1. Chapitre premier - Le souci-2

1628 Words
La partie cycliste était qualifiée de sélective, puisqu'il y avait des montées à presque dix pour cent, des descentes techniques, des relances après des changements de direction. Bien sûr, il fallait aussi savoir rouler en position aéro sur des grandes lignes droites, parfois avec un vent défavorable de face ou de travers, les gros rouleurs allaient apprécier. Pour terminer, les dix kilomètres à pied ne devaient pas présenter de difficulté particulière, et ainsi favoriser les coureurs rapides, leur permettant de reprendre des places sur les athlètes de grand gabarit. Peut-être que Jeff et lui allaient courir ensemble, si le plus jeune venait à rattraper le vétéran à vélo, comme cela s'était déjà produit plusieurs fois les saisons précédentes. Rendu humble par les compétitions de plus de dix heures, ses objectifs étaient de ne pas se blesser, que tout se passe bien pour les autres coureurs, et, dans une moindre importance, de réaliser une bonne performance. Dans ce milieu, Bruno connaissait de nombreux concurrents. Certains avaient fait partie du même club que lui, d'autres couraient sous d'autres couleurs de maillots, ou avec une licence pour la journée. Les habitués du triathlon savaient déjà, à peu de choses près, les chronos qu'ils allaient réaliser dans chaque discipline, leur classement final et les concurrents qu'ils devaient sportivement redouter. Heureusement, il demeurait une part d’imprévisible, comme la gestion de la répartition des efforts, l'état de forme du moment. Ces mêmes paramètres concernant aussi les autres coureurs, les résultats variaient quelque peu. La glorieuse incertitude du sport s’appliquait moins en endurance que dans les jeux de balle, cela expliquait probablement le faible engouement du public, qui préférait que le hasard occupe une large place. Ceux qui venaient applaudir les triathlètes étaient généralement des amis, de la famille et des riverains, admiratifs de tant d’efforts, et épatés par la chorégraphie des deux transitions. Bruno regarda sur Internet les relevés du chronométrage officiel de l'édition précédente de cette compétition albigeoise, pour se fixer des objectifs réalistes. Il envoya un texto à Jeff pour le taquiner amicalement, en résumant la journée du lendemain ainsi : — 22mn à la nage, 70mn à vélo, 47mn à pied, 2h20 avec les transitions, et toi ? Le téléphone vibra presque aussitôt, et il put lire la réponse du trentenaire : — 25, 65, 45, 2h15 :o) Il retourna en guise de défi : — O.K., tu vas me servir de lièvre, la chasse est ouverte ;o) — Même pas peur, à demain, Elmer ! — Repose-toi bien, Bunny ! Les nuits se suivent et ne se ressemblent pas. Celle qui se terminait n'avait pas emporté avec elle le cauchemar de la perte du chat Bijou. La fatigue de Myléna réclamait déjà sa prochaine dose de sommeil réparateur, il n'était pourtant que huit heures et demie. La jeune femme resta assise un moment avec l’impression pénible d'avoir dix ans de plus, voire quinze. Aucun message n'était arrivé sur son téléphone, pourtant resté allumé toute la nuit. Rien ne pourrait lui faire oublier Bijou. Il lui avait tenu compagnie pendant ses nombreuses années d'études supérieures, particulièrement attiré par les feuilles de cours sur lesquelles il adorait s'asseoir. Les bienfaits que cet animal apportait le matin, aucun homme ne pourrait les lui offrir. Myléna n'envisageait pas de remplacer son compagnon félin, elle était comme endeuillée. Elle eut envie de remplir la gamelle du chat pour conjurer le sort, le faire revenir. Elle se retint de lui parler, imagina les réactions matinales du mistigri, ses frottements contre les jambes, sa toilette sur le lit défait encore tiède. La sonnette de la porte retentit. N'attendant pas de livraison et encore moins de visite, elle espéra aussitôt qu'un voisin eût retrouvé Bijou endormi sur son palier. La jeune femme entrouvrit la porte, mais c’était seulement une dame âgée qui se tenait là, les mains jointes, en robe grise et en pantoufles. La grand-mère présenta ses excuses pour l'heure matinale, et expliqua : — J'ai lu l'annonce dans l'immeuble, il me semble avoir reconnu votre chat dans l'escalier hier soir. Vous n'étiez pas là quand j’ai voulu vous prévenir, et j’ai trouvé qu’il était trop tard pour revenir. Il a passé la nuit chez moi bien sagement, et si c’est bien lui, vous pouvez le récupérer, j'habite juste au-dessus de chez vous. L'immeuble sembla comme illuminé par un bonheur rayonnant de nouveau, tel un ciel après un orage. Bijou allait bien, il avait dormi juste à deux pas, et il y avait une gentille personne qui s'en était occupée avec délicatesse. — Merci beaucoup madame. Je vous suis très reconnaissante. Je ne vous ai pas vue lorsque j'ai fait le tour du voisinage. Comment avons-nous pu nous rater ? — J’étais probablement chez mon kiné, je me fais prescrire des séances pour mon dos régulièrement. Je n'en ai pas vraiment besoin, mais ses soins m'apportent du bien-être. Depuis que je ne peux plus danser, j’apprécie particulièrement cette relation chaleureuse et nos discussions différentes de celles de mon coiffeur. Votre minet a gratté à ma porte hier soir, je ne sais pas d’où il venait, il avait des toiles d’araignées sur les moustaches. Un bonheur n'arrivant jamais seul, la rencontre avec cette mamie pleine de douceur et de sincérité redonna à la jeune femme des forces en un instant. La vie redevenait belle, remplie de promesses et de bons sentiments. — Quand voudriez-vous que je vienne le chercher ? Tout de suite ? — Je préfère éviter de déranger un chat qui dort, et le vôtre s'est assoupi après avoir mangé un peu de mes œufs brouillés et bu du lait, mais si vous voulez le reprendre, passez quand vous voulez, je ne vais pas sortir de la journée. — Si vous voulez, je serai chez vous en milieu de matinée, vers dix heures, je vous apporterai quelques petites choses à grignoter pour vous remercier. — Ne vous compliquez pas l’existence, je vous offrirai volontiers une boisson chaude, c'est entendu pour dix heures. Myléna se sentit revivre comme après une mauvaise grippe. Elle fit réchauffer son thé et griller de nouveau ses tartines de pain au sésame. Une fois son petit-déjeuner pris, elle fila dans la salle de bains pour son cérémonial quotidien des grands jours, à base de gels moussants, de divers laits, crèmes, et de cosmétiques légèrement teintés. Pour cette matinée ensoleillée de juin, une petite robe bleue et des escarpins de couleur fauve assortis à son sac firent l'affaire pour aller rejoindre une pâtisserie vers la place des Carmes. L’air matinal de ce dimanche de juin diffusait le parfum des tilleuls de la ville. Les Toulousains semblaient plus souriants que d’habitude, peut-être était-ce une perception optimiste, ou alors le bonheur était contagieux. Une heure et demie plus tard, elle appuya sur le bouton de la sonnette de sa voisine du dessus, madame Eugénie Briand-Delpech. Elle fut accueillie par la femme encore alerte et par Bijou contre les jambes, manifestement content d'avoir retrouvé sa maîtresse dans ce second chez lui. C'était un exploit surprenant, car les chats en général étaient plutôt attachés à leur domicile, et celui-ci semblait faire là sa première exception. Cela envoyait aussi un signal très positif sur la tranquillité du lieu et le caractère de la personne âgée. Tout en buvant une tisane de composition personnelle de la grand-mère, et en grignotant quelques tuiles aux amandes, Myléna apprit diverses choses sur cette dame, de toute évidence heureuse de recevoir de la visite. Elle était divorcée depuis une vingtaine d'années, d'un mari volage. Il venait la voir de temps en temps, car tous deux n'avaient rien perdu de leur tendresse réciproque. D’après la personne encore très alerte, il semblait que son ancien époux cherchât à se rapprocher depuis sa retraite, mais la dame avait pris goût à son indépendance tardive. La jeune femme déduisit de certains détails qu’Eugénie devait avoir environ soixante-quinze ans, à peu près comme sa propre grand-mère, avec un style plus volubile. La voisine âgée avait été maman de deux garçons, mais son fils cadet était décédé avec sa belle-fille dans un accident de voiture. Il lui restait l’aîné, installé en région nantaise, marié et père d’une jeune étudiante, aussi agréable que brillante. Myléna sentit chez sa voisine beaucoup de force et de contrôle de soi, pour retenir la tristesse qui l'inondait en évoquant cet épisode douloureux de sa vie de maman. Bien sûr, les années n'avaient rien effacé, mais elle avait appris à gérer ce chagrin irréparable. La mamie prétendit que sans l'existence de sa petite fille, elle n'aurait pas trouvé le courage de continuer à vivre dans un monde aussi cruel. Le simple fait de parler de l’avenir de son unique descendance lui redonna peu à peu le sourire, et la maîtresse du chat comprit que sa présence ici avait été bénéfique à elles deux. Chacune d’elles retrouvait chez sa convive une relation comparable à l’entente d’une jeune femme avec sa grand-mère, et leurs affinités étaient spontanées. De son côté, Eugénie découvrit, avec surprise et intérêt, que sa nouvelle voisine du dessous était diplômée en sociologie, qu'elle cherchait un emploi, si possible dans un cabinet de recrutement ou pour une administration. La dame fut stupéfaite d’apprendre que pour ne pas se laisser désœuvrée, sa jeune invitée tentait en parallèle une activité de cyberdétective, consistant à faire des recherches sur Internet à la place de personnes qui n'en ont pas le temps, et qui ont les moyens de déléguer ce travail. La personne, à l’esprit encore très vif, sembla plutôt bien comprendre les possibilités offertes par les nouvelles technologies. Elle expliqua que ses connaissances étaient basées sur les émissions de vulgarisation et les séries policières américaines. Elle cita divers succès de programmes télévisés. Alors que leur pause prenait fin, Eugénie confia brièvement qu'elle avait quelques dons prémonitoires. Elle prétendit voir parfois des choses sous forme de flashs avant qu'elles ne se produisent, et affirma que ce talent ne cessait de grandir. Elle ajouta que sa grand-mère bretonne était guérisseuse, que les femmes de sa famille avaient toutes des aptitudes très développées, comme la main verte qui fait réussir toutes les plantations, ou le don d'enlever le feu du zona. Myléna s’intéressa poliment à ces allégations, ne portant pas de jugement définitif sur les limites de la science et des phénomènes inexpliqués. Toutes deux se quittèrent en se faisant la promesse de partager d'autres tisanes en milieu de matinée ou d'après-midi. Il est des ententes qui n'attendent pas le nombre des années pour en connaître la valeur.
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