Au moment où je retourne à mon local, mon bureau, j’apprécie ma nouvelle journée de travail. Je me dis que je suis plutôt ravie de cette nouvelle journée. Là où j’appréhendais la réaction de certains de mes patients, ils m’ont agréablement surprise en étant plutôt compréhensifs lorsque j’ai parlé de changements de traitements. Je ne pouvais pas leur annoncer de but en blanc que j’allais les réévaluer ni dénigrer mon prédécesseur. On m’avait pourtant dit qu’il fallait que je me méfie, que beaucoup tenteraient de me donner du fil à retordre, je ne trouve pas, bien au contraire. Ils sont même très coopératifs. Mais ce n’est pas ce qui me trouble le plus. Non, ce qui me trouble le plus, ce sont les notes du docteur Lockart, celles que j’ai découvertes en fouillant son bureau. Enfin, notes… Je devrais plutôt appeler ça les délires d’un fou.
Au fond d’un cahier et bien caché, il a fait une liste avec les noms de chaque patient, y a déversé sa haine contre eux, a écrit des choses si abominables que j’ai eu envie de vomir à plusieurs reprises. Comment peut-on considérer des êtres humains de cette façon ?
Par rapport à cette découverte ce que j’ai trouvé d’avantageux, c’est que ça m’a permis de comprendre pourquoi les dossiers et les patients ont été si mal gérés. Il s’en fichait complètement, ne voyait que sa f****e retraite qui tardait à venir. Dommage pour lui qu’il soit mort le lendemain de son départ.
Pour arranger les choses et avant de rentrer, je décide de sortir de nouvelles fiches de renseignements vides afin de pouvoir les remplir dès demain. À côté d’elles, je dispose mon enregistreur pour garder une trace sonore de ce qui se dira entre ces murs. Fatiguée, je referme la porte de mon bureau lorsque mon téléphone professionnel sonne. Un sourire ravi se dessine sur mes lèvres alors que je regarde lequel de mes résidents tente de me joindre. Je suis heureuse que l’un d’entre eux ose s’en servir, ça me prouve qu’ils me font confiance. Ici, je n’ai pas de cas grave, personne avec une maladie importante, mais plutôt des gens qu’on n’arrivait pas à canaliser et qu’il était plus simple de faire enfermer, ceux pour qui la prison n’était pas une option, mais dont personne ne voulait se charger, parce qu’inadaptés au monde. De ce que j’ai pu apercevoir de leurs pathologies, je dirais qu’il y a beaucoup de dépressifs, accompagnés de certains légers troubles du comportement, et c’est pour cette raison que j’ai décidé de les transférer dans le foyer. Là-bas, ils pourront recommencer à avoir une vie sociale, à réapprendre à vivre au milieu d’un groupe, à se reconstruire.
D’un pas rapide, je traverse chaque pièce pour me rendre dans le couloir des chambres et ne m’arrête que lorsque j’atteins la porte quinze. Sans hésitation, je frappe contre le bois et attends. Quelques secondes plus tard, j’entends parfaitement la voix de la résidente m’autoriser à entrer.
— Bonsoir, Sacha.
— Bonsoir, Doc… Vanessa.
Lorsqu’elle prononce mon prénom, sa voix baisse, ainsi que sa tête légèrement, comme si elle avait honte de ne pas s’être souvenue aussitôt qu’elle pouvait le faire. Cependant, elle poursuit.
— Je suis désolée de vous avoir dérangée, mais ça me fait bizarre d’être là.
— Je peux ? demandé-je en désignant une chaise.
Elle hoche timidement la tête et je prends place sans cesser de parler.
— Vous désirez en discuter ?
À nouveau, elle hoche la tête, sans ouvrir la bouche.
— Je vous écoute, l’encouragé-je d’une voix douce.
— Ça m’angoisse…
— Quoi donc ?
— De… d’être ici… Je… j’ai… C’est pas ma chambre, dit-elle dans un souffle.
— D’accord. Et qu’est-ce qui vous angoisse ? La chambre en elle-même ? Le fait que ce ne soit pas la vôtre ? Ou le changement ?
Elle ne me regarde toujours pas, mais je vois qu’elle prend le temps de réfléchir avant de me donner une réponse.
— Le docteur Lockart m’a dit qu’il ne fallait pas que je quitte ma chambre.
Bordel ! Cet homme aura fait plus de ravages que je ne l’aurai cru. Avec difficulté, je garde un visage doux, ravale ma colère, et réplique :
— Sacha, est-ce que cet endroit vous plaît ?
Une nouvelle fois, elle hoche la tête.
— Est-ce que vous aimeriez pouvoir y rester ?
Toujours en silence, elle acquiesce.
— Bien, parce que vous avez le droit de rester ici, si ça vous convient.
— Mais le docteur…, proteste-t-elle.
Entendre encore le nom de cet être me fait perdre patience, et je la coupe un peu trop durement à mon goût.
— N’’est plus votre médecin !
J’inspire discrètement pour me reprendre, me racle la gorge pour retrouver mon calme, puis poursuis :
— Il ne travaille plus à l’hôpital, je le remplace. Donc, si vous aimez être là, je ne vois aucun inconvénient pour que vous restiez. Mais si vous préférez, je peux vous rendre votre ancienne chambre. C’est comme vous le désirez.
Comme depuis le début de notre rencontre, elle se triture les doigts, puis cesse d’un coup et ose relever son visage pour ancrer son regard au mien.
— Vraiment ?
— Vraiment ! confirmé-je. C’est à vous de choisir.
Sa timidité du début laisse place à une jeune femme plus déterminée, lorsqu’elle dit :
— Alors, je veux rester.
La voir ainsi me met du baume au cœur. Ce n’est pas grand-chose, d’ici quelques minutes, peut-être seulement demain, elle redeviendra cette jeune femme qui se protège derrière sa timidité, qui n’ose pas, même si elle le veut, mais son affirmation est déjà une victoire.
— Très bien, dis-je en souriant. Vous avez besoin d’autre chose ?
— N… non. Merci beaucoup, Vanessa.
— De rien. Désirez-vous que je reste encore un peu avec vous ?
— N… non, ça ira. Merci, encore.
— Avec plaisir. Surtout, si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hésitez pas à me biper, lui rappelé-je en me levant. Bonne nuit, Sacha.
À son tour, elle me salue, et je quitte la pièce. Je reprends le chemin inverse, les mains dans les poches, lorsque mon portable vibre contre ma paume. Sans attendre, je le sors de ma poche et découvre qu’un autre résident a besoin de moi. Je sens que cette nuit ne sera pas de tout repos, mais je suis contente qu’ils n’hésitent pas à me joindre. Je reviens sur mes pas, dépasse la chambre de Sacha, pour finir par m’arrêter, quelques portes plus loin, devant la vingt. Je lève le poing avant de le laisser retomber. Avec lui, je ne sais pas vraiment à quoi m’attendre. Je n’ai pas été surprise qu’il m’apprenne qu’il n’a pas pris son traitement, en revanche, le voir se mêler si vite aux autres résidents, ça, c’était surprenant. J’étais persuadée qu’il mettrait plus de temps à se sociabiliser.
Après une nouvelle inspiration, je cogne contre la porte. Quand enfin il m’ouvre, je ne suis pas étonnée de le découvrir une nouvelle fois torse nu, malgré tout, je ne peux m’empêcher de le détailler. Au moins, cette fois, il a eu la décence d’enfiler un sous-vêtement.
Un sourire fugace apparaît sur ses traits tandis qu’il m’invite à entrer.