5.

590 Words
5Héraclite s’agace : on suit toujours le cours des mêmes rues, le même gris des carrés d’herbe. Ce sont les laideurs molles et le prétexte des arbres, l’épi de tôle d’un quartier qui t’absorbe au milieu des rôles : le prêtre et les garces, l’épicier thaï en faction, les démarcheurs et le malade, sans âge, qui boitille aux rencontres, deux petites mères prostrées au milieu d’une marmaille encombrée, tout ce qui marche sans jamais s’en aller, de l’arrêt de bus à l’église, du square au kiosque dans lequel, en arrivant, tu as acheté les derniers quotidiens. Non, tu n’aimes pas les retours, ni piétiner tes pas, dépasser les pisses et les cartons, les chiens dont la panse se salit des graviers. Chez toi, la vaisselle n’aura pas bougé, du chevet, des lattes à l’évier ; partout, des livres et des papiers, des reliures gâtées, des urgences et des mots griffonnés. Au pied de ton immeuble, tu t’assieds sur le muret droit qui délimite l’aire de jeu. En lui tournant le dos, tu rends son salut à une petite fille qui se balance en douceur en croquant une pomme. A intervalles réguliers, elle interpelle sa mère occupée à étendre leur linge sur le balcon. Qui s’approche à demi-morte, voici encore une voisine creusée par l’alcool et les francs, la hanche faible et les cheveux en un carré sage. Son grand fils l’accompagne, prévenant, qui lui porte ses l****s de lait. Sans eux, la rue est presque déserte, sans un vieillard qui, victuailles à ses pieds, tire péniblement la porte d’entrée qu’il tient ouverte le temps qu’un chat s’y glisse comme honteux. A droite, à gauche, ce n’est rien que de familier ; partout alentour, des immeubles de quatre ou cinq étages, aux crépis pâles, avec pour seules couleurs des pots de basilic et de pétunias ; là-haut tes fenêtres voilées, tes rideaux trop courts, le balcon sur lequel tu ne fais qu’entasser des cartons de pizza. Tu ne veux pas monter. La fillette est rentrée. Tu ne veux plus de tes meubles blancs et du creux de ton lit, du crassier chronique de ton carrelage, de tes poèmes rompus, de ces taches grisâtres qui naissent de rien comme des pétales d’ancolie. Alors tu ouvres le premier journal et tu en lis tous les titres. Les dépêches ne t’apprennent rien : les jardins royaux d’Edimbourg, des meurtres, deux jeunes filles. Lis néanmoins. Au pied de l’immeuble, tu feras un détour pour déposer tes journaux dans le conteneur à papier. Ton courrier sous le bras – une revue, quelques petites enveloppes, une plus grande, en papier kraft –, tu graviras les quatre étages. Tes jambes te feront mal ; tu ne prends plus l’ascenseur depuis longtemps. L’heure est morte et la bière trop claire ; tu n’as jamais eu d’horloge. Tu craignais tant d’étouffer qu’il fait presque froid. Partout, les fenêtres sont restées ouvertes, les stores baissés. Que l’air circule. Tu vides ton sac de quelques vêtements froissés. De ta chambre, tu vois l’immeuble d’en face et ses bureaux déserts. Tu prends une gorgée. Les employés devisent sur le toit, entre cigarettes et cafés. Ils rient fort. Qu’importe. Tu fermes la fenêtre, tu rabaisses les stores et tu te couches tant que tu as sommeil. Tu ne veux pas les voir, et tu ne veux plus de cette journée qui tarde à décliner, des inerties, ni t’éveiller dix fois au cours de la nuit. Qu’on t’oublie. Quatre heures de silence et de fraîcheur, de cris morts, c’est tout ce que tu demandes ; douze te conviendraient. Pour récupérer ta bière sur le rebord de la fenêtre, tu te relèves. En chemin, tu tires encore de ton sac les quelques livres achetés en hâte – Scott, Burns, Stevenson, les trois auteurs de Lawn-market – que tu entasses sur un rayon. Et deux minutes plus tard, tu te sens t’endormir dans une gorgée.
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD