3- Delpuig ?... Louis Labadie à l’appareil.
- Monsieur Labadie, que me vaut l’honneur ?
- Je dois vous voir absolument ! Le plus vite possible. J’ai de gros soucis… de très gros soucis.
- Dites, monsieur Labadie, dites. Mais si vous préférez venir à mon bureau…
- J’ai besoin de savoir ce que je dois faire. Très vite. Je crois que quelqu’un va essayer de me mettre un meurtre sur le dos. Enfin, je crois… je veux dire que j’en suis quasiment certain.
- Mais le meurtre de qui ? Vous avez vu quelque chose ?
- Vous n’avez pas entendu sur France Bleu Roussillon ? Michel Combes.
- J’ai entendu, en effet. Michel Combes Le président de la Chambre d’Agriculture.
- Et de la Caisse Régionale du Crédit Agricole. Il a été retrouvé mort dans sa cave, près de Trouillas.
- Un crime diabolique dit-on. Et pour quelle raison craignez-vous qu’on vous accuse de ce meurtre ?
- Voilà… Avant-hier dans la journée, Michel Combes…m’a appelé. Un homme lui avait fait parvenir une vidéo qui nous compromettait tous les deux…
- Quel genre de vidéo ?
- Des bêtises… enfin… vous voyez… avec des jeunes filles… Si cette vidéo sortait, c’était catastrophique pour nous. Sa femme n’est pas du genre à admettre ce genre d’égarements. Quant à moi, vous comprenez… Enfin, vous imaginez les conséquences… Nous devions rencontrer le type hier en fin d’après-midi dans un bar à Figueres.
- Quelqu’un d’autre était-il au courant ?
- Non, personne.
- Vous en êtes absolument certain ?
- Absolument. Michel me l’a assuré.
- Vous avez vu la vidéo ? A part vous deux et les filles, y avait-il…
- Je ne l’ai pas vue. Michel non plus. Mais l’homme lui a révélé des détails qui ne laissent aucun doute.
- De quand date-t-elle ?
- Je n’en ai pas la moindre idée.
- Vous avez bien un souvenir de quand cela s’est passé ?
- Vous savez, ce sont des choses qui arrivent de temps à autre… entre amis… parfois seul… Le fait est qu’un homme nous a filmés avec un portable, dans un club à Barcelone. Nous devions le rencontrer hier soir à 21heures pour négocier. Peu avant 19 heures, Michel m’a envoyé un texto m’indiquant que le rendez-vous était modifié. Ca devait se passer à 20h30 dans sa cave de vinification près de Trouillas. J’ai tenté de le joindre à maintes reprises. Il n’y avait plus personne à son bureau et son portable ne répondait pas. Je suis allé au rendez-vous. Sa voiture était là. Je suis rentré dans la cave et je n’ai vu personne. J’ai fait le tour, j’ai appelé et personne n’a répondu. Je l’ai rappelé sur son portable. Il est resté injoignable. Je crains qu’on m’ait attiré dans un piège. Certainement. C’est le type de la cassette qui l’a tué et m’a attiré là-bas pour me faire porter le chapeau.
- Où étiez-vous ? Quelqu’un peut-il témoigner…
- J’ai passé la nuit seul, à mon bureau.
- Ça ne va pas vous aider… Et vous me dites que vous n’avez encore rien signalé…
- Oui… Je vous dis que je ne sais pas ce que je dois faire. Personne n’est au courant… Je peux peut-être rester en dehors de tout ça. Personne ne m’a vu. A part le type, sans doute.
- Mais il y a la vidéo !
- Je sais… Je sais… C’est pour cette raison que je vous… Mais comme personne n’est au courant, je peux peut-être… Qu’en pensez-vous ? Le type va probablement prendre contact avec moi… pour me soutirer de l’argent… et là… Si on règle cette histoire de vidéo… Personne ne fera le rapprochement avec la mort de Michel Combes. Non ?... Qu’en pensez-vous ?
- Si j’en crois ce que vous me racontez, je crains que votre problème soit bien plus compliqué que ça, monsieur Labadie. Si votre version est entièrement exacte, que vous n’omettez aucun détail, je ne crois pas que vous ayez la main, un tant soit peu. Je ne pense pas que vous ayez un quelconque choix de stratégie. Une chose me paraît évidente. C’est cet inconnu qui mène la partie. C’est lui qui va décider de ce qui va se passer maintenant. Pas vous ! Tout ce que vous avez fait depuis hier soir, chacune de vos réactions c’est lui qui vous les a dictées. Vous êtes allé au rendez-vous à l’endroit et à l’heure qu’il avait choisis. Vous êtes reparti comme il l’avait décidé. Vous avez appris le meurtre de Michel Combes et vous n’avez rien dit du chantage qui vous liait…Probablement que ça aussi, il l’avait prévu.
- Mais alors ? Que…
- Alors, il faut aller tout de suite voir la police et leur expliquer, exactement comme vous venez de le faire.
- Et la vidéo ?
- La vidéo aussi ! Tout ! Vous leur direz que c’est la panique qui vous a empêché de les appeler tout de suite. Ils pourront comprendre.
- Non. Je ne crois pas que ce soit ce que je vais faire… Je ne peux pas ! Hormis ce type, vous et moi, personne ne sait rien. Et vous…
- Rassurez-vous. Si tel était votre choix… Moi je ne sais rien. Vous ne m’avez jamais rien dit.
- Alors, je vais attendre voir ce qui se passe.
- Monsieur Labadie, je me permets de vous rappeler qu’il y a eu meurtre.
- Non ! Je vais attendre et voir !
- J’ai dans l’idée que vous n’aurez pas longtemps à attendre…
- Nous verrons bien. Je vous rappelle s’il y a du nouveau. Une seconde, ne quittez pas… Oui ! Qu’y a-t-il ? Vous voyez bien que je suis occupé !
La secrétaire de Louis Labadie se tient dans l’entrebâillement de la porte du bureau.
- Excusez-moi, monsieur, mais… des messieurs de la police sont là et souhaitent vous parler. Son sang semble brusquement se retirer de son corps. Nom de Dieu ! se dit-il.
- Faites-les patienter un moment, bafouille-t-il, le visage livide. Reprenant le combiné :
- Delpuig, il faut que vous veniez tout de suite. La police est là !
*
Dans son modeste bureau rue Jeanne d’Arc à Perpignan, Laurent Delpuig ne fait rien ! Il attend ! Il attend que le temps passe ! 20 minutes, demi- heure… On verra ! Pas question que Louis Labadie, tout président du Conseil Général qu’il fût, puisse imaginer un seul instant, que lui, Laurent Delpuig, est à sa disposition. La soumission, Laurent ne connaît pas ! Les privilèges… Voilà plus de 2 siècles qu’ils sont sensés avoir disparu ! C’est comme ça ! Depuis toujours ! Ce n’est pas à 42 ans qu’il va changer. Tout petit déjà il était forte tête ! Non pas qu’il se plût à être provocateur ou contestataire ! Mais jamais on ne lui avait fait prendre des vessies pour des lanternes. Aucune concession à qui que ce soit dès lors qu’il était convaincu d’avoir raison. Cela lui avait valu bien des ennuis avec ses professeurs. Et pas mal de bagarres dans la cour ; même avec les grands. Il ne craignait personne. L’œil teigneux, le point rageur, il suscitait le respect. Même des plus âgés ! C’est comme ça qu’il était ! Et c’est comme ça qu’il est : taille haute, cheveu dru, épaules larges. Certes, les yeux ont cédé aux ans un peu de leur noirceur ; mais, s’il est besoin, ses poings conservent toute leur fureur. Point de faiblesse. Point de soumission. La raison est la raison ! Et celle du plus fort n’est pas forcément la meilleure. C’est cette conviction profonde qui a toujours été sa ligne de conduite et qui fait de lui un avocat à part. Dans son métier, il défend tout le monde. Puissant ou misérable ! Sans distinction. Le problème est que les avocats comme lui, ne sont pas légion… Et un avocat qui prête son concours même aux gens les moins solvables, cela finit par se savoir… Et les moins fortunés viennent nombreux lui demander ses services. C’est la loi de l’offre et de la demande ! Surtout depuis quelque temps avec l’explosion des litiges relatifs aux contrats de téléphone portable, aux fournisseurs d’accès internet, aux surfacturations incontrôlables d’EDF… Ca ne rapporte pas beaucoup à un avocat ça… Souvent rien ! Les gens qui viennent le voir, sont ceux aussi qui se démènent dans des difficultés financières misérables. Deux sur trois ne payent jamais. Mais bon… Ce n’est pas pour autant qu’ils sont malhonnêtes ! Louis Labadie, lui, il paye ! Ce n’est pas pour autant qu’il est honnête…
Pourtant… Oui ! Laurent Delpuig va le défendre. D’abord parce que ça mettra un peu de beurre dans les épinards ! Et si, comme l’an dernier il pouvait donner, pour Noël, une petite prime à Carole, sa secrétaire, il le fera. Mais aussi, parce que cette histoire l’intrigue ! Et elle l’intrigue pour plusieurs raisons. Si Louis Labadie s’est adressé à lui, c’est que l’affaire est particulièrement sérieuse. Son avocat attitré s’occupe des problèmes juridiques du quotidien. Là, s’il l’a contacté lui, c’est parce qu’il est l’un des meilleurs dans les affaires compliquées. Ça le changera un peu des divorces, des litiges internet et ça rapportera quelques sous. Cette affaire l’intrigue aussi, parce qu’il a le sentiment qu’elle ne fait que commencer ; si Labadie dit vrai, l’homme qui a tué Michel Combes et l’a coincé, joue une partie parfaitement orchestrée ; et il la joue avec plusieurs coups d’avance… Ça, Louis Labadie, ne le réalise sans doute pas… Les hommes politiques sont habitués à n’avoir autour d’eux que des gens serviles et soumis. Des valets qui leur répètent à longueur de temps qu’ils sont les meilleurs. Si bien qu’eux en oublient de réfléchir. Et cet homme, Laurent Delpuig le pense, est bien au-dessus ! Se frotter à lui, n’est pas pour lui déplaire… Ça c’est son côté aventurier. C’est comme ça ! Il est comme ça, Laurent Delpuig ! Libre et casse-cou ! « J’y vais se dit-il en lui-même ; 40 minutes, c’est bon comme ça. »
- Carole ! Vous rentrez chez vous à midi ?
- Normalement oui ! Mais je ne suis pas obligée, si vous avez besoin… Les enfants sont chez leur père.
- Je peux vous emprunter votre voiture alors ? Je rentrerai avant 14 heures. La mienne est morte, je crois. Je suis venu par le train ce matin. Il y a pas mal de temps que je n’avais pas fait les niveaux. Elle aura fait comme le « burro de Pia ! » Maintenant qu’elle s’habituait à rouler sans huile…
- Comment je fais, moi, à midi ?
- Voyez dans le tiroir de mon bureau ! Il doit y avoir un peu de sous. Faites-vous un resto ! Euh… sans abuser quand-même ! Une salade, ça devrait vous suffire !
- Ohhhh !!! s’écrie-t-elle sur un ton faussement horrifié.
- A tout à l’heure !
- Remettez votre gilet à l’endroit peut-être… Non ? Les coutures à l’extérieur ce n’est pas franchement du meilleur goût… dit-elle dans un large sourire.
*
Le bureau du président du Conseil Général, est un somptueux appartement. Richement meublé et décoré. Tout ici est démesure : grandes baies vitrées, doubles rideaux, vaste terrasse ombragée, salon de jardin en fer forgé, vue imprenable sur le parc, hauts plafonds finement ciselés, tableaux soigneusement encadrés. Secrétaire jeune, rouge à lèvres flamboyant, bijoux clinquants, décolleté insolent.
- Installez-vous monsieur Delpuig, je préviens monsieur Labadie de votre arrivée dit-elle dans un éclatant mais très professionnel sourire.
- Merci mademoiselle.
Le bureau, à proprement parler, est de dimensions gigantesques. Bien proportionné cependant aux dimensions de la pièce. Un imposant fauteuil de cuir noir rutilant fait face à un écran d’ordinateur, un sous-main du même cuir et un stylo Mont Blanc. Les trois autres bureaux, répandus en îlots dans la pièce, de dimensions plus modestes, adaptés à des conversations plus intimes. Au mur le plus vaste, deux doubles portes de chêne donnent sur des pièces privées. Par l’une d’elles apparaît Louis Labadie.
- Ah ! Delpuig ! Je vous attendais. Je suis dans de sales draps.
- Bonjour monsieur Labadie.
- La police criminelle est en bas. Je les fais patienter. Qu’est-ce que vous foutiez bon Dieu !
- Vous leur avez parlé ?
- Mais bien sûr que non ! Je vous attends depuis presque une heure ! Qu’est-ce que vous foutiez ? Qu’est-ce que je dois leur dire ?
- Comme je vous l’ai dit monsieur Labadie ! La vérité ! Si, ce que vous m’avez exposé tout à l’heure est entièrement exact, et que vous tentez de leur cacher quoi que ce soit, cela se retournera tôt ou tard contre vous. L’homme qui vous a mis dans ce pétrin peut, à tout moment, se débrouiller pour leur faire savoir que vous aviez rendez-vous avec la victime. Et là, ça devient plus grave… Vous serez suspecté de meurtre ! Alors que… vous n’êtes coupable de rien… Non ?... Au moins en ce qui concerne le crime… Hormis que vous ne leur avez pas fait part du problème de chantage et du rendez-vous que vous aviez sur les lieux du crime. Pour le meurtre, vous n’êtes au courant que depuis quelques minutes. C’est la raison pour laquelle vous m’avez appelé. Craignant qu’on vous ait attiré dans un piège. La vérité, monsieur Labadie ! La stricte vérité ! Dans votre position, le tour est joué ! Après tout, vous en avez vu d’autres ! Aussi compliquées ! Pour autant, on ne vous a jamais coincé.
En même temps que sa silhouette se redresse, Louis Labadie ne peut contenir un sourire empreint d’un orgueil assumé. Mais, à nouveau, son visage se durcit.
- Et la vidéo ?
- Ça, c’est un autre problème ! Ne mélangeons pas tout. Elle est certes liée à l’affaire, vous y apparaissez, mais vous n’êtes en rien mêlé au crime lui-même. Dites la vérité. Ils vous soupçonneront peut-être du meurtre, mais ils ne pourront rien prouver ! Puisqu’ils ne trouveront pas de trace de votre passage sur les lieux-mêmes du crime. Et puis, quel aurait été votre mobile ? Monsieur Combes n’a eu, à aucun moment intérêt à vous faire chanter. Il était lui aussi en cause dans cette vidéo. Ne cachez rien ! Ça devrait passer. Quant à ce qui vous inquiète, la vidéo elle-même, c’est une autre histoire. Et là, nous n’avons pas la main.