Chapitre 1

312 Words
1 Avec une profonde satisfaction, Romuald Valmorel contempla son image dans l’immense miroir vénitien fin XVIIIe siècle fixé dans l’entrée de son vaste appartement. À presque soixante-dix ans, l’ancien banquier conservait toujours une heureuse silhouette de jeune homme. Sa chevelure blanche, soigneusement coiffée en vagues à reflets gris-bleu, avait été miraculeusement épargnée par les ravages de la calvitie. Son sourire avenant, dont il n’était d’ailleurs pas avare, montrait une dentition éclatante en parfait état. La fortune qu’il avait dépensée en soins dentaires, ces dernières années, n’avait pas été vaine. Lorsqu’il regardait ses interlocuteurs, en fronçant les sourcils et en adoptant un air vaguement ironique très étudié, la tête légèrement penchée sur le côté, il estimait qu’avec ses yeux clairs il ressemblait à Paul Newman ou bien encore à Stewart Granger, selon son humeur du jour. Bref, Romuald Valmorel, après avoir été un bellâtre toute sa vie, était devenu, avec l’âge, ce que l’on appelle « un vieux beau ». Il se rendit dans le salon et déposa soigneusement une pièce de deux euros sur le coin droit d’un buffet ancien en chêne massif ramené d’Italie voici des années et fleurant bon l’encaustique. Cela faisait partie du « rituel ». Puis il consulta sa montre-bracelet, une superbe Audemars Piguet « Royal Oak » à cadran bleu, et se frotta lentement le menton, songeur. Plus qu’une demi-heure. Valmorel resserra le nœud de sa cravate club et vérifia que tous les boutons de son gilet en soie étaient bien fermés. Puis il revêtit lentement une veste d’intérieur pourpre, du dernier chic pour peu que l’on apprécie le style gentleman anglais classique, s’assit dans un immense et confortable fauteuil de vieux cuir marron et s’empara d’un magazine littéraire plutôt hermétique auquel il était abonné. Il commença à le feuilleter distraitement, sans vraiment s’intéresser aux articles, histoire surtout de se donner une contenance. Il fallait tout à l’heure qu’il ait l’air surpris. Cela aussi faisait partie du « rituel ». Il n’avait plus maintenant qu’à attendre. À son âge, cela n’avait pas vraiment d’importance. Romuald Valmorel ignorait, à ce moment-là, qu’il lui restait moins de deux heures à vivre.
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