Chapitre 8

815 Words
8Il sait que j’ai raison, une fois de plus, mais il veut à tout prix placer son foutu dogme scientifique. Il ne changera jamais ! Entre Jacques-Yves Fernette et Simon Duteil, les rapports avaient, dès le début, été plutôt houleux : à l’époque Fernette n’était pas encore le maître de recherche en astrophysique qu’il était devenu grâce à son travail, et, il faut bien le dire, à son entêtement frisant parfois l’obsession. Mais ses résultats étaient là, et même si ses méthodes ne respectaient pas toujours l’orthodoxie qu’on attendait de lui dans les milieux scientifiques, il avait fait d’innombrables découvertes, en partant généralement d’une simple intuition. Il se souvint du débat animé qu’il avait eu avec Simon à la Faculté des Sciences lorsqu’il avait péremptoirement affirmé que la galaxie d’Andromède allait irrémédiablement croiser la nôtre dans quelques milliards d’années. Seule son intuition, basée sur quelques observations et calculs, lui avait donné cette idée. Simon soutenait que, dans un univers en expansion, les galaxies devaient au contraire s’éloigner les unes des autres, ce qui était la thèse communément admise depuis des siècles par tous les astrophysiciens de la planète. Mais bien sûr Jacques Yves Fernette ne pouvait admettre cette idée sans la vérifier lui-même. Et ce qu’il avait trouvé à l’époque bouleversait littéralement toutes les données communément admises. Andromède avait été découverte en 905 par Abd-Al-Raman Al Sufi, un astronome arabe, qui l’avait décrite comme une sorte de nuage. Il avait fallu attendre 1612 pour qu’au télescope, Simon Marius l’identifie comme une galaxie. Tout de suite, les scientifiques s’y étaient intéressés pour deux raisons : d’abord, il s’agit de la galaxie la plus proche, à seulement 2, 36 millions d’années lumière, et secondement parce qu’elle est très ressemblante à la nôtre. Bien entendu, les deux galaxies étant très éloignées, il était inimaginable de penser à pouvoir un jour y aller pour y effectuer la moindre vérification. Ça, c’était pour la science officielle. Mais les observations de Jacques-Yves Fernette l’avaient conduit à imaginer différents scénarios. Par exemple, il soutenait que, contrairement à toutes les données, les deux galaxies se rapprochaient à une vitesse de 140 km/s, soit une collision dans 3 milliards d’années, en dépit de l’expansion de l’univers. Elles pourraient former alors une galaxie elliptique géante, une autre possibilité étant qu’elles se traversent l’une l’autre avec juste quelques modifications dans les constellations, puisque la densité moyenne d’une galaxie étant très faible, les risques de collision de corps massifs étaient relativement peu élevés. Selon lui, les galaxies spirales barrées correspondaient donc à la trace de croisement ancien de deux galaxies. Trente ans plus tard, les observations permises par le progrès des technologies, telles celles du télescope Hubble, avaient confirmé cette idée. Jacques-Yves Fernette enrageait de ne pas se voir attribuer la paternité de cette découverte, mais il savait que le monde scientifique était le plus souvent une jungle sans foi ni loi ! Une fois de plus, il avait eu parfaitement raison, seul envers et contre tous, mais le débat avait défrayé la chronique dans toute la presse scientifique de l’époque. Et si Andromède peut croiser notre galaxie, rien n’empêche une autre galaxie de le faire, ou de l’avoir déjà fait. Le Big Bang est loin, très loin, et en 14 milliards d’années, cela a pu – a dû – arriver plus d’une fois, chez nous ou ailleurs. Partant de cette hypothèse de travail, Fernette pensait aujourd’hui que rien ne venait contredire l’idée qu’une collision avait pu se produire dans le passé entre deux planètes et provoquer leur destruction ou au moins de terribles bouleversements : changement d’orbite, destruction totale ou partielle de l’une ou l’autre ou des deux à la fois, expulsion, tout était envisageable dès l’instant où entraient en lice des forces inimaginables. Et mon hypothèse expliquerait admirablement la formation de la ceinture d’astéroïde, voire même le nuage de Kuiper. Tout semblait séparer Jacques-Yves Fernette de son ami Simon Duteil. À commencer par leurs statures respectives. Fernette était plutôt grand, plus d’un mètre quatre-vingt-dix tandis que Duteil affichait une taille parfaitement conforme aux standards de son époque. L’un présentait toutes les caractéristiques du chercheur fou, tandis que de l’autre émanait toute la tempérance du scientifique de laboratoire. Fernette faisait figure de trublion de la science, frisant souvent l’hérésie totale. Duteil au contraire se conformait à l’orthodoxie de ses pairs. Ce qui ne l’empêchait nullement d’être un spécialiste connu et reconnu. La tenue soignée de Simon Duteil lui conférait la confiance du public. Il ressemblait vraiment à l’idée que l’on se fait d’un savant. A contrario, les tenues négligées de Fernette le faisaient bien souvent passer pour un original. Mais, en tout état de cause, c’est bien ce débat du passé qui avait réuni les deux hommes, dans une sorte d’amitié indéfectible, parsemée de discussions animées tout au long d’innombrables « apéros philosophiques », comme ils se plaisaient à les appeler. Et bien que leurs carrières avaient suivi des voies différentes, l’un étant devenu une référence en recherche biologique fondamentale, l’autre étant plutôt considéré comme une sorte de fou génial, ils savaient mutuellement qu’ils pouvaient toujours compter l’un sur l’autre dans tous les domaines. Simon Duteil tempérait les ardeurs intuitives de Jacques-Yves Fernette tandis que celui-ci lui apportait l’imagination nécessaire à toute recherche fondamentale. Et bien sûr Simon Duteil ne se doutait absolument pas des raisons qui avaient poussé son ami à lui soumettre sa théorie de synchronisme orbital.
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