11.

451 Words
11A l’ombre humide d’un tilleul, le sandwich sème ses graines mortes. Tu le presses encore, sans entendre le pain craquer. C’est qu’on court, on se dispute. C’est une scène que tu connais, intangible et tournante. A l’écart, l’aire de jeu reste déserte ; Billy Kramer sèche ses larmes. Le crachin t’emmielle. Il n’y a pas d’autre banc, et tu mâches au soleil, laborieusement, la bouche sèche et l’isthme clos. Les sacs et les mallettes se croisent dans le parc, escarpins, mocassins, jolis cuirs, fers creux de bicyclettes et de parapluies ; personne ne s’attarde, sinon pour jeter une serviette ou nouer un lacet. Tu as une heure à perdre, mais les mains prises, mais les passages, les ombres et le bruit t’empêchent de lire. De l’autre côté de la promenade, une adolescente crache sa fumée claire entre les franges d’un pashmina. Elle sifflote dans un souffle, sans une note, vers le rougeoiement d’une cigarette narguant des fourches qu’elle rabat comme un copeau de beurre. Les coudes enfoncés dans le ventre, elle réprime un long frisson. Entre tes pieds, le sandwich bave et te dégoûte, la viande pour langue. Tu mangeras jusqu’à la nausée, à bouchées lentes qui clapotent, et tout te soulagera. La jeune fille frotte contre sa semelle le mégot qu’elle laisse choir. Elle reste prostrée, pensive, la bouche amère qu’elle pallie d’un bonbon. Tu l’observes de biais qui s’amuse à faire jaillir la flamme d’un petit briquet rose, puis à tourner la molette à rebours, recueillant dans sa paume une poussière qu’elle embrase. A tes côtés, l’Histoire de la lecture de Manguel ne bougera pas. Tu en sais les merveilles, feuilletées, Kafka lycéen, les Evangiles des quenouilles et la Nef des fous, mais, les doigts gras, la tête ailleurs, tu n’y toucheras pas. Ton pantalon s’enfarine ; le sachet se froisse qui distrait l’adolescente de sa montre. Elle croise ton regard tandis qu’il roule à tes pieds. La salade pendouille ; la grigne t’entaille. Il n’est pas la demie. Alors qu’arrivent ses amis chargés de sacs de fast-food, que la jeune fille se redresse pour offrir les fiertés de son corps, tes pensées s’éloignent encore. Elle est belle, tentante, d’un vulgaire qui s’ignore, mais elle n’est plus qu’une forme floue, frottée, une abstraction à la voix dolente. Elle n’a pas à fumer. C’est un livre sous sa cuisse. Tu ne vois plus que tes mains, la graisse et le gravier, la silhouette pâle, évanescente d’une fille de quinze ans qui bascule, une fille dans le sous-bois d’un jardin ; tu vois deux rôles, Merrin et Fay dans leur chapelle exposée. Tu les sais vestales, en leur palais cryptique, sous leurs voûtes claires de noisetier, et tu te sais profane. Une paille crisse dans le couvercle du gobelet. Tu ne les sais qu’au loin, mortes sans avoir eu le temps de goûter l’adolescence, dans toute la violence de leur candeur, poésie et douceur, celles des sœurs Lisbon. Tu restes sur le parvis, mais déjà les fioritures s’épanouissent, et les pétales t’en plaisent.
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