Le lieutenant Garrel éclate de rire.
— Ne me tente pas… je tombe amoureux facilement.
— Votre copine ne serait pas d’accord.
— Comment tu sais que j’ai une copine, toi ?
— J’ai mes sources…
Alex s’interpose aussitôt entre eux.
— Bas les pattes. J’ai fini mon service. Pour ce soir, c’est moi qui reste avec elle.
Catherine et sa nièce reviennent à ce moment-là. Le remplaçant de Blake détaille Philippine de haut en bas.
— C’est elle, votre nièce ?
Victor acquiesce, puis précise aussitôt :
— Par alliance.
— Bien… je crois que j’aurais besoin de l’interroger seule, pour mieux comprendre.
Victor lève les yeux au ciel. Il avait déjà Alexis dans le rôle du dragueur, voilà maintenant un second prétendant potentiel. Heureusement, Simon Garrel est un bon flic.
— Lieutenant…
— Je plaisante, coupe Garrel en souriant. De toute façon, je ne suis pas très blonde.
Diana hausse les sourcils.
— Votre copine est blonde.
— Justement… j’en ai déjà une, faut bien changer.
Elle affiche un air scandalisé, ce qui fait rire Alexis et Simon. Diana grimace.
— Vous avez encore besoin de m’interroger ?
— Non, ça ira. Tu viendras faire ta déposition demain. On mettra ta protection en place.
— J’en veux pas. J’aime pas me sentir surveillée…
Victor se redresse aussitôt, le ton sans appel.
— C’est un ordre, Diana.
— J’aime pas non plus qu’on me donne des ordres. Ça me donne même envie de faire l’inverse. Je ne suis pas un de vos hommes, et j’ai parfaitement le droit de refuser votre protection.
Alex soupire, passe une main sur son visage.
— Pourquoi Will n’est jamais là quand il faut…
Diana pose les poings sur les hanches.
— Parce que tu crois que j’obéis aux ordres de William, moi ?
Catherine pose doucement une main sur son épaule.
— Trésor… ce serait peut-être plus sage que tu acceptes. Pourquoi ne viens-tu pas au manoir ?
— Merlin est dehors. Et puis je ne suis pas en danger.
Si on avait voulu me tuer, ils auraient pris le temps de me planter. Là, la lame m’a juste frôlée. Ils ont accéléré dès qu’ils ont vu que j’étais devant Philippine.
À mon avis, vous êtes bien plus en danger que moi… vous et Philippine. Il n’y aurait aucun intérêt à se débarrasser d’un homme juste pour m’atteindre.
Garrel s’adosse au mur, bras croisés.
— Mouais… c’est possible. De toute façon, je ne peux pas t’obliger à accepter.
Victor soupire profondément.
— Inutile de te demander d’être raisonnable, si je comprends bien…
Elle lui adresse un sourire doux.
— Je te promets d’être prudente.
Catherine l’enlace, la remercie à voix basse, puis la laisse partir à contrecœur avec le jeune policier.
—
— T’es vraiment pas possible… je te laisse cinq minutes et tu manques de te faire tuer.
— Oh, n’exagère pas…
— Tu ne peux pas t’empêcher de sauver les gens.
— J’ai pas réfléchi.
— C’est bien ça, ton problème, ma jolie. Tu agis avant de réfléchir.
— Mais tu aurais voulu que je fasse quoi ?!
Que je la laisse se faire renverser ? Ou pire ?
J’ai agi à l’instinct… t’aurais fait pareil.
— Peut-être. Mais moi, c’est mon boulot.
— Ben… Alex… mon travail, c’est de prendre soin des autres, non ?
C’est pas si différent du tien…
Il se moque gentiment, l’embrasse sur la tête.
— Allez… tu veux manger quoi ?
Tu veux pas venir chez moi ? On passe chez toi prendre quelques affaires, nourrir ton fauve, et tu crèches chez moi un jour ou deux.
Je serai plus rassuré… s’il y a un souci, je serai jamais loin.
— Mouais… pourquoi pas.
J’aurai besoin d’un massage ou deux, de toute façon.
— Je te sers qu’à ça, alors ?
— Oui.
Ils rient, se chahutent, mais Alex reste sur ses gardes.
S’il arrivait quoi que ce soit à Diana, il ne se le pardonnerait jamais.
—
Victor, lui, n’est pas plus rassuré. Il embrasse sa femme sous le regard contrarié de Philippine.
— Je ne suis pas tranquille à l’idée que tu rentres.
— Je serai bien protégée. Entre tes hommes et le personnel…
Et rien ne dit qu’on en veut à moi.
— Je vais demander à sortir dès demain.
— Ne t’inquiète pas. Je sais me défendre.
Demande plutôt à un de tes gros bras de surveiller Diana.
— C’est déjà fait.
— Parfait. Comme ça, il surveillera ton fils en même temps.
Victor… tu ne t’es même pas demandé si la prochaine cible pourrait être ton fils ?
— Bien sûr que si. Mais il est flic. Il sait se défendre.
Et puis, peu de gens sont au courant…
— Oui, enfin… tu es flic aussi, chéri. Et pourtant, tu n’as pas su éviter les coups de couteau…
Il grimace.
— Quant à toi, Philippine, retourne chez ton fiancé. Et n’en sors plus.
Elle hoche la tête en silence.
Confortablement installée dans le canapé de son ami, Diana réfléchit.
Ce qui s’était passé était regrettable, bien sûr. Elle se serait volontiers passée d’une blessure au dos, surtout d’une douleur qui allait lui rappeler son imprudence à chaque mouvement. Mais… malgré tout, cette histoire arrangeait ses affaires.
Si elle parvenait aussi à mettre Philippine en confiance, ce serait un atout de plus. Ce n’était pas gagné, loin de là. La jeune femme savait forcément des choses. Sur son amant, sur ses habitudes, ses absences, ses silences. À moins qu’il ne fasse partie de ces hommes qui ne se confient jamais sur l’oreiller.
Diana n’était pas encore certaine de la sincérité de Victor.
Depuis le début, leur relation était étrange. Elle l’avait trouvé antipathique presque immédiatement. Trop lisse, trop maîtrisé. Et pourtant… sa petite voix, celle qu’elle écoutait toujours, lui murmurait de lui faire confiance.
Jusqu’ici, cette voix ne l’avait jamais trahie.
Elle s’était disputée plus d’une fois avec Will à propos de ses enquêtes officieuses. À force d’arguments et d’obstination, il avait fini par reconnaître qu’elle était douée comme taupe. Mais il avait catégoriquement refusé de lui dire qui d’autre enquêtait en sous-marin avec lui. Hors de question qu’elle se mette davantage en danger en en sachant trop.
Alex était forcément dans le coup.
Le commandant aussi — après tout, c’était elle qui avait découvert qu’il pouvait être le véritable père de son ami. Elle avait même une théorie solide là-dessus. Will avait cependant accepté qu’elle continue de se rapprocher de Victor, histoire de vérifier s’il jouait franc jeu.
Victor n’était pas un saint.
Mais pas totalement le diable non plus.
Les paroles de Catherine, en revanche, la laissaient perplexe.
Était-il sincère ?
La voyait-il vraiment comme une sorte de fille, au même titre que sa femme ?
Ou jouait-il un rôle, attendant simplement le moment opportun ?
Une chose était sûre : il devait s’inquiéter pour ordonner qu’on la surveille. Un de ses gros bras, pas franchement discret d’ailleurs. Elle l’avait repéré sans difficulté, grâce à une méthode vieille comme les romans policiers : son miroir de poche, sorti sous prétexte de se recoiffer.
C’est le genre de réflexes qu’on garde quand on a été séquestrée pendant des mois.
On vit ensuite avec la peur que ça recommence.
On scrute, on anticipe, on soupçonne.
On devient un peu parano.
Diana sentait qu’elle pouvait faire confiance à Victor. Elle en était presque certaine.
Mais son enlèvement avait laissé des traces profondes.
— Pizza ou burger ?
Elle sursaute quand Alex claque des doigts devant son visage.
— Allô ? Ici Alex… planète Terre.
— J’étais ailleurs… Tu disais quoi ?
— Pizza ou burger ?
— Burger.
Il sourit, faussement sûr de lui.
— Tu pensais à quoi ? À mon corps de rêve ?
— Oh… à plein de choses. Cathe m’a dit que ton père voulait devenir mon parrain.
— Il faut bien qu’il ait une excuse crédible pour expliquer à ses amis pourquoi tu n’es pas encore dans son lit.
— C’est pas faux. Et puis vos collègues vont finir par se demander pourquoi j’ai autant de passe-droits…
— Surtout pourquoi il t’engueule aussi souvent.
— Ça n’est pas arrivé tant que ça. Et pour la manif, j’avais rien fait de mal.
— À part donner un coup de pied à un officier en lui disant : « les poulets, c’est meilleur en nuggets que vivants » ?
— C’est lui qui m’a cherchée. Moi je manifestais juste pour nos droits.
— Tu taguais les murs de la mairie.
— Liberté d’expression.
— T’as eu de la chance qu’il te rattrape pas.
— Il avait qu’à courir plus vite.
— C’est vrai que t’es rapide… un vrai chat sauvage.
(Il marque une pause.)
Tu iras au manoir, alors ?
— Peut-être… je suis sûre que c’est passionnant tout ça.
— Holà. Commence pas à mener l’enquête. Tu restes bien sagement à jouer la petite fille parfaite.
— Pfff…
— Soupire pas. C’est pour ton bien. Déjà que j’aime pas le voir te tripoter…
(Il prend une voix exagérément mielleuse.)
« Viens, mon ange… sois une gentille fille pour ton papa… »
— J’ai du mal avec les surnoms affectueux, mais bon…
— « Trésor… viens faire du shopping avec moi… »
— Ne te moque pas de Catherine. Elle est gentille. Je l’aime bien.
— Ouais, moi aussi. Mais elle est toujours dans l’excès.
— Tu imites très bien ton père, en tout cas.
Elle se redresse légèrement.
Allez, fils, va me chercher un verre, j’ai soif.
Il lui tire la langue.
— Montre ta blessure. Je vérifie le pansement, et ensuite, si t’es polie, je t’apporte à boire.
— C’est qu’une égratignure… ce qui fait mal, c’est les bleus. Je crois que le guidon m’a tapée.
— Avec un peu de chance, quelqu’un aura filmé.
Il la chouchoute : massages légers, plaids, une bougie parfumée qu’il ne sort d’ordinaire que pour rassurer certaines filles. Il l’embrasse sur le front, inquiet.
— Tu penses à quoi ?
— Dis rien à William… il va s’inquiéter, et ça sert à rien vu qu’il est loin.
— Hum… il a demandé à Garrel de le tenir au courant. Il va le savoir.
— Il m’énerve, ce type…
— Envoie-lui un message. Il sera rassuré, d’accord ?
Elle soupire, mais obéit.
Alex choisit le programme télé. Diana profite de son attention pour réclamer des gratouillages de tête. Elle ne tarde pas à s’endormir.
Vu sa blessure, il la laisse semi-allongée, tire la rallonge du canapé pour en faire un lit, puis s’installe à côté d’elle pour continuer sa série. Il se déshabille, baisse les lumières et descend les stores avec la télécommande — avantage du tout électrique.
Diana est emmitouflée dans les plaids. Il va chercher sa couette et revient s’asseoir près d’elle. Son arme est rangée dans un petit coffre, mais un taser et quelques bricoles restent à portée de main, discrètement dissimulés parmi des accessoires bien plus… intimes.
Il s’apprête à fermer les yeux quand le téléphone de Diana vibre. Il répond au message inquiet de son cousin.
" Blessée ?! Comment ?! Quand ?! Je vais dire à Garrel de t’envoyer quelqu’un !
— T’inquiète. Elle est chez moi. Et elle a refusé la protection de toute façon. Mais un des hommes de mon père nous suivait tout à l’heure, je suis sûr qu’il l’a envoyé pour la surveiller.
— By Jove… c’est grave ?
— Non. Une éraflure, et un joli bleu.
— J’aurais jamais dû partir pour cette maudite formation…
— Désolé, mec.
— De quoi ? Quand je t’ai demandé de la surveiller, c’était comme un grand frère, pas comme un garde du corps. C’est pas ta faute.
— Quand même… j’ai pas envie que ça se reproduise. Elle a accepté de rester chez moi deux ou trois jours. Après, peut-être le manoir.
— Me dis pas que t’as peur de la laisser là-bas ? Y a des gardes du corps en smoking partout.
— C’est pas eux qui m’inquiètent…Il veut en faire sa filleule.
— Comme Edmond ?
— Ouais. Voilà.
— Elle en pense quoi ?
— Pas grand-chose, pour l’instant.
— Elle est près de toi ?
— Oui. Elle dort.
— J’essaierai de l’appeler demain… pour qu’elle accepte la protection."
Ils échangent encore quelques mots, puis se souhaitent bonne nuit.
Alex repose le téléphone, jette un dernier regard sur Diana endormie…
et reste éveillé un peu plus longtemps que prévu.
C’est à regret qu’Alexis referme la porte sur son amie encore endormie.
Il espère sincèrement qu’elle ne fera pas de bêtises.
Diana ouvre un œil.
Il est encore tôt.
Elle profite de l’absence totale d’impératifs pour se rendormir.
Une heure plus tard, une envie pressante la tire du sommeil. Elle soupire, capitule et se lève. Sur la table basse, un petit-déjeuner l’attend, accompagné d’un mot lui demandant de rester tranquille — faute de quoi il se verrait obligé de faire usage de ses menottes.
Elle sourit.
Puis son regard est attiré par la fenêtre. En bas de l’immeuble, un type costaud. Même carrure que celui qui l’avait suivie la veille.
Tiens donc.
Et si elle montrait à Victor qu’elle était plus rusée que ses hommes ? Une petite leçon ne ferait pas de mal.
Elle emprunte la douche d’Alexis, s’habille, se maquille légèrement. Son regard s’attarde sur son sweat déchiré. Triste fin. Pour une fois qu’elle en trouvait un bien… et pas au rayon homme.
Une fois prête, elle ferme l’appartement à clé, prend l’ascenseur et sort rapidement. Elle emprunte un passage discret menant au local à poubelles. À première vue, aucune issue. Pourtant, elle se dirige droit vers une porte dissimulée, qui débouche à l’arrière du vieil immeuble.
Elle rejoint l’hôpital à pied.
Devant l’entrée, elle attend que le feu passe au vert. Manifestement, l’ambiance est tendue à l’intérieur. Des infirmières sortent, suivies d’un médecin.
— Vous êtes sa fille ?
— Heu… pas vraiment. Sa filleule.
— Si vous arrivez à le faire changer d’avis… il tient absolument à sortir aujourd’hui.
— Ah…
Il repart, pressé, la laissant seule.
Diana entre en souriant.
— Bonjour, commissaire.
Victor, de nouveau vêtu d’un costume élégant, sursaute presque. À peine cinq minutes plus tôt, l’homme chargé de la surveiller lui a assuré qu’elle était toujours chez son fils.
— Diana… que fais-tu ici ?
— Je suis venue vous voir. Vous n’êtes pas content ?
— Bien sûr que si. Je ne t’attendais pas ce matin, c’est tout.
— Alors ? Vous sortez aujourd’hui ?
— Oui. Je ne vais pas rester ici pendant que mes proches sont en danger. Et mes hommes ont besoin de moi…
Il grimace en portant une main à son ventre.
— Vous avez mal.
— Ce n’est pas douloureux… juste désagréable.
— Vous comptez aller au poste comme ça ?
— Et comment voudrais-tu que j’y aille ?
Son regard glisse vers le déambulateur abandonné dans un coin. Elle se mord les lèvres. Il suit son regard et la fusille du sien.
— N’y pense même pas.
— J’ai rien dit…
Il avance lentement.
— Vous voulez que je vous aide ?
— Donne-moi juste ton bras, Trésor. Puisque tu es là… tu viendras avec moi. Garrel prendra ta déposition.
— Si vous voulez… je peux même vous lâcher quelques mètres avant, histoire que personne ne voie que vous avez besoin d’aide.
Il rit et appelle son chauffeur.
Dans la berline luxueuse, Diana s’attache.
— N’en voulez pas à votre homme. Il ne pouvait pas savoir qu’il y avait une sortie à l’arrière, par le local à poubelles. Même Alex l’ignore sûrement. Il n’y a que les aides ménagères qui connaissent ces trucs-là.
— Quel homme ?
— Allons, commissaire…
Elle soutient son regard. Il soupire.
— D’accord. C’était pour ta sécurité.
— Occupez-vous de la vôtre. Je n’aime pas être surveillée. Vous le savez.
— Comment va ta blessure ?
— Ça ne fait pas mal… pas autant que votre manque de confiance.
Il grimace, rit trop fort.
— Ne me fais pas ces yeux-là. Je vais lui dire d’arrêter. Mais promets-moi d’être très prudente.
Elle promet. Ne retire pas sa main quand il la lui embrasse.
— Après ta déposition, j’aimerais que tu viennes déjeuner à la maison.
— Si ça vous fait plaisir. Au moins, il n’y a que vous et Catherine aux déjeuners. C’est mieux.
Devant le commissariat, elle le laisse descendre seul et demande au chauffeur de la déposer plus loin.
Victor fait son retour sous les applaudissements de ses hommes, se tenant droit malgré la douleur. Rien, à première vue, ne laisse deviner qu’il a reçu trois coups de couteau. Il discute, puis part avec son frère pour faire le point.
Dix bonnes minutes plus tard, Diana entre à son tour, souriante.
— Je cherche le lieutenant Garrel.
Simon la rejoint.
— Alors, chaton… tu peux tout me réexpliquer ?
— Pourquoi vous m’appelez chaton ?
— Parce que quand je t’ai coursée, t’avais l’air d’un petit chat des rues. Ébouriffé, mais sacrément leste.
Elle soupire intérieurement. Pourquoi toujours ces surnoms ? Pourquoi pas WonderDiana ou BadasseGirl ?
Elle raconte tout. Les sons, les images, les détails.
— Et la moto puait.
— D’accord.
— Problème de filtre à air, sûrement.
— T’es garagiste maintenant ?
— J’essaie d’aider. Peut-être qu’ils vont l’amener au garage. Alex a une moto, il pourrait se renseigner.
— Hum…rien d'autre ?
Elle se penche vers lui, baisse la voix.
— Je vous ai rien dit, hein…
— T’inquiète. Je suis une tombe.
— C’est sa maîtresse.
- Qui ?
- Phillippine !
Il sourit, intéressé.
— Ah… ils se sont bien gardés de me le dire.
— Normal. Elle est plus jeune que moi. Et c’est la nièce de sa femme.
— La femme est au courant ?
— Oui. Et attention, je dis pas que ça la rend suspecte. Elle a un alibi. Et aucun mobile. Elle est même plus riche que lui.
— On cherche dans le banditisme. Les querelles de bonnes femmes, ça m’intéresse pas.
— Vous avez tort. Je suis sur que c'est passionnel ! Comme par hasard, on s'en prend à une maîtresse... ça sent la jalousie
Il sourit en coin.
— Tu veux enquêter à ma place ?
— Ne me tentez pas.
— Allez, signe et file.
Elle signe.
— Embrassez Alex pour moi.
Elle attend Victor dans la voiture. Par curiosité, elle questionne le chauffeur.
— Ce bouton, il sert à quoi ?
— Le mini-bar, mademoiselle.
— Et celui-là ?
— Sièges chauffants.
— Et ça ?
— Lumières.
— Romantique… il doit en passer, des femmes, ici.
— La vie privée de Monsieur ne me regarde pas.
— Je suis sûre qu’il y a un bouton distributeur de capotes. Il doit briser beaucoup de coeurs sur ses sièges..
— Je ne peux rien dire.
_ Est ce que certaines font des scènes de jalousie des fois ?
Il appuie sur un bouton. Une vitre de séparation se ferme.
— Hé ! C’est de la triche !
Elle croise les bras et appuie sur un autre bouton. De la musique classique envahit l’habitacle.
La portière s’ouvre.
— Au manoir, Jeff.
— Oui, monsieur.
Diana s’attache, un sourire en coin.
— Vous allez bien ?
— Oui… mais j’ai hâte de rentrer. Je ne t’ai pas trop fait attendre ?
— Non…
Diana tripote absolument tout : boutons, trappes, rangements secrets. Victor la surveille du coin de l’œil, de plus en plus crispé. Et évidemment, à la toute fin du trajet, elle ouvre un petit coffre dissimulé sous l’accoudoir.
— Non, ne… !! Touche pas à cet accoudoir !
— Je le savais… qu’il y en avait.
Elle lui lance un regard triomphant, puis sort de la voiture sans même attendre que Jeff lui ouvre la portière.
Catherine les accueille avec un large sourire, visiblement ravie de voir Diana.
— Diana, Trésor… ton dos ne te fait pas trop mal ?
— Ça va. Alex m’a bien chouchoutée, j’ai moins mal.
— Le cuisinier a préparé ton plat préféré. Viens…
Elle la prend par la taille et l’entraîne à l’intérieur, laissant Victor se débrouiller seul. Il grogne et fait signe à son chauffeur de l’aider à monter.
— Mademoiselle m’a interrogé sur vos… relations avec certaines passagères, explique Jeff à voix basse. J’ai fermé la vitre.
— Tu as bien fait. Qu’est-ce qu’elle voulait savoir exactement ?
— Si vous aviez des relations sexuelles dans cette voiture…
— Voilà pourquoi elle cherchait des préservatifs.
— Elle m’a aussi dit qu’elle était convaincue qu’une de vos maîtresses voulait vous tuer.
Victor tente de rassurer son chauffeur, mais lui-même n’est pas vraiment serein. Si Diana se met à jouer les détectives, elle pourrait se mettre sérieusement en danger.
Il rejoint les deux femmes qui rient ensemble quand un éclair noir et blanc lui passe entre les jambes.
— Bordel… !
— Fenrir ! s’exclame Diana. Tu as encore grandi ! Ouiii… tu es beau, gentil chien !
Le jeune chien couine d’excitation pendant qu’elle le couvre de caresses. Catherine en profite pour embrasser son mari.
— Tu m’as manqué.
— Toi aussi… tu es sublime.
— J’ai été prise de court par ton message ce matin. C’était pour mon amant… je n’ai pas eu le temps de me changer.
— J’espère que tu as encore assez d’énergie pour moi…
— Dans ton état, ce n’est pas raisonnable. Mais peut-être… si tu es gentil.
Les oreilles surdéveloppées de Diana captent la conversation malgré les voix basses. Elle se force à ne pas grimacer.
Catherine les envoie se laver les mains, puis le déjeuner se déroule tranquillement. À part les râleries de Victor, frustré que sa femme lui interdise le vin.
Après le repas, ils s’installent dans un petit salon. Victor allume une cigarette sous les regards réprobateurs.
— J’ai le droit. Le médecin l’a autorisé.
Il n’en fume que la moitié avant d’appeler un employé.
— Apportez-moi le cadeau.
Une petite boîte est tendue à Diana, qui la prend, surprise.
— C’est quoi ?
— Un cadeau… pour te demander quelque chose.
— Un service ?
— Plus ou moins. Comme je te l’ai dit, je te considère un peu comme une fille. Et, je veux me rattraper.. Pour Gregory. J’aimerais que tu sois ma filleule. Rassure-toi, ça n’a aucune valeur légale. Mais, j'aurais une excuse pour te rendre la vie plus douce.
Elle se mord les lèvres et ouvre la boîte. Un collier en or rose. Un renard. Son prénom gravé, encadré de petites ailes d’ange.
— Est-ce que… vous comptez vous mêler de ma vie ? Mes fréquentations… ce que je mange ?
— Absolument pas. Sauf si tu te mets en danger.
— Et vous allez me faire la morale ? M’obliger à venir aux dîners de famille ?
— Je serais mal placé. Et non, rien de tout ça. Je veux seulement que tu fasses partie de nos vies… de façon un peu plus officielle que ton lien avec mon fils. Un engagement moral, rien de plus.
Elle observe le collier un long moment.
— Donc… officiellement officieuse, c’est ça ?
— On peut dire ça.
— Si ça ne m’engage à rien… et que ça vous fait plaisir… j’accepte. Mais…
— Mais ?
— Ça ne veut pas dire que je vous apprécie.
— Je sais. Tu peux continuer à me détester cordialement.
— Parfait.
Catherine l’embrasse, émue.
— Je suis contente que tu acceptes. Je crois que l’infirmière arrive, je vais l’accueillir.
Diana s’assoit près de son nouveau parrain et lui tend le collier.
— Vous m’aidez ? Il est très beau… merci.
— Avec plaisir. Je l’ai fait faire spécialement pour toi. Edmond a une gourmette, je voulais quelque chose de plus féminin pour toi.
— Tant que vous ne faites pas de différence…
— Je n’ai pas le droit d’avoir une préférée ?
— Nonl accroche le collier autour de son cou, juste au creux de sa peau constellée de petits grains de beauté.
— Il n’y a rien de sexuel dans cette relation, commissaire ? Ce n’est pas une manière détournée de me mettre dans votre lit… ?
Il ne se vexe pas. Il soupire doucement avant de répondre.
— Non. Je ne me le permettrai pas. J’estime trop William. Pourquoi penses-tu ça ?
— Commissaire… je connais vos goûts pour les jeunes femmes. Et je ne suis pas stupide. Certains de vos regards n’étaient pas seulement paternels.
Victor prend quelques secondes, choisissant ses mots avec soin.
— C’est vrai. Au début… tu me plaisais beaucoup. Oui, j’ai eu envie de te séduire. Mais j’ai compris que tu n’y étais pas sensible. Et crois-le ou non, je l’ai accepté.
Il esquisse un sourire.
— Ça t’a rendue encore plus attachante. J’ai appris à te connaître, et mes sentiments ont changé. Surtout après ton enlèvement. Aujourd’hui, j’ai envie que tu sois dans ma vie et dans celle de Catherine. Pas dans mon lit.
Il marque une pause.
— Tu as fait beaucoup pour moi. Tu m’as réconcilié, au moins en partie, avec Alex. Sans parler des vies que tu as sauvées.
Elle l’observe, attentive.
— Vous l’avez appelé Alex. D’habitude, vous dites toujours Alexis. Il préfère son surnom, vous savez.
Elle se penche et l’embrasse sur la joue.
— Je vous crois, commissaire. Et je suis soulagée que vous ne vouliez plus me mettre dans votre lit. Ça me mettait très mal à l’aise.
— J’en suis désolé, répond-il doucement.
" Je ne t’aurais jamais fait de mal, sois-en sûre. J’aime séduire… mais je n’ai jamais forcé aucune femme."
Elle sourit timidement.
Surtout ne rien laisser paraître. Ne pas montrer que la peur est toujours là.
Heureusement, Catherine revient, non pas avec l’infirmière, mais accompagnée d’Edmond et de sa mère.
— Bonjour Victor. Je venais voir ma sœur, je ne savais pas que tu étais rentré. Bonjour Diana.
— Bonjour, madame.
Elle salue Edmond d’un geste, puis se lève.
— Je vais rentrer chez Alex, sinon il va s’inquiéter.
Victor se lève à son tour et l’enlace.
— À bientôt, Trésor. Appelle-moi si tu as le moindre souci.
— Ne commencez pas à vous inquiéter inutilement…
Catherine l’embrasse et lui caresse les cheveux.
— Reviens vite. Tu me manques déjà. Viens, je te raccompagne.
Une fois dehors, Catherine la serre dans ses bras.
— Si tu as la moindre inquiétude, promets-moi que tu reviens ici.
— Promis.
— Merci d’avoir accepté sa proposition.
— C’était sincère. Ça me fait vraiment plaisir.
Catherine hésite, puis reprend :
— Il a l’air sincère, oui… mais je connais son goût pour les jeunes femmes. Et je tiens trop à toi pour qu’il gâche tout. Alors, s’il a le moindre geste déplacé, s’il te met mal à l’aise d’une quelconque façon… promets-moi de m’en parler.
— Oui. Promis.
Elle baisse un peu la voix.
— Mais je ne veux pas que ça crée des problèmes entre vous. Et puis… il m’a dit qu’il n’avait plus ce genre de sentiments.
— Ne t’inquiète pas pour nous.
— Je saurai me défendre, vous savez.
— Je n’en doute pas, mon ange.
Elle sourit.
— Je peux aller voir Iris avant de partir ?
— Bien sûr. Tu n’as jamais besoin de demander.
Diana s’éloigne, et Catherine la regarde partir, enfin un peu rassurée.