Chapitre 2Dio se leva pour mettre en route la bouilloire électrique. Il versa une dose de « Nes » dans son verre en y ajoutant un sucre. Depuis quelques jours il était seul en cellule, son dernier compagnon venait d’être libéré après dix-huit mois de prison pour détention de coke. Quand le sifflement devint strident, il emplit son verre d’eau bouillante. Les grains de café soluble dansèrent la gigue avant de se dissoudre, ils étaient à l’image d’un détenu à son arrivée. Au début il se « tape » à tous les murs de l’administration : les surveillants, les fouilles, les portes, les couloirs, tout ce qui fait le quotidien. Puis, au fur et à mesure que le temps passe, il se dissout dans la masse informe des prisonniers se déplaçant d’un pas morne et lent pour devenir, comme le café, une masse apparemment homogène et multicolore. Cet ensemble d’individus ne survit qu’à coup d’échanges, de trafics, de vols. Un univers où l’absence de confiance est la règle. La prison est un monde de tensions attisées par des mesquineries, jouissif pour certains et énervant pour d’autres. C’est le surveillant qui « oublie » de prévenir un détenu qu’on l’attend pour une activité, ou des cigarettes commandées avec retard, avec à la clé quinze jours sans tabac. Ces petites vengeances quotidiennes entretiennent un climat délétère, entraînant parfois un détenu directement au mitard, outre une addition de peine. Dans l’histoire des prisons c’est toujours le maton qui gagne, à bon entendeur…
Après avoir bu son café à petites gorgées, Dio fit sa toilette au lavabo. Les douches au quotidien, c’est la zonzon du futur, en 2100 peut-être. Pour l’heure c’était trois fois par semaine et à chaque fois qu’on revenait du sport. Dio a mis un soin particulier à se raser, car aujourd’hui il est « extrait » pour aller s’expliquer devant les juges du tribunal correctionnel de Bobigny. En effet, cela fait presque un an qu’il est en préventive : le système a pris un malin plaisir à faire traîner la procédure, les magistrats, la police, l’administration pénitentiaire… Tout ça parce qu’il est tombé pour une connerie et que les flics n’ont pu le coincer que pour cela ! Alors qu’ils couraient après lui depuis plus de vingt ans.
Cette fois-ci l’acharnement est de mise pour essayer de le charger au maximum. Ils ont épluché ses comptes bancaires, perquisitionné dans tous les endroits possibles, y compris chez sa famille ; mais rien, ils n’ont rien trouvé, parce qu’il n’y avait rien à trouver. Et c’est par défaut qu’il se retrouve en correctionnelle, tandis que la justice aurait aimé le voir comparaître aux assises pour complicité de meurtre au cours de braquages qui ont mal tourné. Mais son statut de logisticien - et non d’acteur - l’a sauvé de pareilles embrouilles. Sans preuve, pas de condamnation !
La porte de la cellule s’ouvrit. « Allez, Dio, en avant !
— J’arrive, surveillant ! »
Dio enfila une veste bleu marine très stricte sur une chemise blanche et une cravate sombre. Visage serein, cheveux gris coupés court, il présentait un ensemble austère. Ses joues fermes, un peu creuses, étaient le résultat d’une activité sportive quotidienne et intense. Cette culture sportive ne faisait pas partie de son environnement, mais en se mettant à la plongée sous-marine, cela s’était changé en évidence ; particulièrement lorsque le plongeur, pris dans les courants, doit lutter contre pour retrouver son bateau.
Ces escapades maritimes lui manquaient terriblement. Comme pour tous les Marseillais, la mer faisait partie intégrante de son environnement. Tout gamin avec son grand-père, il prenait le « pointu » – la barque de pêche traditionnelle de Méditerranée –, pour aller faire un tour à leur cabane dans la calanque de Morgiou. Parfois ils pêchaient quelques dorades ou des sars que sa grand-mère faisait griller pour le déjeuner pris en plein air, avec vue sur la Méditerranée. En l’espace de quelques années, les habitants traditionnels de ces lieux magiques avaient été priés de boucler leurs valises pour laisser la place à des hordes de touristes ne respectant pas grand-chose.
Depuis, Dio préférait se rendre aux Goudes pour plonger avec son ami Georges, propriétaire du Scaphandre, un petit club de plongée qui n’en était pas un à l’origine. Tout était parti du rachat par Georges d’un restaurant au bord de la faillite, idéalement situé en bord de mer, avec un accès direct sur le port. A l’époque, des bruits avaient couru au sujet de pressions exercées sur le restaurateur : ce dernier, contraint et forcé, aurait cédé pour un « juste prix » son bien à Georges et à ses amis de la Belle de Mai.
Moyennant quelques modifications, il fut transformé en « auberge » spartiate, dotée de chambres à lits superposés comme dans les dortoirs. Pour les repas, on adopta le style cantine, tout le monde s’asseyant autour d’une table, menu unique préparé par Monique, la femme de Georges. Côté sorties en mer, le club disposait d’un ancien bateau de pêche reconverti en embarcation pour plongeurs. Mais il a fait office également de transport pour des « amis » en délicatesse avec les douanes, la police et autres empêcheurs de trafiquer en rond.
C’est là que Dio a appris à plonger et a passé tous les niveaux lui permettant d’aller titiller les soixante mètres sans trop de danger. Il ne s’agit pas de risquer un contrôle, ou pire, un accident, et de causer des ennuis à son ami. Car au moindre pépin, c’est toute l’administration qui vous tombe sur le râble, les pompiers pour les secours, la justice pour trouver les responsables, etc. Toute alerte éventuelle est mauvaise pour les affaires. Dio se définit comme un plongeur « architectural », c’est-à-dire qui apprécie les grandes arches, les tunnels sculptés dans la roche, tout ce qu’a construit la nature. Il n’est pas fan des plongées « commando » où il faut battre des palmes comme un malade pour voir un maximum de choses. Non, lui, ce qu’il préfère, c’est être emporté par le courant, suivre les bancs de poissons en état d’apesanteur, à l’image du bébé dans le ventre de sa mère.
Par ailleurs, Le Scaphandre lui appartient un peu, car Georges est un ami d’enfance qui a grandi comme lui à la Belle de Mai. Et, comme tous les gamins du quartier, il a eu quelques déboires en affaires. Bistrot ouvert puis fermé. Restaurant idem. Boutique vendue à perte… La liste est longue des échecs de Georges. Mais il avait réussi ce tour de force de ne jamais être condamné : un exploit pour un gosse du quartier !
A la suite de tous ces échecs, il décida dans les années quatre-vingt de quitter Marseille pour des cieux plus ensoleillés, où il pourrait s’occuper de « bizness » sans soucis. Il embarqua pour l’Égypte, et plus précisément pour le sud d’Hurghada, à Safaga, où un ami belge venait d’ouvrir un club de plongée pour touristes en mal d’aventures dans la mer Rouge.
Georges y fit ses premières armes pour acquérir les diplômes de moniteur de plongée nécessaires à l’exercice de la profession. Et c’est avec fierté qu’il les a encadrés et accrochés dans son bureau. Ces qualifications sont pour lui une revanche en tant que fils d’ouvrier polonais analphabète.
De retour en France, Georges possédait un savoir mais n’avait pas de fonds. A l’inverse de Dio. Leur association ne pouvait être que bénéfique et elle tenait bon depuis plus de vingt ans. Malgré l’acharnement qu’a mis la police à tenter de coincer Georges, descentes et perquisitions, contrôles tant de l’URSSAF que fiscal, rien n’y a fait. Le montage financier mis au point par Dio empêche de démontrer le financement occulte du Scaphandre. La structure, honnête et honorable, reçoit plus de cinq cents plongeurs par an.
L’amitié entre les deux hommes les rend inattaquables ; c’est qu’ils savent ce qu’ils sont l’un pour l’autre. D’ailleurs, si Dio peut cantiner – acheter au service spécialisé de la prison –, c’est grâce à Georges, qui lui envoie les fonds nécessaires à son aisance en prison. D’où vient l’argent ? Peut être Georges sert-il aussi à l’occasion de « machine à laver » pour les amis de la Belle de Mai…
Dio sortit de sa cellule et prit le premier couloir, première porte, claquement du gros verrou électromécanique, toujours suivi du surveillant, Dio passera de couloir en sas jusqu’au fourgon de transfert. A chaque passage, il répétera son numéro d’écrou, comme un sésame, qui ne sert qu’à tourner en rond ou à aller au tribunal.
« Monte ! » lui ordonna le policier.
Dio s’assit et on le menotta au véhicule. Lentement celui-ci sortit de la maison d’arrêt. Dio regarda par la fenêtre, cela faisait plusieurs mois qu’il n’avait pas vu l’extérieur. Aujourd’hui, le soleil était au rendez-vous. Comme d’habitude le bus attendit. Le fourgon quitta le parking, tourna à gauche, puis à droite et emprunta l’autoroute. C’était un peu la campagne, proche de Roissy et de ses avions, alors les habitations étaient rares. Entre voitures et avions, vacarme garanti.
Au loin Dio aperçut l’immense parking de PSA Aulnay : il était à moitié vide, les voitures se vendaient moins bien en ce moment. Peu de monde sur l’autoroute. Une pancarte indiqua la sortie Bobigny. On y était. Des bruits de portes qui s’ouvrent et se referment.
Le fourgon s’arrêta, le policier à côté de lui s’approcha et le détacha. Durant le trajet ils n’avaient pas échangé une parole.
« On est arrivé, descends ! »
Deux policiers l’encadraient. Ensemble ils entrèrent dans le tribunal par une porte dérobée. Dio pensa fugacement à Chaïn et à sa porte cachée de la poste de Strasbourg. Ils montèrent les escaliers. Un policier le précédait, puis il entra dans la cage de verre.
« Assieds-toi ! »
Dio s’assit et regarda le tribunal ; il ne ressemblait pas à celui de sa jeunesse. Celui-ci était moderne et lumineux. Face à lui les parties civiles et le proc, à sa gauche les bancs du public, un peu clairsemés. Il faut dire que les procès pour trafic de stups sont monnaie courante dans le département. Surtout avec Roissy et son aéroport international. Point de chute des mules – passeurs de drogue – en provenance d’Amérique du Sud ou d’Afrique, c’est le début d’un parcours bien balisé : descente d’avion, douanes, radio pour ceux qui ont ingéré la came, jugement au tribunal de Bobigny et internement à la maison d’arrêt de Villepinte.
Maître Brasil, son avocat, se retourna et vint lui serrer la main.
« Comment ça va ? demanda ce dernier.
— Bien, on verra tout à l’heure !
— Vous inquiétez pas, cela devrait bien se passer, ils n’ont pas grand-chose à se mettre sous la dent !
— Je sais, mais par défaut ils peuvent me mettre un max ! » conclut Dio un peu tendu.
L’avocat lui tapa doucement sur la main et lui fit un sourire complice, puis alla se rasseoir.
Quelques personnes entrèrent dans le tribunal pour écouter les jugements ; souvent de simples curieux, mais de passage ou réguliers ? Dio n’en connaît aucun. Faut dire que sa famille est à Marseille et que, selon le verdict, il demandera à être transféré là-bas ou à finir sa peine ici.
« Mesdames, Messieurs, la Cour ! » annonça l’huissier de service.
Tout le monde se leva. « Une gonzesse comme présidente, la justice bouge », pensa Dio en se levant.
« Asseyez-vous, greffier, je vous en prie.
— Sergio Nardi, né le 30 octobre 1954 à Marseille dans le troisième arrondissement. Sans profession…
Dio n’écoutait déjà plus. Maintenant qu’il était là, il espérait que les choses iraient vite. Il en avait marre d’attendre. Il avait hâte pouvoir travailler sur l’idée qui avait germé dans son cerveau en regardant une émission de télé sur les commandos marine.
Au rappel des faits, Dio était aux Goudes. Penser à la plongée le détendait, comme de toute façon ce qui allait être dit était juste, que pouvait-il y faire ? Son avocat était là pour cela.
« Monsieur le Procureur, vous avez la parole !
— Madame la Présidente, l’individu qui comparait devant nous fait partie des obscurs, mais pas des sans-grades du grand banditisme. Il est très intelligent et a décidé de mettre ses capacités au service du mal. Certes, aujourd’hui, nous devons le juger pour des faits sérieux mais bénins : 500 grammes de cocaïne dans un coffre de voiture, ce n’est rien au regard de son passé et de ses fréquentations… »
« Il a raison, le proc, songeait Dio. Si je n’avais pas emprunté cette bagnole parce que j’étais pressé, jamais ils ne m’auraient piqué. Mais il faut dire que, ce soir-là, je devais rentrer rapidement à l’hôtel et qu’il n’y avait pas de taxi à l’horizon. Alors, quand Jacky la Science m’a proposé cette voiture, j’ai accepté sans hésitation. Je roulais depuis cinq minutes quand deux voitures banalisées m’ont bloqué. Des flics en armes m’ont mis en joue. Ils m’ont sorti de la bagnole, mains sur le capot, palpation. Un flic a ouvert le coffre.
— Joli paquet pour le Dio ? ricana le flic préposé à l’ouverture du coffre.
— Je ne sais pas de quoi vous parlez !
Le flic s’approcha et me colla sous le nez un paquet blanc entouré de plastique.
— Et ça, c’est de la farine ?
— Si vous le dites !
Rapidement, j’ai compris que c’en était fini de ma liberté pour quelques mois. Je ne saurai jamais si la coke était dans le coffre par hasard, un « oubli » en quelque sorte, ce qui est rare dans la profession. Ou si elle avait été mise intentionnellement pour me piéger ? Ai-je été balancé ? Probablement, car je ne crois pas au hasard. Mais pourquoi ? J’ai toujours été réglo avec les Parisiens, surtout avec les gitans de Montreuil. A moins que les poulagas aient réussi à retourner un de ces nombreux petits dealers accro. Mais je n’y crois pas, un demi-kilo de coke, ils n’ont jamais cela en magasin. En revanche, que la brigade des stups en ait glissé un dans le coffre, c’est possible. De toute façon, à ma sortie, la vérité sortira. »
« En conséquence de quoi, madame la Présidente, je réclame la peine maximale prévue par la loi, c’est-à-dire cinq ans d’emprisonnement, dont deux avec sursis.
— Merci monsieur le Procureur, la parole est à vous, maître Brasil.
— Madame la Présidente… »
« p****n cinq ans, il n’y va pas avec le dos de la cuillère, le proc. Bon, faisons le calcul : si je prends trois ans ferme, j’en ai déjà tiré un, avec les remises de peine ordinaires (RPO), cela fera au bas mot sept mois de moins, et avec les supplémentaires (RPS) quatre de plus, donc onze au total, quasiment un an. Au max, je sors dans un an. »
« C’est pourquoi je demande, madame la Présidente, que la préventive de mon client soit commuée en une année ferme, conclut l’avocat.
— Merci maître. Monsieur Nardi, vous avez quelque chose à nous dire ?
— Non, madame la Présidente.
— Bien, nous allons nous retirer pour délibérer !
— Debout ! » ordonna l’huissier.
Dio se leva et suivit le policier. Derrière la porte il y avait un banc avec des anneaux fixés au mur.
« Assieds-toi ! » L’ordre de l’homme en bleu n’appelait aucun commentaire.
Le policier prit son poignet et le menotta à l’anneau.
« Je peux fumer ?
— Non, c’est interdit ! » Le ton sec était sans appel.
« Pas engageant, le poulet ; ben ouais, normal, escorter un mec n’est pas drôle : il paraît que bientôt ils ne le feront plus et que les surveillants feront les nounous. Ils doivent être ravis ! »
Le policier qui était sorti en griller une revint. « Vas-y si tu veux !
— C’est bon, je vais rester là, cela ne devrait pas tarder, le cas est simple, dit le policier en regardant Dio.
— Je crois, lui répondit ce dernier avec un léger sourire au coin des lèvres.
— Allez, on y va ! » Le flic se dressa et détacha Dio. Tous les deux entrèrent dans la cage de verre. « Mesdames, Messieurs, la Cour !
« Bon on va savoir », pensa Dio, au moment où il allait s’asseoir.
« Restez debout, monsieur Nardi !
— Excusez-moi, réussit-il à bafouiller.
— Au vu du chef d’accusation…
« Plutôt mignonne, la présidente, gambergeait Dio. Elle a sans doute une petite cinquantaine… Et si je lui laissais mon numéro de téléphone en partant, qui sait ? - rire intérieur - mais en ce moment je suis peu disponible, les affaires… »
» …En conséquence, la Cour vous condamne à trois ans de prison dont deux ferme et une amende de 50 000 €.
« C’est-à-dire que je sors bientôt, très bientôt. »
— C’est super, vous ne trouvez pas ? » s’égosille le baveux.
Dio est sonné, il a du mal croire que le tribunal ne l’ait pas condamné à plus.
« Si, si, mais pourquoi ?
— Il ne pouvait vous donner plus, vous n’avez pas de casier !
— Et mes affaires de jeunesse ?
— Ils ne peuvent en tenir compte ; même s’ils avaient envie de vous coller encore plus d’années, ce n’est pas possible !
L’avocat ramassait ses affaires tandis que Dio suivit les policiers.
« Je passe vous voir cette… »
Dio n’entendit pas la fin de la phrase, il était ailleurs.
« Il y en a qui ont de la chance ! marmonna le policier en l’emmenant au fourgon.
— Comme tu dis ! » lui répondit en écho son collègue.
« Pas contents les poulets, mais à leur place je serais énervé aussi, car avec les remises de peine dans un mois je suis dehors. »
« Aller, on rentre à la maison ! » lui signifia son accompagnateur d’un jour.
Le voyage de retour fut plus gai pour Dio, il avait le sourire, Il en arriverait presque à déconner avec son ange gardien. Mais il sentait que celui-ci n’apprécierait pas forcément la plaisanterie.
Après les formalités administratives de rigueur et la fouille à corps, Dio retrouva sa cellule. Le surveillant ferma la porte. Après quelques instants d’attente, au cas où ce dernier reviendrait. Dio ouvrit un gros livre d’où il extirpa un petit téléphone.
Il l’alluma et pianota un bref SMS : « Je sors dans un mois, tu n’auras plus de message, car je vais revendre le téléphone, on s’appelle officiellement. Dio », puis l’envoya. Ce message était destiné à Georges, qui fera le nécessaire pour informer « la famille ». Il évitait toujours de parler, car les murs ont parfois des oreilles. Un texto est aussi efficace, il oblige à ramasser sa pensée et à aller à l’essentiel. Le tout sans bruit.
Il éteignit le téléphone et le remit dans sa planque, ce n’était pas le moment de se faire prendre, quasiment sur le départ. Il allait enfin pouvoir se concentrer sur son projet.