Quand le tourbé se trouble…Dimanche 28 avril, milieu d’après-midi – Distillerie Lagabhain
Deux pas derrière Rhoda McGillis, club de golf sur l’épaule, Sweeney descendait les marches de granit qui donnaient accès à la cour centrale de la distillerie. Sur leur droite, Rhoda et son hôte venaient de dépasser un gigantesque alambic en cuivre, qui dominait l’ensemble du site. De part et d’autre d’une place pavée, où chaque moellon était entouré d’une herbe rase, se dressaient deux grands bâtiments de pierre blancs, rectangulaires et parallèles. Chacun d’eux était surmonté par un large toit d’ardoises noires, mais celui de gauche se distinguait par deux superbes tourelles en forme de pagodes, qui faisaient souvent le charme des distilleries écossaises. Enfin, comme si ces édifices n’étaient là que pour dessiner une perspective, la cour s’ouvrait directement sur l’Atlantique… Cet après-midi-là, l’océan était fouetté par un vent qui arrachait à sa surface une écume bleuâtre. En mousse légère, celle-ci venait recouvrir les roches massives et sombres qui bordaient l’île d’Islay. Soufflant depuis la droite, la brise marine apportait avec elle une odeur d’iode et de tourbe mêlées, à peine diluée par le taux d’humidité qui précédait les premiers nuages.
Sweeney eut l’impression que tous ses sens étaient sollicités : Le bruit de la mer, un étonnant grain de lumière jaune qui baigne le paysage, la fraîcheur des embruns sur ma peau, mille senteurs provenant à la fois de l’océan et de la terre, puis qui se rejoignent ici-même… Islay n’est décidément pas une île comme les autres. Sur ses côtes, c’est comme si l’ensemble de nos sens atteignaient leur plénitude simultanément, songea-t-il, presque bouleversé. Avant d’envisager : Et si, précisément, c’était cette extraordinaire alchimie qui faisait la force des whiskies tourbés d’Islay, en les imprégnant jusqu’au cœur ? Je ne serais pas surpris… On dit que lors de son vieillissement, près de trente pour cent du volume d’alcool s’évaporent des fûts – la fameuse « part des anges » – pour être remplacés par l’air ambiant. Si c’est le cas, celui qui flotte sur Lagabhain est juste exceptionnel. Quelle découverte ! s’enthousiasma-t-il en fin connaisseur.
La voix de Rhoda le fit sursauter :
– Le crachin arrive ! Allons nous mettre à l’abri !
– Vos deux juments sont vraiment superbes, la félicita Sweeney, alors qu’ils rejoignaient la cour.
– Merci, je prends toujours bien soin d’elles. Avec Bruce, ce sont mes deux autres amours ! lui sourit-elle.
Puis la jeune femme stoppa brièvement, réfléchissant à voix haute :
– Les bureaux sont allumés à droite, mais la boutique aussi, de l’autre côté… Inspecteur, nous allons commencer par la visite de la distillerie. Ensuite, nous irons voir dans les bureaux si mon oncle Daniel est là.
– Un dimanche ? Il n’est pas marié ?
– Si, mais avec la distillerie ! plaisanta Rhoda. Et ce mariage d’amour dure depuis bientôt trente ans… Non, plus sérieusement, reprit-elle, je crois que Daniel est incapable de passer plus d’une journée loin de l’entreprise. Avant mon retour, il y a six ans, c’est encore lui qui habitait la maison.
– La vôtre, celle où nous avons déjeuné ?
– Oui, en effet. Peu de temps avant que je ne revienne m’installer, Daniel a acheté un joli cottage à Bowmore, la principale ville d’Islay. C’est à quinze minutes à peine. La distance qui le sépare de Lagabhain doit lui paraître tout juste supportable ! plaisanta-t-elle encore.
– Je vois. Une vraie passion.
– On entre ? proposa Rhoda.
Quelques instants plus tard, l’inspecteur pénétra dans le bâtiment couronné de pagodes dans le sillage de Miss McGillis. Le hall était surmonté par un escalier de bois sombre qui donnait accès à des bureaux. Sur la gauche, on entrait directement dans un bar chaleureux, agrémenté d’une douzaine de tables ainsi que d’un large comptoir, et fermé à son extrémité par un grand panneau métallique qui encadrait une intrigante porte en acier. Sur la droite, on devinait l’accès à une vaste boutique où, tout autour des bouteilles de whisky Lagabhain, on découvrait une série de produits dérivés : polos, casquettes, vestes ou parapluies, mêlés aux souvenirs de l’île d’Islay.
– Venez, lui dit Rhoda, et elle le précéda dans la boutique.
En entrant, Sweeney aperçut sur la droite un homme de grande taille vêtu d’un costume, qui leur tournait le dos. Occupé à ranger des bouteilles dans une vitrine qui, probablement, avait souffert du passage des derniers visiteurs, il n’avait pas entendu arriver sa nièce et son nouvel ami.
La jeune femme lui lança :
– Bonjour mon oncle, vous allez bien ?
Faisant mine de ne pas être surpris, l’homme se retourna avec lenteur. Sweeney découvrit alors le frère cadet du père de Rhoda. Âgé d’une petite cinquantaine, Daniel McGillis portait un complet bleu sombre assorti à une cravate aux couleurs de Lagabhain, sur une chemise d’un bleu plus clair. À sa boutonnière, un œillet rose lui conférait une allure de dandy que ne démentait pas l’expression de son visage, rasé de près, anguleux, à l’expression maîtrisée, et au nez vigoureux surmonté d’une grosse paire de lunettes d’écaille. Ses yeux gris vert, peu mobiles, étaient rehaussés par une belle chevelure poivre et sel, étonnamment abondante pour un homme de son âge.
Après l’avoir embrassé, Rhoda lui présenta son invité :
– Voici l’inspecteur Sweeney, mon oncle. Archibald vient d’accepter d’être notre témoin de mariage ! lui apprit-elle, radieuse.
– Bonjour. Enchanté, lui dit le policier, et il lui tendit la main.
Avant de serrer les doigts fins et laiteux que lui présentait le nouveau venu, David McGillis l’observa brièvement. Il s’étonna : Lui, un inspecteur ? Avec ses brodequins usés, son pantalon informe, son pull défraîchi et cette drôle de canne de golf sur le bras, non vraiment ! Et puis cette barbe rousse mal taillée, franchement… Décidément, il ne ressemble à rien ce drôle d’oiseau ! conclut-il.
– Hem… Bonjour, monsieur. Très honoré… Sweeney ? Votre nom me dit quelque chose.
– Oui, mon oncle. Archie a résolu des affaires très célèbres. Tu te souviens, c’est lui qui avait…
– Merci Rhoda, merci, la coupa le policier. Ne déroulez pas tout mon CV, sinon j’aurai le sentiment de faire beaucoup plus vieux que mon âge !
– D’accord, lui sourit-elle, élargissant d’un coup sa terrible cicatrice.
– Bruce n’est pas là ? lui demanda son oncle.
– Non, il a pris l’avion pour Glasgow tout à l’heure. Un rendez-vous important demain matin. J’irai le voir mercredi, je pense… Mon oncle, enchaîna-t-elle, j’ai vu que les nouveaux fûts, ceux qui ont été déposés hier matin derrière le bâtiment, n’avaient toujours pas été mis à l’abri. C’est normal ?
– Oui, Rhoda. C’est moi qui ai dit aux gars de les laisser dehors toute la semaine, avant de les rentrer… Il devrait pleuvoir. Ça leur fera du bien d’être baptisés par l’eau de pluie d’Islay. Un supplément d’iode ne leur fera aucun mal.
– J’oubliais votre perfectionnisme, mon oncle. Mais je ne suis pas certaine que ça joue beaucoup dans le processus.
– Moi j’y crois, lui opposa-t-il. Le diable est dans les détails, Rhoda. Et ce sont toutes ces petites attentions qui font notre différence avec la concurrence… Le diable est dans les détails, répéta-t-il calmement.
– Bien. Je vous fais confiance, mon oncle. L’expérience est de votre côté… Au fait, est-ce que ce sont les fûts de Bordeaux ?
– Non, c’est le lot qui vient du Portugal. Les français arrivent dans quinze jours.
– D’accord, nota sa nièce.
Attentif à leur échange, Sweeney décida d’intervenir :
– Hem, pardon… Mister McGillis, je suis indiscret – déformation professionnelle, sourit-il, mais pourquoi est-ce Rhoda qui dirige la distillerie, et pas vous ?
– Vous n’êtes pas indiscret, le rassura le flegmatique Daniel McGillis. Il ajouta :
– Rhoda est en effet la propriétaire de Lagabhain, et moi je n’en suis que le gérant. En septembre, cela fera même trente ans que j’occupe ce poste.
– Oui, il faudra qu’on fête ça, promit sa nièce.
– Pardon, mais je ne comprends toujours pas… insista le policier.
– Je vous explique, répondit l’oncle de Rhoda. Je ne suis que le frère cadet de Philipp. Depuis l’incendie de 1881, et la malédiction des cadets de la famille, je ne peux pas être le propriétaire.
– Hein ? lâcha Sweeney, surpris.
– Cette année-là, poursuivit Daniel, mon ancêtre Adam McGillis, accompagné de son fils aîné Thomas, partit en carriole pour Port Ellen. Six fûts à livrer sur un navire en partance… Pendant son absence, Adam confia la surveillance de l’alambic à son fils cadet, John McGillis. Malheureusement, on raconte que John profita de cette occasion pour inviter à le rejoindre une fille du village dont il était amoureux. Pendant leurs ébats, une lampe à pétrole se serait accidentellement renversée dans la paille et, en quelques instants, l’incendie se serait étendu à tout le bâtiment… Au retour d’Adam et de Thomas, il ne restait plus rien du hangar et des dépendances, là où nous nous trouvons actuellement. Lagabhain, qui ne s’appelait pas encore Lagabhain, était parti en fumée !
– Ah mince, laissa échapper Sweeney.
Daniel continua :
– Fou de colère, mon ancêtre fit aussitôt modifier son testament : non seulement il déshérita son fils cadet John, mais il y ajouta une clause étonnante, qui spécifiait que plus jamais un cadet McGillis ne pourrait hériter de la distillerie.
– Great Scott ! On était plutôt rancunier au XIXème siècle !
– Vous pouvez le dire, l’approuva son hôte. Parce qu’ensuite, autant par tradition que par superstition, les aînés McGillis ont continué de ne léguer Lagabhain qu’à leur propre fils ou fille aînés. Et depuis, la distillerie n’a plus jamais pris feu ! ironisa Daniel.
– Quelle histoire… soupira Sweeney, amusé. Avant de reprendre :
– Et donc, dans votre cas, c’est…
– C’est mon père qui a hérité de la distillerie, le devança Rhoda. Il y a tout juste trente ans.
– Exactement, confirma Daniel. Mais voilà, Philipp n’avait pas achevé ses études à Oxford. Sur un coup de tête, il a quitté l’Angleterre et il s’est envolé pour l’Afrique du Sud. Là-bas, il a fini par s’installer au Zimbabwe, pour ne plus jamais revenir.
– Il y a rencontré ma mère, poursuivit Rhoda. Il l’a épousée, et lorsque mon grand-père est mort, et que papa a hérité de Lagabhain, il n’a pas souhaité rentrer en Écosse.
– C’est bien ça, dit Daniel. Je n’avais que vingt-deux ans à cette époque… Philipp m’a téléphoné. Il m’a confirmé que, même s’il était le propriétaire de la distillerie, il n’avait aucune envie de s’y investir. Alors, comme il lui était impossible de me la léguer, il m’a demandé si je voulais bien en devenir le gérant. Sans hésiter, j’ai accepté… Les dix premières années, Philipp n’est revenu que trois ou quatre fois d’Afrique, pour signer des papiers importants. Pour le reste, j’avais sa délégation en qualité de fondé de pouvoir. Il me laissait tout faire. C’est moi qui décidais de tout.
Rhoda expliqua :
– Ensuite, lorsque papa et maman sont décédés, je n’avais encore que douze ans, et ma sœur dix.
– Vous avez une sœur ? demanda le policier.
– Oui. Wanda, elle habite Liverpool. On ne s’entend pas très bien.
– Vous avez même coupé les ponts, précisa Daniel.
– Deux ans seulement nous séparent, mais nous sommes très différentes, reconnut Rhoda, les yeux dans le vide… Bien, où en étais-je ? s’agaça-t-elle, avant de rejeter sa belle chevelure en arrière. Ah oui, je vous disais : à douze ans, impossible de prendre la tête d’une entreprise. Avec Wanda, l’année après l’accident, on nous a envoyées en Suisse pour poursuivre notre scolarité, puis faire nos études. J’étais complètement perdue au départ… Afin de préparer mon avenir à la tête de Lagabhain, j’ai décidé de suivre le cursus d’une grande école de commerce. Enfin, diplôme en poche, j’ai pu venir prendre ma place ici, sur Islay.
– Dites, intervint Sweeney en s’adressant à l’oncle de Rhoda, si cela faisait plus de vingt ans que vous dirigiez Lagabhain, le retour de votre nièce n’a pas dû vous faire plaisir.
L’air franc, McGillis répondit sans détour :
– Pour être tout à fait honnête, et Rhoda le sait, je n’étais pas pressé de voir revenir cette toute jeune femme que je connaissais à peine. Je n’avais aucune idée de ce dont elle était capable, et de comment nous parviendrions à travailler ensemble.
– Les premiers mois, ça n’a pas toujours été facile. Hein, mon oncle ? et Rhoda lui adressa un sourire complice.
– C’est certain. Je ne suis pas le plus souple des hommes, confirma Daniel. Et puis cela faisait vingt ans que Lagabhain tournait à ma façon… Mais bon, reprit-il, au bout d’un moment, je me suis rendu compte que cette « petite sauvage d’Afrique » était très sérieuse, et qu’elle avait de bonnes idées… À vrai dire, l’irruption de Rhoda m’a réveillé. Je m’étais encroûté. Lagabhain tournait un peu en rond. Le poids des habitudes… Avec Rhoda, nous avons redéfini notre stratégie, modifié notre packaging, amélioré notre image de marque, tout en développant de nouveaux produits, surtout à l’export. Dorénavant, nous avons encore élargi notre socle commercial… Sincèrement, l’arrivée de Rhoda a peut-être sauvé la distillerie, conclut-il.
– Vous exagérez mon oncle, rétorqua sa nièce, un peu confuse.
– Non. Je sais ce que je dis, confirma sobrement Daniel. Tu nous as donné un coup de fouet, ainsi qu’un coup de jeune. Aujourd’hui, c’est ce qui fait que nous sommes passés devant nos concurrents.
– Un bel hommage… commenta Sweeney. Et une belle humilité de votre part, Mister McGillis.
– Non non, se défendit l’oncle de Rhoda. Il ne s’agit pas d’humilité, mais de sens des affaires. Car ne vous y trompez pas, monsieur l’inspecteur : Lagabhain est une affaire essentiellement familiale, et ce depuis des générations. La distillerie est notre raison d’être. Elle passe avant nos propres personnes. Elle nous survivra, termina-t-il, froid et déterminé.