous là… vous souperez avec lui… – Oh ! non, merci, répondit Frantz dont les lèvres étaient encore pâles de l’émotion qu’il venait d’avoir ; merci, je ne m’arrête pas… J’ai vu de la lumière à la porte et je suis entré seulement pour vous dire… pour vous apprendre une grande nouvelle qui vous fera bien plaisir, car je sais que vous m’aimez… – Et quoi donc, grand Dieu ? – Il y a promesse de mariage entre monsieur Frantz Risler et mademoiselle Sidonie !… – Là ! quand je vous disais qu’il ne lui manquait plus qu’une bonne petite femme, fit la maman Delobelle en se levant pour lui sauter au cou. Désirée n’eut pas la force de prononcer une parole. Elle se pencha encore plus sur son ouvrage, et comme Frantz avait les yeux exclusivement fixés sur son bonheur, que la maman Delobelle ne regardait que la pendule pour voir si son grand homme rentrerait bientôt, personne ne s’aperçut de l’émotion de la boiteuse, de sa pâleur, ni du tremblement convulsif du petit oiseau immobile entre ses mains, la tête renversée, comme un oiseau blessé à mort.
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