Trente secondesCe type, Henry, m’a semblé un peu dérangé.
D’abord il a fait comme s’il pleuvait quand un mec dans la rue lui a craché deux fois dessus. Un moment après, alors que nous rentrions à la maison, il m’a demandé pourquoi je ne l’avais pas défendu. Défendu de la pluie ? ai-je eu envie de lui dire. Si ça se trouve, Henry avait pensé que j’étais son garde du corps. Les gens se trompent parfois. Je m’étais battu pour son portefeuille parce que je voulais toucher l’argent des photos et parce que j’avais cru que le voleur n’était pas accompagné. La salive sur le visage des autres ce n’est pas mon problème.
Mais je ne manquai pas de méditer un peu. Je me mis à assembler entre eux de petits éléments. La chemise coûteuse qu’il portait ce matin ; la carte bancaire dorée que j’avais découverte dans son portefeuille ; les deux crachats que le quidam lui avait balancés dès qu’il l’avait vu ; Henry était sûrement en contact avec le gouvernement de mon pays et c’était un de ces pistonnés qui brassent de grosses sommes, des comptes secrets, d’excellents contacts.
Très intéressant.
Je devais, moi, tirer ma famille de la vie infecte et répugnante qui était notre lot. Peut-être bien qu’Henry pourrait me donner un coup de main. Me faire obtenir un travail simple. Quelque chose. Une place d’assistant. Maintenant il y avait des milliers d’assistants. Je pouvais assister pour quelque chose. Je ne savais pas très bien pour quoi. Mais un assistant est une personne qui touche un salaire sans jamais comprendre exactement ce qu’on attend de lui. Avec un bon salaire je pourrais louer un petit appartement pour vivre avec Yasleitzi, mon trésor tropical, et je trouverais aussi un autre petit appartement pour le reste de la famille, un endroit où ils ne seraient pas obligés de dormir sur des matelas à même le sol et entassés dans la même pièce.
Parce qu’autrefois nous avons été des gens comme il faut, nous. Une famille sans histoires, opaque, paisible, comme il se doit. Mon père, Simao dos Santos, avait émigré aux Caraïbes en 1950, au cours d’un voyage qui l’emmena de Porto dans le ventre d’un bateau qui se balançait et où il s’employa à vomir toutes les cinq minutes avec énergie et bonne humeur. Cinq ans après son installation dans son nouveau pays, mon père fit la connaissance de ma mère, Inmaculada Torres, et ils se marièrent. Ils travaillaient à peu près dix-neuf heures par jour et, tout en dormant, papa profitait de ses rêves pour continuer à penser à tout ce qu’il devait faire le lendemain matin. Il posséda d’abord une cantine, puis il acheta un restaurant, puis une brasserie, puis un hôtel, puis une boulangerie, puis une rôtisserie de poulets, puis un autre bar, puis un supermarché. Quand Eugenio et moi grandîmes, mon père était déjà propriétaire de toutes les boutiques d’une rue située face à la mer.
Comme il avait vieilli il ne travaillait plus que dix-huit heures.
Le jour de mes quinze ans mon père décida de prendre pour la première fois de sa vie des vacances. Nous sommes partis à la montagne à l’hôtel pour quatre jours mais l’après-midi même nous avons dû rentrer parce que papa avait appris que les employés avaient ouvert le magasin avec sept minutes de retard.
La vie était paisible. Normale. J’entendais parfois mon père enfermé dans son bureau avec l’une ou l’autre des employées. Ils parlaient des affaires. Et au milieu des comptes des bénéfices du mois écoulé on entendait les mugissements euphoriques de papa.
J’appris que le sang du pays produisait ce genre d’effet sur la famille. Mes tantes arrivèrent du Portugal mariées à des compatriotes, mais peu de temps après je les trouvai sur ou sous un pêcheur, un vannier du port, se mordant la main pour que l’on n’entende pas leurs gémissements.
Ma famille est venue dans ce pays pour se déshabiller, pensai-je, et il me sembla tout naturel d’en faire autant. Mais un soir j’entendis près de la rôtisserie des poulets une voix familière, une sorte de gémissement déchiré. Je vis ma mère toute nue en train de coincer un de mes camarades de classe et de lui faire subir de tels assauts que le pauvre garçon hurlait de douleur et de plaisir. Cela me donna à réfléchir. Ce n’était pas ma famille portugaise, c’était toute ma famille qui aspirait à forniquer vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Cet épisode avec ma mère me déprima. Ma mère. Ma propre mère. Jusqu’alors je pensais que maman avait eu avec mon père deux ou trois rapports sexuels. Juste le nécessaire pour qu’Eugenio et moi venions au monde. Je supposais cela parce que tous deux devaient traîner une fatigue permanente après avoir autant travaillé, mais je me rendais compte maintenant que leurs horaires rigides n’excluaient pas de temps à autre un moment de divertissement. C’était horrible. L’image à laquelle j’avais recours sur la plage pour vaincre mes érections était d’imaginer mes parents en train de b****r. Cela me semblait répugnant, de mauvais goût. Comme c’était pénible. Parce qu’en plus la moindre des choses que l’on attend de la vie c’est de pouvoir assumer que sa propre mère est pure, que l’on est aussi une sorte de Jésus-Christ. Je me plaisais à imaginer qu’un soir maman était occupée à transporter des sacs de farine de blé et que juste à ce moment un ange lui était apparu pour lui dire : Inmaculada, tu seras mère, mais si tu ne racontes pas ce miracle et si ton fils ne se comporte pas comme un idiot il est possible qu’on ne le crucifie pas.
La découverte de ma mère luxurieuse changea ma vie. Les mères des autres étaient d’une parfaite pureté. La mienne non. Je commençais à comprendre pourquoi mes camarades de classe étaient enchantés de venir faire leurs devoirs chez moi, pourquoi cela les fascinait de venir à mes fêtes d’anniversaire. Je décidai de faire vœu d’abstinence. De compenser par ma pureté les excès libidineux du reste de ma famille. De réussir grâce à moi-même le rééquilibrage du monde. Qu’ils b*****t, eux.
La seule chose qui pouvait soutenir ma pureté c’était de m’inscrire dans un gymnase et me bourrer de stéroïdes, si bien que je m’adonnai pendant des heures à la culture physique. Je ne comprenais pas cette vie : des heures et des heures passées à te transformer en un monstre musclé, mais la foi en quelque chose d’inutile nous sauve du sexe. Si tu as la foi tu n’es pas obligé d’écouter les ouragans de ton corps. Il arriva alors que je fis une découverte : je plaisais aux femmes. Les filles du gymnase me tournaient autour, les dames déjà d’un certain âge étaient aussi tout sourire et leurs mains s’attardaient un peu trop pour me caresser les jambes, les épaules, les bras. Je me regardai dans un miroir. Je suis beau garçon, me dis-je. Mon célibat se compliquait. Quand on est laid ou juste quelconque on supporte le célibat avec une certaine aisance, avec une facilité qui exclut le moindre mérite. Mais moi avec mes cheveux blonds, mon visage marmoréen, mes yeux clairs, mon corps souple, musclé, comme celui de ces hommes dans les tableaux de Rubens, je peinais vraiment.
Je perdis. Les filles de ma rue me séduisirent peu à peu, monte un moment, on va étudier, accompagne-moi à la plage pour chercher des algues, emmène-moi au cinéma, masse-moi cette cheville qui me fait mal. Et à chaque fois je finissais nu sur elles, enfreignant ma promesse, contenant mon envie de pleurer parce que je ne possédais pas la force de volonté qui m’aurait permis d’être différent de mes parents et de mes tantes.
Ce qui est étrange c’est que bien des femmes ensuite ne me recherchaient plus. Elles se contentaient de cette première fois et ensuite elles évitaient de me parler ou elles ne répondaient pas à mes appels téléphoniques. Cela me donna une excellente réputation parmi les garçons du coin. Simao ne recommence jamais, Simao arrive, copule et s’en va. Mais certaines fois je ne voulais pas m’en aller. Quelques-unes de ces filles me plaisaient.
Un samedi matin j’entendis des bruits dans le bureau de mon père. Je jetai un oeil par la porte entrouverte comme je l’avais fait d’autres fois. Une mulâtresse divine avait une discussion avec mon vieux. Apparemment il lui proposait de faire l’inventaire avec elle étendue sur le sofa. La fille le menaça du poing et mon père, déçu, lui dit de s’en aller.
Lorsque je la vis dehors je me rappelai que c’était une des employées de la rôtisserie de poulets. Une fille mince, à la peau de mélasse, à la démarche gracile. Elle s’approcha de moi :
— Tu as entendu ce qui se passait, n’est-ce pas ?
Je fis non de la tête.
— Bien sûr que si, je m’en suis aperçue quand tu as passé la tête.
— Excuse-moi.
— J’aime bien ton père, c’est vrai – précisa-t-elle –, mais je ne veux pas de ce genre d’histoire avec lui parce que c’est toi qui me plais. Tu as de très beaux yeux. Je crois que ce sont ceux de ta mère. Cette dame a vraiment des yeux magnifiques.
Je souris. Ce genre de phrases ne me surprenait pas trop. Je les entendais de temps à autre. Nous allâmes à la plage. Nous passâmes l’après-midi ensemble.
Ce soir là j’annonçai à la maison que j’allais me marier avec une fille appelée Yasleitzi.
Cela déclencha tout un cirque. Les projets de mon père, c’était que je cherche une fiancée à Porto qui travaillerait intensément dans nos affaires. Je répondis que je n’avais même pas l’intention d’en discuter.
Je parlai à Eugenio avant d’aller me coucher. Je lui demandai s’il savait qu’il était possible de b****r pendant plus de trente secondes.
— On m’a déjà dit ça une fois. Ce doit être une légende – sourit-il d’un air cynique.
— C’est la vérité... Moi jusqu’à présent je vivais trente secondes spectaculaires avec les femmes. C’était incroyable le plaisir que j’éprouvais pendant cette demi-minute. Mais aujourd’hui, aujourd’hui ça a été merveilleux. Je crois qu’avec Yasleitzi j’ai tenu quatre minutes entières, la première fois. Et puis la seconde, parce que même si tu ne me crois pas il y a eu une seconde fois, j’ai tenu presque dix minutes, et à la fin elle a fait quelque chose de très bizarre que je n’avais jamais vu chez aucune autre fille : elle a crié et elle m’a griffé. Elle semblait très heureuse, je n’avais jamais vu une femme aussi heureuse.
— Très bien, très bien – murmura Eugenio et il s’éloigna avec un sourire qui me parut mal intentionné.
Je suis convaincu que l’ignorance est le chemin de la félicité parfaite. J’eus le soupçon que quelque chose d’anormal se produisait. Peut-être Yasleitzi était-elle une obsédée sexuelle ? Je lus. Je lus plusieurs livres que j’empruntai à la bibliothèque (à la maison mes parents interdisaient tout livre ayant un rapport avec le sexe), et apparemment mon truc de trente secondes clochait. Quelle existence fatigante. Non seulement il fallait se déshabiller devant une étrangère mais il fallait tenir un grand moment tout nu. Je me confortai dans l’idée du mariage. C’était mieux d’avoir tout le temps auprès de soi la même personne. Je me mariai. Mais pendant que j’étais à l’université mes camarades de cours me provoquèrent à nouveau, elles me tendaient des pièges, elles m’entraînaient dans leur chambre. J’essayai avec deux d’entre elles. Je me sentais désormais plus assuré car avec Yasleitzi j’étais capable de tenir pendant des heures à faire l’amour.
Cela rata avec la première. Trente deux secondes. Étendu sur le lit je murmurai d’une voix pâteuse : les bonnes choses, si elles durent peu, sont deux fois bonnes, mais elle se leva de mauvaise humeur et je compris qu’elle n’avait pas lu Baltasar Gracián. Avec la deuxième cela se passa mieux. La fille m’invita d’abord à boire une bouteille de Don Melchor de Concha y Toro * de 1991, et ce vin chilien éveilla en moi une ardeur inconnue. Nos ébats durèrent tout un après-midi.
Je compris que seule Yasleitzi ou le vin Don Melchor pouvaient tirer le meilleur de moi-même.
Cela ne servit pas à grand chose, à vrai dire. Le meilleur de moi-même par la suite ne voulut pas dire grand chose. Mais c’est une autre histoire qui n’a aucun rapport avec mes orgasmes.
Quelques temps après la ruine nous frappa. Pour lors ma famille et moi végétions comme des rats dans un taudis de la rue Général Juan de Yepes. Un long chemin pour une si grande misère. C’est pour cela que je pensai qu’Henry était un moyen possible de rétablir cette ancienne prospérité qu’avait vécue la famille Dos Santos et, en ce qui me concerne, de recouvrer au moins un peu de cet éclat, de cette élégance que j’avais autrefois possédés quand j’étais capable de me raser ou de soigner les boutons de mon visage en savourant les vocalises de Maria Callas.
Tandis que j’étais en train de penser à ces choses un couple dans une Ferrari s’était mis à nous regarder. Je ne leur prêtai aucune attention. Je calculai qu’avec un peu de chance j’obtiendrais qu’Henry m’invite à manger. Je l’insinuai à plusieurs reprises. Il ne parut pas le remarquer. Puis il me dit qu’il devait passer à son hôtel. Il devait écrire. Je lui demandai que nous nous retrouvions le soir. Il dit que cela lui semblait une bonne idée puis il souligna qu’il devait travailler à son œuvre.
Je haussai les épaules, gêné. Je vis passer dame Mary Carmen à côté de moi. Je pris congé en toute hâte. Je montai à la maison. Je pris ma batte. Quand je vis que la vieille était à nouveau chez elle je commençai à frapper le sol. Encore et encore. Comme le supplice de la goutte d’eau.
Dans ma bouche, comme une nostalgie, comme un royaume perdu, je crus sentir à nouveau le goût de ce vin chilien qui m’avait rendu si heureux.
* Le nom de ce vin chilien associe la « concha » – terme vulgaire qui désigne le sexe féminin – et le « toro », le taureau, symbole de virilité. (N. d T.)
Chapitre 8