I
Jeudi 26 octobre 1967C’est un bruit léger, un craquement à peine perceptible, qui le réveille au milieu de la nuit. Le plafond se fendille doucement. Il pense inévitablement à un tremblement de terre. Ces choses-là n’arrivent pas qu’aux autres, les vieux du village évoquent parfois celui qui a détruit trois bergeries et endommagé quelques habitations bancales juste au début du siècle.
Plus surprenant : les fissures du plâtre rougissent lentement, les murs vibrent et se déforment.
Sûr qu’ils vont se refermer sur lui, l’engloutir…
Sûr qu’il va étouffer sous des tonnes de gravats…
Son souffle est court, sa respiration devient saccadée, son cœur s’emballe. Un halètement insupportable. Des gouttelettes rouges suintent du plafond lézardé. Du sang ! Oui, c’est bien du sang qui dégouline en maigres filets.
Il voudrait crier, alerter les voisins. Il ne peut pas, ses cordes vocales sont comme paralysées.
Les murs se rapprochent inexorablement… Le sang qui asperge maintenant son visage, coule le long de son torse, imbibe les draps et le matelas…
Il ouvre la bouche, tente à nouveau de hurler. Aucun son n’en sort, mais des centaines de minuscules araignées s’échappent de sa gorge. Au contact du sang qu’elles lapent avec avidité, les arachnides grossissent, grossissent… Certaines le mordillent, elles paraissent friandes de sa chair. Il essaye de s’envoler pour leur échapper. Il bat des bras comme si c’était des ailes. En vain. Il reste collé au sol tandis que le plafond s’affaisse. Bientôt, l’effrayante cohorte d’insectes affamés s’acharne sur son abdomen. Ces saloperies de bestioles veulent l’éventrer, lui dévorer les tripes ! La chambre est si rétrécie, si sombre et si froide… Elle ressemble à un tombeau.
La peau de son ventre cède sous les crocs des araignées.
Il sent ses viscères se répandre. Une odeur chaude et écœurante envahit la pièce. Une poignée de serpents s’écoule de ses entrailles.
Il étouffe…
Il a besoin d’emplir ses poumons d’air pur. La minuscule chambre est vraiment lugubre avec son plafond noirci, ses meubles en châtaignier teintés au bitume de Judée et son papier peint à grosses fleurs élimé et jauni. Une odeur acide de feu de bois éteint flotte dans la pièce. Des faces inconnues – de vieilles photos en noir et blanc dans des cadres ovales – le fixent sans aménité, grimacent et le menacent.
Que lui reprochent-elles ?
D’être vivant ?
Il n’en sait rien.
Ici personne ne l’aime, personne ne l’a jamais aimé.
Il essuie son front perlé de sueur, se redresse péniblement. Il titube mais parvient à ouvrir la fenêtre, à offrir son visage au souffle frais du vent du nord. Les murs tanguent encore un peu lorsqu’il se retourne, mais ils reprennent doucement leur place. Les araignées, les serpents et le ruissellement de sang disparaissent peu à peu.
Il va traîner encore quelque temps ces effets secondaires qu’il connaît bien : les hallucinations, l’impression de chaleur alors que le thermomètre ne doit pas dépasser les 12 degrés, la chair de poule, les frissons, la bouche sèche, les tremblements… Il sait que ça va passer. Mais quand ? Il faut s’armer de patience. Il s’efforce de respirer profondément, de reprendre ses esprits.
Son père ne doit pas le découvrir dans cet état. Il ne comprendrait pas. D’ailleurs, comment pourrait-il lui expliquer ?
Il s’en veut. C’est bien sa faute si ça a dégénéré. « Une goutte, une seule goutte », leur répète inlassablement le médecin-capitaine… Lui en a pris deux. Deux toutes petites gouttes seulement, il a à peine dépassé la dose. Il pensait maîtriser ça. Ce n’est certes pas la première fois qu’il en use, voire qu’il en abuse. Certains de ses collègues pourraient même affirmer qu’il est accro. C’est faux, il en consomme uniquement pour le boulot, pour booster ses méninges. S’il le fallait, il pourrait s’en passer du jour au lendemain.
Il souhaitait seulement se vider l’esprit, se sentir ailleurs. Il a pensé que ça l’aiderait…
C’est réussi !
Il saisit le flacon de verre brun posé sur la table de nuit pour le ranger dans la vieille armoire d’où émanent des relents de linge humide et de lavande moisie. Des parfums de son enfance… Depuis combien de temps cette chambre n’a-t-elle plus été aérée ? Depuis combien de temps cette armoire n’a-t-elle plus été ouverte ? La porte grince lorsqu’il la referme.
Il reprend sa place, accoudé à la fenêtre. Le paysage n’a pas changé. Tout en bas, la vallée est noyée par un brouillard matinal. Aucune vie n’anime les maisons noires du village planté au-dessus du massif vert bronze. Tout ce que son regard embrasse n’est qu’une gigantesque nécropole écrasée par un silence lourd et vaguement menaçant, un univers de pierre transi, d’arbres aux branches noires et tordues qui déchirent le ciel plombé comme si elles l’imploraient.
L’air est glacial. Il respire à plein poumons.
Dans son dos, les murs frissonnent toujours, mais ça va aller, tout va rentrer dans l’ordre. Il attribue en partie ce dérapage à une fatigue inhabituelle. Les vols de San Francisco à New York, puis de New York à Paris-Orly, le train de la gare de Lyon à celle d’Avignon, les cars d’Avignon au village avec deux changements. Un trajet interminable. Une trentaine d’heures, peut-être plus… Si on ajoute les neuf heures de décalage horaire et la consommation anormale d’alcools de toutes sortes qui lui a permis d’endurer les attentes interminables dans les aéroports, tout s’explique. Sa seule crainte est que les hallucinations resurgissent dans la journée, lors de la cérémonie.
Il reste ainsi un long moment, immergé dans le paysage de son enfance, et ça lui fiche un de ces cafards… Il s’est ennuyé ici. Des heures, des jours, des mois, des années… Il y a perdu son temps. Pire, il y a perdu sa jeunesse. Ce pays n’est pas – ne sera jamais – le sien même s’il y est né vingt-sept ans plus tôt.
Il hait ces automnes humides aux relents de ferments, à la lumière ternie, lorsqu’on devine que, d’un jour à l’autre, le hameau engourdi va basculer dans les mois obscurs. Viendra alors le temps du gel, du verglas, du mutisme et de la solitude morbide… Ici, l’hiver est sans pitié. Les neiges précoces tiennent parfois jusqu’en mars ou avril. Cinq ou six mois de vie mise entre parenthèses. Si les femmes et les hommes du pays le supportent, c’est certainement parce qu’ils sont pareils à ce terroir, âpres et farouches. Ils sont des fils de l’hiver, repliés sur eux-mêmes. Ils puent l’étable et la bergerie et traînent les remugles hircins jusqu’au fin fond de leurs couches.
Il ne les aime pas.
Oh, bien entendu, il n’affirmera jamais qu’il met son père dans le même sac. Avec son père, c’est différent : ils ne se parlent pas. Question d’habitude… L’indifférence est souvent pire que la haine. D’ailleurs, il n’a aucune hâte de le croiser. Le vieux doit l’attendre en bas. Il a déjà dû s’occuper des moutons, lui qui toute sa vie a été au boulot avant 5 heures.
Il referme les battants de la fenêtre. La chaleur qui faisait battre son sang dans ses tempes s’est dissipée, la valse insidieuse des murs s’est estompée. Pour combien de temps ?
Il jette un œil sur le cadran de sa montre. Il est quand même l’heure de descendre, de pointer le bout de son nez.
Il entend son père rallumer le poêle de fonte qui refoule. Une fumée brune et âcre envahit le rez-de-chaussée. Le vieux râle et entrouvre la porte d’entrée pour provoquer un courant d’air. Une langue de bise sibérienne balaye l’escalier.
Henri frissonne. On se les gèle vraiment dans cette p****n de baraque ! Il regrette de n’avoir pu obtenir de chambre à l’auberge. Ç’aurait été plus confortable, et ça lui aurait évité de croiser cet homme auquel il n’a jamais rien eu à dire à longueur de journée. La veille, lorsqu’il a téléphoné d’une cabine de l’aéroport d’Orly à l’auberge du village, pompeusement rebaptisée hôtel-restaurant depuis deux ou trois ans, le fils Riquet lui a répondu qu’il n’y avait plus une seule chambre de disponible.
Plus une chambre, en novembre, hors vacances, à Agnost-d’en-haut ?
De qui se moque-t-on ?
Qu’est-ce que ça veut dire ?
Il se passe quoi dans ce bled perdu où l’auberge n’affiche jamais complet, même en plein mois d’août ?
— T’as du café réchauffé… grogne le père en indiquant d’un signe de tête la cafetière émaillée sur la cuisinière.
— OK, se contente-t-il de répondre.
Ici, on ne se salue pas. Ni « Bonjour », ni « Merde ». Alors, les grandes effusions…
Le vieux hausse les épaules. « OK », c’est bien une manie américaine, ça, pense-t-il. Son fils est devenu un Amerlo, un étranger. Mais ça n’a guère d’importance, ça fait si longtemps qu’il n’est plus de ce pays. Qu’il n’est plus son fils.
Henri remplit un bol de grès de café tiède. Il ne peut retenir une grimace lorsqu’il trempe ses lèvres dans cette lavasse pire que le plus mauvais des cafés américains.
Ça n’échappe pas au père :
— C’est ta mère qui le faisait, lance le vieux en guise d’explication plus que d’excuse.
Ils n’ont pas échangé plus de trente mots, la veille, lorsqu’il a débarqué du car. Il était plus de huit heures du soir. Il avait réussi à faire prévenir son père par le fils Riquet. Pas évident… Il n’existe que deux postes téléphoniques dans le village : celui de l’auberge, celui de la mairie. Autant dire qu’un seul est disponible.
Le père n’a pas formulé la moindre interrogation à l’adresse de ce fils épuisé par un jour et demi de voyage. Pas la moindre question sur sa vie, son boulot ou la Californie… Pour sa part, Henri s’est contenté de lancer un « Ça va ? » auquel le vieux a répondu par un regard noir. La question était, il est vrai, assez mal venue…
Le père lui a servi un bol de soupe au chou et un verre de vin âpre sans prendre la peine de s’attabler.
— Je soupe tôt, a-t-il prétexté pour ne pas l’accompagner. Ta chambre est prête au premier. Je vais me pieuter un moment, ensuite j’irai rejoindre ta mère pour le reste de la nuit. Si tu veux la voir, elle est à côté, dans la chambre du bas.
Sa mère…
Il a avalé la soupe et le pinard, puis a poussé la porte de la chambre du rez-de-chaussée. La flamme des cierges dispensait une lumière blafarde, étrangement vivante, qui faisait danser les ombres sur le visage de cire. Son cœur se serra face à l’immobilité marmoréenne de celle qui l’avait porté, torché et élevé jusqu’à l’âge de onze ans avant de devenir une étrangère. Ils avaient vécu des années l’un près de l’autre, sans jamais rien partager… Il le regrettait. Le silence et la solitude sont bien les maux qui rongent ce foutu pays et qui rendent l’âme de ses habitants aussi sèche que des sarments de vigne.
Il aurait voulu pleurer. Après tout, c’est le devoir d’un fils face à la mort de sa mère… Il ne le put. Pas une larme, pas un sanglot. Il déplora ce détachement, se persuada qu’il avait la vie devant lui, que ça ne servait à rien de se lamenter sur le passé et que dès son retour à Menlo Park, il oublierait sans remords Agnost-d’en-haut et tous ses habitants, fussent-ils ses parents.
Il prit place près du lit. La chaise grinça. Il lui sembla que sa mère lui souriait, mais ce n’était que l’effet des ombres flottantes. Il se souvint alors de ces moments de tendresse où elle le serrait contre sa poitrine. Il avait quel âge ? 3 ans ? 4 ans ? Des caresses rares, une sensation enfuie depuis des lustres.
Cette terre est rude, particulièrement impitoyable avec les femmes qu’elle étiole prématurément, les arrachant à une adolescence flétrie pour les projeter vers une vieillesse maussade et décharnée. Ici, les mères, écrasées par les contraintes ménagères et ouvrières, n’ont pas le temps de vivre, de cajoler leurs enfants. C’est tout juste si elles les mettent pas au monde en vitesse, entre deux lessives, avant que les servitudes domestiques et les travaux des champs ne les en éloignent définitivement.
Il observa le visage. Une vieillarde, usée jusqu’à la corde alors qu’elle n’avait pas cinquante ans. Il se souvint qu’il l’avait toujours connue vêtue de noir. Ici, le deuil tient de la routine, les filles le portent au sortir de l’enfance, alors qu’à San Francisco, les femmes de son âge arborent des robes à fleurs et donnent des formes extravagantes à leurs tignasses rousses en fredonnant Just Like a Woman de Bob Dylan…
Il est resté ainsi un long moment, assez mal à l’aise. Puis il est monté dans sa chambre, avec un verre d’eau et le sucre sur lequel il déversa les deux petites gouttes de l’étrange élixir contenu dans la fiole de verre brun.
Juste avant de s’endormir, il a entendu son père descendre. Quelques ectoplasmes psychédéliques vinrent hanter ses rêves pendant que le vieux allait passer une dernière nuit auprès de celle qu’il avait épousée trente ans plus tôt.
Il rince le bol sommairement, l’essuie et le replace dans le vaisselier débordant d’assiettes et de verres ébréchés, avant de se mettre en quête du père. Il leur reste sans doute quelques questions pratiques à régler…
Il le trouve dans la bergerie. L’odeur forte et ammoniaquée du fumier lui irrite les sinus. Un autre parfum de son enfance. Les moutons pataugent dans leur merde et leur pisse. C’est la mère qui s’occupait de la propreté du lieu. Sa maladie n’a rien arrangé…
— Je voulais te demander… L’enterrement est bien fixé à 11 heures ?
Le père acquiesce d’un signe de tête.
— Les pompes funèbres arrivent à quelle heure pour la mise en bière ?
— 10 heures.
— Tu as prévu quelque chose après ?
— Pour sûr ! Ici, on se sépare pas comme des chiens après le cimetière. On ira chez Riquet. J’ai commandé du vin.
Sa plus longue phrase… Il y a une once d’agressivité dans sa voix. Comme pour signifier qu’ici, on ne vit pas comme dans les villes où l’indifférence est la règle, qu’on sait partager ses joies et ses peines, qu’il existe une certaine forme de solidarité…
De solidarité ?
Tu parles…
Henri connaît bien les petites mesquineries et les rivalités qui montent les familles les unes contre les autres depuis la nuit des temps. Il suffit d’un partage jugé inéquitable, d’un lopin de terre contesté, d’une vente avortée, d’un propos mal interprété, d’une coucherie, d’une promesse non tenue pour déclencher des haines séculaires.
— J’ai apporté de l’argent… Pour les frais…
Le regard du vieux paraît soudain plus attentif. Ici, l’argent ne se refuse pas.
— Je te le donne maintenant ? reprend le fils.
— Mets-le dans le tiroir du buffet…
Ça fait longtemps qu’ils ne se sont pas autant parlé. Henri en profite :
— Le fils Riquet m’a dit que toutes les chambres de son auberge étaient louées. Qu’est-ce qui se passe ici ?
— Tu lui poseras toi-même la question après l’enterrement. C’est à cause du crime. Mais ces choses-là, c’est pas mes affaires ! Et c’est pas les tiennes non plus ! souligne-t-il en forme d’avertissement.
Le père lui tourne le dos pour aller piquer sa fourche dans un tas de foin. Il a à faire…
L’entretien est terminé.
Un crime ?
Dans ce trou perdu ?
Henri regagne sa chambre pour se laver sommairement au savon de Marseille et à l’eau froide. Avant de se changer, il aimerait se débarrasser des odeurs de rance, de moisi, de fumier de mouton qui imprègnent sa peau et ses vêtements. Au passage, il dépose une liasse de billets à l’effigie de Corneille dans le tiroir du buffet où ses parents placent leurs économies. Il n’a aucune idée du coût des obsèques. C’est certainement beaucoup trop mais il ne veut rien devoir à son père.
Et puis il sait bien qu’il ne reviendra plus jamais à Agnost-d’en-haut.