L’Alsphate Des Murmures

1168 Words
Le moteur de la berline allemande de Claudine ronronnait avec une régularité presque hypnotique, un son sourd qui semblait isoler les deux jeunes femmes du reste du monde. À l'intérieur de l'habitacle, l'air était saturé d'un parfum complexe : le cuir frais des sièges, une pointe d'ambre provenant du diffuseur, et l'odeur boisée, presque masculine, que Claudine portait comme une armure. Alexandra fixait la vitre latérale. Le paysage urbain, avec ses néons familiers et ses façades rassurantes, laissait place à une végétation de plus en plus dense, de plus en plus sombre. Les arbres défilaient comme des spectres, leurs branches décharnées griffant le ciel de fin d'après-midi. À chaque tour de roue, Alexandra sentait l'étau se resserrer. Elle n'était plus l'étudiante rebelle de l'université de mode ; elle redevenait la proie, la protégée, l'obsession de Claudine. Pensées d'Alexandra : « Pourquoi ai-je accepté ? Ce chalet n'est pas un refuge, c'est un isoloir. Claudine conduit avec cette assurance qui m'a toujours fascinée et terrifiée à la fois. Ses mains sur le volant... ces mains qui m'ont touchée hier soir avec une douceur qui ressemblait à un adieu, mais qui cachait un piège. Elle ne dit rien. Ce silence est un interrogatoire. Elle attend que je craque, que je vide mon sac, que je lui avoue que Marie n'est pas qu'une parenthèse, mais une cicatrice ouverte. » Claudine, les yeux rivés sur la route sinueuse, ne semblait pas affectée par la tension. Pourtant, sous son masque de marbre, son esprit de future psychologue tournait à plein régime. Elle observait le reflet d'Alexandra dans le rétroviseur central. Elle notait la manière dont son amie triturait nerveusement la bague à son doigt, la rigidité de sa nuque, la rapidité de sa respiration qu'elle tentait vainement de calmer. — « Tu es bien silencieuse, Alexandra, » finit par dire Claudine. Sa voix, cristalline et tranchante, brisa le silence comme une pierre jetée dans un lac gelé. « Est-ce le mal des transports, ou est-ce que le poids de tes secrets commence à te donner la nausée ? » Alexandra sursauta. Elle tourna la tête vers Claudine, cherchant une trace de moquerie, mais elle ne trouva qu'une sérénité effrayante. — « Je suis juste fatiguée, Claudine. La fin de l'année, le voyage... tout ça remonte à la surface, » mentit-elle, sa voix manquant cruellement de conviction. Claudine laissa échapper un léger rire, un son bref qui n'atteignit pas ses yeux. — « La fatigue... c'est l'excuse préférée de ceux qui n'osent pas regarder la vérité en face. Tu sais, en cours de psychologie clinique, on étudie le phénomène de la "fuite géographique". On croit qu'en changeant de lieu, on change de réalité. Mais tu peux courir jusqu'au bout du monde, Alexandra, tu emportes toujours tes fantômes avec toi. Et ton fantôme à toi a un nom, n'est-ce pas ? » Le cœur d'Alexandra rata un battement. Elle sentit le sang affluer à ses joues. Claudine jouait avec elle, comme un chat avec une souris dont il a déjà brisé les pattes. Elle ne cherchait pas une confession — elle la possédait déjà — elle cherchait la soumission. — « Je ne sais pas de quoi tu parles, » balbutia Alexandra en replongeant son regard dans l'obscurité grandissante de la forêt. — « Bien sûr que si, tu le sais, » reprit Claudine, sa voix devenant plus douce, presque caressante, ce qui était bien plus dangereux. « Mais ce n'est pas grave. Ce week-end au chalet est fait pour ça. Pour nettoyer tout ce qui encombre ton esprit. Dans quelques heures, il n'y aura plus de place pour personne d'autre que nous. Plus de téléphone, plus de messages cryptés, plus de Marie. Juste l'essentiel. » Le mot "Marie" tomba comme un couperet. Alexandra sentit une bouffée de chaleur l'envahir, un mélange de honte et d'une étrange excitation. Elle détestait que Claudine ait ce pouvoir de lire en elle, mais en même temps, elle se sentait étrangement soulagée d'être "vue". Marie l'aimait pour sa lumière, mais Claudine l'aimait pour son ombre, pour ses failles, pour sa capacité à trahir. Pendant que la voiture s'enfonçait dans les profondeurs de la vallée, Alexandra glissa discrètement sa main dans son sac à main pour toucher son téléphone. Elle savait qu'elle devait l'éteindre. Elle avait promis à Marie de rester en contact, mais elle savait que si Claudine voyait une seule notification, le week-end basculerait dans une violence psychologique sans retour. Pensées d'Alexandra : « Pardonne-moi, Marie. Je dois survivre à Claudine d'abord. Je dois lui faire croire qu'elle a gagné pour qu'elle baisse sa garde. Mais comment faire croire à une experte en mensonges que je suis sincère ? » La route devint plus cahoteuse, le goudron laissant place à un chemin de terre battue. Les phares de la voiture balayaient les troncs massifs des sapins, créant des ombres gigantesques qui semblaient se refermer sur elles. Claudine ralentit, manœuvrant avec une précision millimétrée. — « Nous y sommes presque, » murmura Claudine, et Alexandra crut déceler une pointe de gourmandise dans son ton. « Regarde, là-haut. Le chalet. Notre sanctuaire. » Alexandra leva les yeux. Perchée sur un éperon rocheux, la bâtisse de bois sombre semblait monter la garde. Il n'y avait aucune autre lumière à des kilomètres à la ronde. Elles étaient seules. Vraiment seules. Un frisson d'angoisse pure parcourut le corps d'Alexandra. Elle réalisa qu'une fois la porte de ce chalet refermée, elle n'aurait plus d'échappatoire. Elle allait devoir affronter Claudine, mais surtout, elle allait devoir affronter son propre désir, ce besoin masochiste d'être dominée par celle qui l'avait vue grandir. Claudine coupa le moteur. Le silence qui suivit fut brutal, amplifié par le craquement du métal qui refroidissait. Elles restèrent là, immobiles dans l'obscurité de l'habitacle, pendant de longues secondes. — « Avant de descendre, » dit Claudine en se tournant vers Alexandra, son visage à quelques centimètres du sien, « donne-moi ton téléphone. » Le sang d'Alexandra se glaça. — « Pourquoi ? » — « Parce qu'une détox ne fonctionne que si on supprime la drogue, » répondit Claudine avec un sourire carnassier. « Et ta drogue, c'est cette illusion de liberté que tu crois trouver dans tes échanges avec elle. Donne-le moi, Alexandra. C'est le prix de ta présence ici. » Alexandra hésita. Son téléphone était son dernier lien avec sa vie à l'université, avec Marie, avec la version d'elle-même qui n'était pas sous l'emprise de Claudine. Mais sous le regard noir et magnétique de son amie, elle sentit sa volonté s'effriter. Comme une automate, elle plongea la main dans son sac et tendit l'appareil. Claudine le prit, l'éteignit sans même un regard pour l'écran, et le glissa dans sa propre poche. — « Bien. Maintenant, nous pouvons commencer. » Elles descendirent de voiture. L'air était vif, chargé de l'odeur de l'humus et des épines de pin. Alexandra suivit Claudine vers le porche du chalet, ses talons claquant sur le bois sec, chaque pas résonnant comme un compte à rebours vers l'inévitable.
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