IILe brigadier-chef Justin Debolo à mon côté, nous faisons du cent quatre-vingts sur la voie express RN 165. À la hauteur de Châteaulin, une pluie diluvienne m’oblige à ralentir, mais nous progressons à une vitesse soutenue. Martiniquais né à Fort-de-France, solide comme un roc, mon passager me fait entièrement confiance. Tout juste s’il fronce les sourcils quand je joue du klaxon et des phares pour réclamer le passage. Lui seul était disponible et, en moins de douze minutes, il a fait le trajet depuis Rosporden pour me rejoindre devant le commissariat. Même au regard de la circulation d’un samedi matin, c’est une vraie performance.
— C’est tout ce que t’a dit le procureur ? demande-t-il d’une voix claire et fraîche comme celle d’un jeune majeur dont il a conservé un visage poupin.
— C’est tout. Pendant que je t’appelais et que je tentais de joindre Simon et Suzy, il se chargeait d’ameuter le commandant Denjoy et ses hommes. Comme ils sont sur Brest, ils seront sur place avant nous. Ce rendez-vous sur le port pourrait signifier une disparition rapide d’indices… Avec la flotte et le vent, ce n’est pas gagné si la scène de crime est en extérieur…
Nous échangeons tout au long de la route, regrettant que nos collègues Suzy Villard et Simon Jaouen ne soient pas joignables. Nous profitons de l’occasion pour mieux nous connaître. Quand je passe le pont de l’Iroise en déclenchant le radar fixe car l’aiguille du compteur flirte avec le cent vingt, je sais que Justin compte trente-neuf printemps et que Nathalie, son épouse, lui a donné deux garçons de douze et quinze ans. Je sais aussi qu’il retourne sur son île quand ses finances le lui permettent, en gros tous les deux ans.
Suivant les consignes du procureur, je prends la direction du port de commerce. Un virage théoriquement à cinquante à l’heure, et je remets la sauce dans la ligne droite. À un rond-point, je tourne à gauche vers la Direction Portuaire de la Chambre de Commerce et d’Industrie. Une trentaine de mètres, et un portail nous barre l’accès vers le radoub numéro 1. Occupé à taper la discute avec des agents en tenue près d’une Mégane Renault de la police brestoise, un agent de sécurité nous regarde survenir. Je montre ma carte de flic, et le portail glisse sur son rail.
C’est magique un port. Baigné de soleil ou comme aujourd’hui balayé par le vent et un crachin tenace, il y règne toujours une atmosphère étrange. Ici, rien que du béton et de l’acier. Pas de frivolité, on fait dans le lourd, le costaud, le durable. Cet espace est uniquement dévolu au travail. Seules touches de couleur, le bleu et le jaune d’une immense grue. J’oubliais le rouge de l’ambulance des pompiers, dont le gyrophare bleu se reflète dans les flaques. Pas mal de couleurs finalement, mais l’endroit n’en demeure pas moins froid, brut de décoffrage. Ils sont trois, les soldats du feu, à attendre l’autorisation d’intervenir. À quelques mètres, d’autres hommes et femmes, parmi lesquels je reconnais trois OPJ que j’ai déjà croisés. À l’écart, un autre petit groupe de trois hommes. Costard-cravate et se donnant l’air important. En toile de fond, un cargo blanc au beau milieu de la cale sèche.
Les mains dans les poches de nos blousons pour les protéger des morsures du froid, nous nous approchons, Justin et moi. Le Martiniquais, qui ne s’habituera jamais aux températures de la métropole, a un bonnet enfoncé sur la tête et a revêtu une doudoune qui ne semble pas lui suffire si j’en crois ses dents qui s’entrechoquent en produisant un son de castagnettes.
Nous avisant quand nous ne sommes plus qu’à quelques mètres, le responsable de la PJ, Pascal Denjoy, vient à notre rencontre. Il a le statut de commandant à l’échelon fonctionnel, ce qui signifie qu’il est chef de service. Rondouillard, proche de la cinquantaine, il est d’un abord peu engageant. En plus de l’habituelle petite lueur qui vous sonde au plus profond, ses petits yeux gris ont ce matin un éclat métallique.
Le caban boutonné jusqu’en haut, il sort une main d’une poche et dit d’une voix mesurée, comme lors d’un enterrement :
— Salut Juju. Salut Maxime. Ben dis donc, vous avez fait fissa !
— On n’a pas musardé en route. Qu’est-ce qui se passe exactement ?
— Les employés chargés de mettre ce cargo au sec ont aperçu un corps dans le radoub. Aussitôt, ils ont stoppé les pompes et ils nous ont appelés. On ne touche à rien pour l’instant.
— On connaît la cause de la mort ? Selon le procureur, tout à l’heure au téléphone, il y aurait un obstacle médico-légal.
— Pas besoin du toubib pour décider de la nécessité d’un obstacle médico-légal : le type a une lame plantée dans le bidon. Dis, Max, c’est bien toi l’OPJ de permanence ?
— Oui, depuis hier.
— Eh bien, j’ai l’honneur de t’apprendre que cette affaire te revient de droit. Tu connais les OPJ de Brest ?
Jetant un œil par-dessus son épaule, je réponds :
— Seulement toi et deux d’entre eux.
— Et le procureur Colinet ?
— Pas physiquement, non. Je l’ai eu au téléphone tout à l’heure, et il y a quelques mois pour une affaire du côté de Fouesnant1, mais ça s’arrête là.
— Viens que je te présente.
Le ton est sans chaleur, uniquement dicté par la nécessité. Ils sont huit, tapant la semelle pour se réchauffer les pieds. Commençant par le procureur, Denjoy me donne ensuite les grades et identités des OPJ brestois avec qui il pourra m’arriver de travailler lorsque, comme aujourd’hui, un gros coup mobilise la quasi-totalité de l’effectif. Dans un premier temps, je ne retiens que les prénoms et les grades. Deux femmes figurent au nombre des OPJ, Solène et Maela. On est encore loin de l’égalité des sexes dont on nous rabat les oreilles, mais ça fait du bien de savoir que notre société évolue.
Un signe de tête de Colinet me suggère d’avancer jusqu’au bord du radoub. Même si on aperçoit sa ligne de flottaison, le cargo n’est pas encore complètement hors d’eau, il y a encore une hauteur d’au moins deux ou trois mètres avant que ce ne soit le cas. Une trentaine de mètres plus bas que nous, le corps d’un homme, les bras en croix, allongé sur le dos, affleure la surface. Il porte un pantalon de couleur sombre et une veste plus claire, ouverte sur un pull dans lequel on aperçoit le manche d’un couteau. De grande taille, autant qu’il soit possible d’en juger auprès de l’imposante masse du cargo, l’individu a le crâne aussi lisse qu’une boule de billard.
— Voilà le malheureux, fait le procureur. Maintenant que vous êtes là, capitaine Moreau, je vous charge officiellement de cette enquête. J’ai averti le SRIJ2. Le temps qu’ils viennent de Rennes, ils seront là dans moins d’une heure maintenant. Pendant qu’ils s’occuperont de découvrir des indices, tentez d’identifier la victime. Vous avez mon numéro de portable, prévenez-moi quand ce sera fait.
— Je sais déjà qui il est, Monsieur le procureur.
S’arrêtant de souffler dans les mains ou de danser d’un pied sur l’autre pour se réchauffer, tous s’approchent et me regardent comme si j’étais un extraterrestre. Posant deux yeux ronds sur moi, Colinet bégaye :
— Ben… mais… comment que… dites… mais… Alors là, Moreau, vous m’épatez !
— Je n’ai aucun mérite, j’ai lu ce matin sur le Rescom la description d’un homme porté disparu depuis jeudi soir. Les vêtements de la victime correspondent au signalement. Idem pour la taille et le fait qu’il n’ait plus un poil sur le caillou. Ce serait une drôle de coïncidence que ce ne soit pas notre disparu.
— Chapeau, Max ! commente Denjoy en applaudissant lentement d’une manière ironique. À peine arrivé, tu nous troues.
— Je n’ai pas son nom en tête, mais il suffit d’interroger le Rescom pour l’apprendre, et par là même celui de la personne qui a signalé la disparition.
— Je crois que cette enquête débute sous les meilleurs auspices, sourit le procureur. Je dois filer, mais tenez-moi au courant. Bon courage, Messieurs !
Nous le regardons s’éloigner, avant que le commandant Denjoy déclare en se frottant les mains l’une contre l’autre :
— Tu aurais pu attendre, tu nous as fait passer pour des nazes…
Le ton est aigre-doux. Mes collègues se découvrent soudain un motif pour s’éloigner sans en avoir l’air. J’esquisse un sourire gêné et tente d’atténuer :
— Normalement, vous ne bossez pas aujourd’hui, donc vous n’aviez pas à consulter le Rescom. On fait quoi, là ?
Il me scrute un instant de ses billes aussi froides que l’acier dont elles ont la teinte, avant de dire :
— On attend le SRIJ. Avant que toi et Justin arriviez, on se préparait à recueillir les témoignages des employés du radoub. Ce sont eux qui ont aperçu le corps. On va d’ailleurs s’y mettre… Éric, Laurent, Justin et Alex, vous prenez chacun un gars et vous enregistrez leur déposition. Les autres, vous furetez le long du quai, et si vous voyez quelque chose de particulier, vous ne polluez pas la scène et vous nous appelez. Allez, au boulot !
— Et nous ?
— À ton avis ? Tiens, pour tes débuts dans le service, je vais te laisser l’initiative. À toi de dire ce qu’on va faire. Vas-y, je t’écoute…
Ça sent le bizutage.
— Eh bien… je vais appeler le commissariat de Brest pour obtenir l’identité de la personne qui a annoncé la disparition. Je vais ensuite la faire venir ici. J’ai bon ?
— Oui. Et pendant ce temps ?
— Pendant ce temps ? J’irai bien boire un café, mais ça ne ferait pas professionnel, alors je propose qu’on interroge le responsable du site. Je suis curieux de savoir comment tout cela fonctionne. Ça nous aidera peut-être à y voir plus clair…
*
Après un court dialogue par radio avec un agent du commissariat central de Brest, ce qui permet de mettre un nom sur la victime, un certain Lionel Abadie domicilié à Lorient, je fais la connaissance de Charles Tourneur, le responsable des installations portuaires, et de Jean-Louis Mignard, agent de maîtrise responsable des opérations ce matin. Petit bouc soigneusement taillé et moustache poivre et sel, le premier affiche une bonne cinquantaine d’années. De ma taille, trapu, à moins que ce ne soit son gros pull et son blouson qui fassent cet effet, il a la tête des mauvais jours. Sensiblement du même âge, le second est bien plus grand. Lui non plus ne goûte pas la situation. Déjà qu’on le fait bosser un samedi, voilà que la mise au sec du cargo prend du retard ! Il s’était sûrement établi un planning pour la journée, mais la découverte d’un cadavre vient contrecarrer ses plans.
— Quelle est votre fonction, monsieur Tourneur ? je questionne en sortant stylo et carnet de ma poche.
— Je suis employé par la CCI3. Je suis responsable du service exploitation et également de la sûreté des installations portuaires.
— Pouvez-vous me décrire précisément les circonstances de la découverte du corps ?
— Je n’étais pas là. Jean-Louis m’a appelé sitôt qu’il a vu le corps. Je ne suis ici que depuis une dizaine de minutes.
— D’accord. Donc vous ne pouvez pas nous renseigner…
— Non.
Me tournant vers l’autre homme, je reprends ma première question. Il se racle la gorge avant de répondre :
— Eh bien… le bateau était parfaitement aligné, les pompes étaient en action, un plongeur s’était assuré de la bonne position du navire sur ses tins, tout se déroulait normalement.
— Les tins, avez-vous dit ?
— Oui, les tins. Ce sont les blocs de béton sur lesquels le bateau vient se poser.
— Vous voulez dire que la coque du bateau va reposer sur du béton ?
— Indirectement. Les blocs sont recouverts d’un bois dur, du chêne ou de l’azobé, puis d’une couche d’environ deux centimètres de peuplier, un bois plus tendre.
— Je vois. Poursuivez…
— Où en étais-je ? Ah oui, lorsque le plongeur m’a dit par radio qu’il avait vérifié le positionnement de la quille sur les tins, nous avons repris les opérations de pompage. J’étais là-bas, près du local des pompes, quand le plongeur, avec qui j’étais toujours relié par radio, a hurlé dans mon oreille qu’il venait de voir un corps. Je me suis approché du bord et, à mon tour, je l’ai vu. J’ai immédiatement arrêté les pompes et j’ai appelé les pompiers. À ce moment-là, je ne savais pas pour le couteau dans le ventre.
— Qu’avez-vous fait en attendant l’arrivée des secours ?
— Le plongeur a nagé en direction du noyé, enfin celui que l’on croyait noyé, mais quand il l’a retourné et qu’il a vu le couteau, il a fait demi-tour. De toute façon, il n’y avait plus rien à faire pour lui. On a décidé d’attendre. J’en ai profité pour téléphoner à Charles.
— Vous avez bien fait. Voyez-vous autre chose à ajouter ?
— Non, sinon que j’aimerais savoir quand on va pouvoir reprendre le travail.
— Il va falloir patienter, monsieur Mignard. Les techniciens sont sur la route. Ils vont procéder à toutes sortes de relevés qui risquent de prendre du temps. On vous dira quand nous en aurons terminé.
— Ça veut dire combien de temps, en gros ?
— Bonne question, dis-je en consultant ma montre. Il est onze heures vingt-cinq, le SRIJ sera sur le site vers midi… À vue de nez, je pense que vous pourrez reprendre les opérations de pompage entre quinze et dix-sept heures. Peut-être avant, peut-être après…