Avant-proposCe recueil est tiré d’un répertoire d’une extrême richesse de contes populaires, transmis et enrichis à travers les siècles par des conteurs ou des conteuses anonymes, véritables gardiens de la tradition orale.
On distingue trois grandes catégories pour l’ensemble de ce répertoire :
– les contes et les légendes d’origine berbère, phénicienne et romaine,
– les contes, les légendes et les gestes d’origine arabe,
– les contes proprement tunisiens.
On peut y ajouter les contes empruntés aux différentes cultures du bassin méditerranéen, qui, à l’instar des contes des deux premières catégories, se sont imprégnés des valeurs et des coutumes locales au point de se confondre avec les contes du terroir. L’ensemble reflète en effet les divers aspects de la vie collective tunisienne et témoigne de la vivacité créatrice de ce peuple, même s’il présente parfois des traits communs à l’ensemble du monde arabo-m******n.
Ces contes apparaissent comme un exemple de la richesse de l’imaginaire tunisien. Ils traduisent, dans une abondance d’intrigues, d’aventures et de quêtes, une sagesse millénaire. Car conter est divertir et enseigner en même temps ; rares sont les contes qui ne prêchent une morale, ne prônent une conduite, ou ne prodiguent un enseignement.
Depuis longtemps, en Tunisie, comme partout dans le monde arabe, le conte avait un rôle très important à tenir dans la vie quotidienne. Il se devait de traduire le poids de la religion, des croyances et des valeurs grâce à un langage simple (le parler tunisien) pouvant être compris par tous.
Selon Othman Kaâk1, hormis l’époque antéislamique où l’on a peu d’indices sur la manière dont se déroulaient les séances de contes et qui laisse supposer que cela se passait en milieu familial ou tribal restreint pendant les veillées, l’art de conter est devenu, avec l’arrivée des Arabes à la fin du VIIe siècle, une véritable institution. Les conteurs tenaient le haut du pavé, dans les enceintes des mosquées, relatant les mythes et les légendes de la péninsule arabique des temps préislamiques (l’épopée de Saïf Ibn Dhî Yazan2, les aventures de Antar Ibn Chaddâd3), les faits marquants des compagnons du Prophète, l’épopée de la conquête islamique (les conquêtes du Yémen et d’Ifriqya4), et plus tard, la geste des Béni Hilâl5. Ils ont été délogés des mosquées par les jurisconsultes le jour où ils ont repris des contes d’origine israélite, pour s’installer sous les remparts des grandes villes ou sur les places publiques.
L’art du conte connaît son essor sous les Fâtimides6 qui ont importé avec eux les contes déjà célèbres au Moyen-Orient, tels Les mille et une nuits, Kalila et Demna, les contes de Jeha ainsi que les contes des Alaouites7. Face à l’engouement de la population, les Fâtimides se servent des conteurs ainsi que du haschisch8 comme moyens de détourner les gens des affaires politiques. On assista alors à la prolifération d’officines spéciales (mikhâna) aménagées dans ce but, où les fumeurs de haschisch et les amateurs de contes s’en donnaient à cœur joie. À cette époque, les conteurs étaient rassemblés en des corps de métier et les services de ceux qui parvenaient à la notoriété étaient rémunérés et retenus à l’avance.
Lorsque Aboulhassan al-Chadli9 introduit le café en Tunisie au milieu du XIIIe siècle, le conteur devient un personnage incontournable. À cette époque, les cafetiers s’attachaient les services d’un conteur pour égayer la soirée et attirer une clientèle férue de contes. Les cafés rassemblaient chaque soir pour des veillées tardives un public adulte venu se divertir, s’instruire et rêver.
Se tenant généralement assis sur une estrade surplombant l’assistance, une canne à la main, le conteur, fdawi en parler tunisien, déclamait les contes de mémoire, épisode après épisode, et parvenait ainsi à tenir en haleine des spectateurs émerveillés. Il faisait des coupures chaque fois qu’il percevait des signes de lassitude, et entamait alors des séances de nawâdir et de m’hall châhed10. À la fin, le serveur faisait le tour parmi l’assistance, un plateau à la main, pour recueillir le prix de l’audition, sorte d’obole qui servait à payer le conteur.
Avec les places publiques où les conteurs tenaient des séances diurnes, offrant aux badauds des contes ponctués par des chants populaires ou liturgiques, le café demeura longtemps leur lieu de prédilection, même sous l’occupation française, jusqu’à l’avènement de la radio qui va les évincer définitivement. Ils ont dû alors se contenter des places publiques. Ainsi, dans le vieux Tunis, les places de Halfaouine, Hafsia et Souk-el-Âsr vont connaître leur heure de gloire. Au milieu d’une foule curieuse toujours avide de sensations, les conteurs côtoyaient des saltimbanques de tous bords : charmeurs de serpents, montreurs de singes, voyants, jongleurs, joueurs de cartes, briseurs de chaînes, vendeurs d’herbes médicinales et des sellek-el-wâhline11…
Cela dura jusqu’à l’aube de l’indépendance, où les nouvelles autorités dirigeantes, sous l’impulsion de Bourguiba12 qui voulait moderniser le pays, s’emploient à éradiquer les racines du sous-développement et sortir la nation de sa torpeur. On s’acharne alors sur les symboles de la société traditionnelle. Tout ce qui avait un trait à la tradition était voué aux gémonies : tatouage, tenue vestimentaire (voile, turban, fez stambouliote), rassemblement de quelque nature que ce soit sur la voie publique, jeûne du ramadan, même la langue classique, jugée trop pédante et trop conformiste a cédé la place, du moins en partie, au parler de tous les jours. Certains choix ont été judicieux : abolition de la polygamie, maîtrise de la démographie, émancipation de la femme, nouveau code de la famille, scolarisation des jeunes filles… D’autres ont eu un effet ravageur. Ainsi en est-il des conteurs qui, depuis la fin des années cinquante, n’ont plus droit de cité. Chassés des places publiques, remplacés dans les cafés par la radio puis par la télévision, ils se sont éteints dans l’insouciance totale.
Au début des années soixante, seul Abdelaziz El Aroui13 a été autorisé à diffuser, à travers les ondes de la Radio nationale, des contes moralisateurs inspirés de la sagesse des nations, manière de soutenir la politique d’émancipation de la population entreprise par le pouvoir. Conteur émérite, à la voix posée et agréable, il tenait en haleine, chaque dimanche, des dizaines de milliers d’auditeurs, heureux de revivre, même en l’espace d’un court moment de l’après-midi, de bons souvenirs ou de retrouver le paradis perdu de leur enfance. Ayant été moi-même un de ses auditeurs les plus fidèles, je tiens à lui rendre hommage et à saluer sa mémoire. Quelques contes figurant dans ce recueil émanent de son répertoire qui a été rassemblé et publié à titre posthume.
Un point mérite d’être noté : parallèlement à ces conteurs qui pouvaient, jusqu’à une date récente, se produire dans les espaces publics ou privés, il existe une autre catégorie, dont la contribution à la sauvegarde, la transmission et l’enrichissement du répertoire oral n’en est pas moins importante, celle des conteuses qui n’avaient dans la société traditionnelle que le cercle familial pour donner libre cours à leur don. Leur répertoire et leur public diffèrent de ceux des conteurs. Soulignant ce clivage dualiste masculin-féminin, le sociologue Abdelwahab Bouhdiba affirme qu’il y a une nette distinction à faire entre les contes d’hommes et les contes de femmes. « Les contes d’hommes virils et respectables, écrit-il, comportent toujours une morale et plutôt une bonne morale. Quant aux femmes, disons que leurs contes se moquent éperdument de la morale, du conformisme et peuvent à l’occasion être fort grivois. »14
Farfelus pour les uns, obsolètes pour les autres, ces contes de femmes, s’adressant généralement aux enfants, n’en constituent pas moins une base d’enseignement et un facteur de socialisation. Ils jouent un rôle fondamental dans la formation de la personnalité de l’enfant tunisien et l’éveil de son imagination. Par-delà leur côté divertissant, ils instaurent une certaine complicité entre la conteuse et l’enfant, et établissent, de fait, la connivence fondamentale de la mère et de son enfant. Truffés de symboles, se prêtant à des interprétations multiples, ils ont la particularité d’être authentiquement tunisiens, collés de près aux réalités de la vie quotidienne, reflétant à souhait l’imaginaire collectif.
Ces contes prodigués naguère par les grand-mères, les grand-tantes lors des soirées familiales se sont, eux aussi, estompés peu à peu, au gré des mutations de la société tunisienne. La modernité a fini par les jeter aux oubliettes, au point que certains contes font figure de survivance. Même les vieilles, vivant dans des régions retirées, sont supplantées par les feuilletons et les séries télévisées. Les antennes paraboliques dont la prolifération a atteint tout le pays ont fait le reste.
De nos jours, seuls quelques passionnés s’attellent de temps à autre, à recueillir à travers le pays, le précieux héritage des conteurs et des conteuses, dernier souffle d’une espèce en voie de disparition.
Dans ce recueil, émanant d’un choix personnel, figurent des contes d’hommes et des contes de femmes ; le but étant de refléter autant que possible la richesse de cette littérature orale tunisienne et la variété de ses composantes.
Boubaker Ayadi
Montreuil, 7 mai 2007
DIEU ET SES CRÉATURES : L’UNIVERS