1.
Le port était décoré pour les grandes occasions. Les plus beaux navires mouillaient çà et là, décorés de fleurs et de banderoles rougeoyantes. Les dames portaient les robes des grandes occasions, maquillées presque à outrance, coiffées de chapeaux resplendissants. Les messieurs se paraient de leur costume de fête, se tenaient l'air droit et fiers. Les crieurs publics scandaient que la moitié du pays s'était réunie dans la capitale et ses environs. Personne ne voulait manquer l'événement que l'on savait déjà écrit dans les livres d'histoire. Tout cela pour deux étrangers, inconnus venus de l'autre côté de la mer, là où aucun navire ne s'était aventuré depuis bien trop longtemps.
Sur les planches attaquées par l'eau salée, un tapis rouge menait à la seule bitte d’amarrage libre. Certains retenaient leur souffle, mais les enfants comme la plupart des mères ne pouvaient s'empêcher de faire entendre à toute personne leur excitation à l'idée de rencontrer les deux émissaires. Allaient-ils être deux vieux aigris aux cheveux blancs, ou deux jeunes hommes forts et beaux, cherchant une femme à marier ? Qui sait, on n'avait jamais entendu parler d'eux, ils pourraient se révéler être de bons partis, ou alors des sortes de monstres à peine humains. Tout ce que la royauté a bien voulu laisser entendre, c'est qu'ils avaient accepté de venir en paix visiter leurs anciennes terres. Sinon, à part les quelques érudits qui avaient connaissance de l'histoire et qui prenaient un malin plaisir à le faire savoir, personne ne savait réellement à quoi s'attendre. Les rumeurs fusaient, allant d'humains mutants à êtres bénis par les dieux, tout ce qui sortait de l'ordinaire était bon à entendre.
Lorsqu'un marin, chargé de surveiller la mer et la venue du bateau se mit à hurler « Navire en vue ! Il est énorme ! », il y eut un mouvement de foule que la garde royale eut du mal à calmer. Aidée de la milice, elle réussit à faire une haie d'honneur plus ou moins propre, et la famille royale sortit de l'auberge qui lui avait servie de quartier général. Personne ne sembla, pour une fois, lui porter une quelconque attention, on était trop occupé à commenter la forme inconnue qui fendait les flots. Le roi replaça sa couronne, la reine lissa les plis de sa robe, la princesse arrangea ses cheveux, le prince sa chemise, et le cadet ouvrit grand les yeux.
Le bateau ne ressemblait en rien à ses cousins déjà amarrés. Plus grand, plus rapide, avec des mats plus hauts, des voiles savamment maniées, il semblait filer sur l'eau comme un oiseau fend l'air. Le bois était plus sombre que celui de ses congénères, il n'y avait pas à dire, jamais personne n'avait vu un engin pareil. Certains disaient qu'il ressemblait à un vieux rafiot, d'autres, plus experts en la matière, n'hésitaient pas à user du mot « génie » pour décrire le constructeur d'une telle « œuvre ».
Il fallut peu de temps au navire pour arriver au pied des spectateurs en délire. C'était pire que lors d'un mariage princier. Il y eut un temps d'incompréhension quand les matelots virent que leurs moyens d'attache ne correspondaient pas exactement à ceux de leurs hôtes. Après cinq minutes d'hésitation, et grâce à l'ingéniosité de nouveaux venus, le bateau fut finalement mis à l'arrêt. Déjà, on commentait. Quel étrange navire, disaient certains, quelle drôle de manière de s'habiller, ajoutaient certains autres, mais au moins ils nous ressemblaient, même si leurs peaux étaient légèrement plus teintées. Il fallait dire que le pays n'était pas, pour sûr, un endroit où l'innovation était très développée : en effet, la civilisation était très lente en termes d'évolution. Les mouvements sociaux qui visaient à normaliser les inventeurs et les créateurs naissaient à peine, et tout ce qui était nouveau était toujours regardé avec une certaine crainte, on préférait de loin observer le phénomène que de s'y intéresser réellement. Alors, plutôt que de parler des techniques peu habituelles des étrangers, on se dirigeait plutôt sur leur sens de l’esthétique : visiblement, les marins de là-bas préféraient porter des bandanas plutôt que des chapeaux, on veillait à bien se raser, ce qui n'était pas très masculin, et surtout, on était très musclé, plus que la moyenne des gens de la mer.
Peu à peu, les murmures se turent. Personne n'osait dire mot, et à dire vrai, on commençait à s'ennuyer. Comment cela se faisait-il que les lords tant attendus se fassent tant désirer ? Aucun ne semblait pointer le bout de son nez. Et si jamais ce n'étaient que de simples marins qu'on avait envoyés, c'était une injure qui devait presque mener à une guerre ! Cependant, dans le silence total, on entendit des pas rapides, comme si l'on courait sur des planches. Pourtant, la plupart des marins étaient immobiles. C'est alors que, jaillissant par-dessus la rambarde du bateau, une silhouette fort petite et légère sauta par-dessus celle-ci avec une agilité féline. Des cris de surprise s'élevèrent quand le corps atterrit sur le quai sans sembler avoir subi le moindre dégât, alors que la chute était de plusieurs mètres. On recommença à parler, et on se poussait pour mieux voir : la personne qui avait réussi l'acte ne faisait pas plus d'un mètre soixante-dix.
Plusieurs dames simulèrent une perte de connaissance en découvrant l'abomination au bon goût. Une femme. Imaginez, une femme en mer ! Mais c'était le meilleur moyen de voir le navire couler ! Et elle ne s'en était même pas cachée ! Et quel manque de féminité ! Des cheveux longs et sauvages, à peine peignés, un chemisier clairement pas en soie, et un veston ! Un pantalon par les dieux, un pantalon de marin, large et rentré dans des bottes en cuir comme les pirates ! Quel genre de dirigeant laisserait de telles personnes parcourir ses terres, et surtout infiltrer une mission politique ? Et que tenait-elle dans sa main ? Un haut de forme qu'elle replaçait fièrement sur sa tête, comme un roi pose sa couronne ? Non, non, impossible, cette sauvage sans aucune manière ne pouvait être l'envoyé tant attendu de tous ! La reine devait être outrée, mais quelle disgrâce, quelle honte !
Les cris et les sifflements ne semblaient pas importuner la voyageuse le moins du monde. Elle était concentrée sur bien d'autres choses. Elle fit un signe au bateau, et les mousses poussèrent vers elle une planche qui devait bien peser cinq fois son poids. La foule crut qu'elle allait mourir en rattrapant l'autre extrémité, mais non, elle fit comme si c'était la chose la plus légère qu'elle n'eut jamais portée. Elle la cala sur le quai, et une deuxième personne fit son apparition. Immédiatement, la foule fut calmée. Ouf, il était là, le dandy tant espéré. Habillé dans un style des plus raffinés (bien que n'étant pas à la mode de la capitale), ses cheveux courts étaient plaqués en arrière jusqu'à sa nuque, il portait une chemise avec un col qui s'approchait de la lointaine époque gothique. Habillé de noir et de blanc, un long manteau fièrement ajusté sur ses épaules, il marchait à l'aide d'une canne, malgré son jeune âge. Il était large d'épaules, grand, et fort. Il avait un air qui ne faisait pas douter de son rang, il était beau et séduisant, et dans l'assemblée toutes les femmes à marier s'affolaient et riaient. Il descendit du bateau avec une classe que nul ne pouvait défier ou contredire. Oh, il avait bien fière allure, l'envoyé du bout du monde.
Mais le doute se sema de nouveau parmi les spectateurs, quand celui-ci se dirigea vers l'énergumène anormal qu'on avait bien vite fait d'effacer du tableau. On se tut rapidement pour entendre ce qu'il pouvait bien vouloir lui dire.
Enfin, nous y voilà.
Cris qui fusent. « C'est une femme ! Le dandy est une femme ! Ce sont tous des femmes ! » Voilà où la paranoïa emmena, en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, les gens à l'esprit fermé qui craignent la nouveauté. Des femmes ça, vraiment ? Il faut dire qu'il était compliqué de croire qu'un homme puisse avoir une voix aussi haute.
— Il semblerait, en effet, lui répondit la malapprise, il y a mille ans, jour pour jour, les milliers de navires de nos ancêtres qui avaient survécu à l'envahisseur quittaient leurs terres en destination d'un avenir incertain... Et nous voilà, en ce jour, revenues sur leurs pas.
— Très poétique, j'aime bien. Mais ça manque d'originalité. Et c'est très mal de parader de la sorte.
Les deux sourirent comme à une bonne blague. Oubliant totalement les gens autour, elles se mirent à observer le monde qui s'ouvrait à elles. Très vite, la plus petite s'écria :
— Mais ça n'a pas changé ! C'est exactement comme dans les livres historiques, s'étonna-t-elle.
— Ah bon, tu penses ? Il me semble que les murs étaient en pierre brute... répliqua son acolyte.
— Absolument, mais à part un ravalement de façade, tout est similaire : les murs sont en ruines et déséquilibrés ! Et puis regarde les tuiles sur les toits : c'est exactement la même technique de pose !
Elle pointa un édifice qui n'était autre que le consulat de la marine, chargé de gérer les échanges commerciaux liés aux ports : départs de marchandises et autres. Le bâtiment était réputé comme étant un des plus coûteux à entretenir, mais également un des plus beaux, et toute personne menée à y travailler pouvait s’enorgueillir de sa condition. On s'indignait, de quel droit pouvaient-elles critiquer leur art, elles qui n'étaient rien d'autre que des sauvages venues de l'autre côté de la mer, des travesties sans éducation. Et comment pouvaient-elles en connaître autant sur leur magnifique cité ?
— J'avoue que ce n'est pas exactement ce à quoi je m'attendais, mais nos hôtes ont suffisamment patienté.
De la pointe de sa canne, la femme-homme pointa la famille royale, qui ne savait où se situer entre l'indignation, la stupéfaction, et l'interrogation. On lançait des regards suspicieux. La sauvage, comme on la surnommait déjà, sembla découvrir la présence de ceux-ci.
— Oh, oui, c'est vrai, ils avaient dit qu'ils nous accueilleraient... Bon.
La petite brune mit négligemment ses mains dans ses poches et marcha tranquillement sur le tapis couleur sang, tandis que la grande blonde la suivait d'un pas tranquille. Malgré l'air dégingandé de l'une, elles avaient une forme de prestance qui empêchait les plus teigneux de leur jeter des insultes, une sorte de force émanait d'elles. Tout en prenant leur temps, elles arrivèrent à distance raisonnable du roi et de sa troupe et firent toutes deux une révérence coordonnée et d'une grâce qui ne correspondait absolument pas à leurs personnages, bien que la sauvage fasse attention à ne pas enlever son couvre-chef.
Leurs hôtes firent de même, de manière moins excessive toutefois, et, après avoir éclairci sa voix, le dirigeant entama son discours tant répété qu'il n'y avait plus une once de naturel dans ses paroles.
— Mesdames, vous me voyez ravi de vous accueillir en ce jour. En effet, aucune personne ayant appartenu à votre population n'a jamais remis le pied sur leur terre natale depuis que nos ancêtres l'ont envahie. C'est en paix que je vous invite à séjourner en ces lieux tant qu'il vous plaira, mon plus grand souhait est que ce pays soit votre nouvelle maison, et que nos deux peuples puissent lier de forts liens basés sur une entente inébranlable et une paix durable, afin d'enterrer définitivement les querelles passées.
La foule acclama et le monarque ne prit pas la peine de ravaler sa fierté. Il semblait que cette épreuve, pour lui, était de la taille d'un géant. Après avoir applaudi respectueusement et avoir lancé un regard à son amie, la plus grande des deux invitées s'exprima.
Certains parmi les observateurs de la scène commencèrent à comprendre que les deux énergumènes étaient probablement à la tête de leur pays, au final.
— Votre altesse, je ne puis vous décrire la joie et le bonheur que notre nation entière a éprouvés à l'arrivée de votre message. Si ma comparse et moi sommes venues en ce jour, c'est dans le même objectif que le vôtre : le silence et la peur de l'autre ont trop duré, il est temps de passer au-delà du chemin tracé par nos précurseurs et d'écrire l'histoire que nous voulons écrire. Je dois avouer que je suis honteuse de ne pas avoir pris l'initiative de lancer ce projet moi-même, mais que voulez-vous, je suis encore jeune et n'ai pas votre expérience.
Il fallut quelques secondes aux interlocuteurs pour définir si oui ou non la jeune femme venait d'insulter le représentant de l'ordre, mais il fut finalement décidé que son air n'était pas aussi agressif que celui de celle qui se tenait à ses côtés, et que par conséquent elle ne pouvait pas vouloir de mal. Le fait que les deux langages n'aient pas évolué de la même manière n'aidait pas vraiment à la compréhension, il fallait le reconnaître. Toutefois, la plus petite des deux ne put tenir sa langue.
— Voyons voyons, nous en oublions l'usage des bonnes manières. Mon nom est Gabrielle Frigedare, et la dame qui s'est excusée envers vous est Ariane Belcourt.
— C'est une erreur partagée, je n'ai pas non plus eu cette politesse, répliqua le roi, quoi que quelque peu déstabilisé. Je suis Henry d'Eralde, huitième du nom, et roi de Galéo. Voici ma femme, Elisabeth.
La reine s'inclina mais garda un air méfiant envers les deux demoiselles, qu'elle n'arrivait décidément pas à cerner.
— Ma fille aînée, Angèle d'Eralde, sixième du nom.
Elle était rousse, d'une beauté rare et naturelle, et semblait en tous points suivre parfaitement les enseignements qui s'appliquaient à son rang : elle était coquette, se tenait bien droite et souriait sans dire un mot. Elle fit un mouvement de la tête en entendant son nom, et c'était peut-être la seule de l'assemblée qui ne semblait pas complètement choquée par les deux demoiselles.
— À ma gauche, voici mon premier fils, Louis d'Eralde, troisième du nom.
On aurait dit la copie difforme d'Ariane. Même blondeur, même prestance, même air, à peine plus petit, mais pour le reste, il avait un visage fin et non rond, il était félin, et semblait transpirer d'une intelligence presque insolente. Toutefois, il paraissait déconcerté par la sauvage, qu'il fixait d'une manière presque indécente pour quelqu'un de son rang, chose qui ne dérangeait pas celle-ci le moins du monde.
— Et enfin, mon fils cadet, Charles d'Eralde, cinquième du nom, finit-il avec fierté.
Le petit, à le voir, n'avait guère plus de huit ans, mais portait déjà sur lui les devoirs d'un homme de son rang, probablement parce qu'à son âge et dans sa condition, être vu comme un adulte mature est le seul moyen de ne pas être ignoré et moqué.
Après ces courtes présentations, la reine ne put se retenir d'exprimer son doute d'une manière plutôt désagréable.
— J'imagine que vos maris, les vrais diplomates, sont incommodés et vous ont envoyé faire les présentations. Quand pensez-vous qu'ils seront en capacité de se présenter à nous ?
La réaction des interlocutrices ne se fit pas attendre. La blonde ouvrit de grands yeux puis secoua la tête pour reprendre contenance et Gabrielle fut clairement blessée. D'une main elle cacha son visage et marmonna quelque chose d'incompréhensible. Son amie posa sa main sur son épaule pour tenter de la calmer et elles échangèrent un regard entendu. Ce qui allait suivre pouvait être déterminant pour la paix à instaurer.
— À dire vrai, dans notre culture, ce sont les femmes qui gouvernent, en majorité, expliqua Ariane. Nous sommes pour un système... mixte, quand il en vient au choix de nos dirigeants. Je suis personnellement présidente du conseil de la Justice, c'est moi qui suis en charge de la Constitution et des amendements, je fais passer les lois en compagnie de mon conseil et je veille à ce que la justice soit entendue. Madame Frigedare, quant à elle, codirige notre pays en compagnie d'un homme, qui n'est pas son mari.
Elle essaya de sourire, mais c'était peine perdue, tout le monde voyait bien que c'était plus forcé qu'autre chose. Ils n'avaient pas tout compris à ce qu'elle avait dit, il y avait beaucoup de mots nouveaux qui n'avaient pas de sens à leurs yeux, mais le peu qu'ils avaient réussi à déchiffrer ne leur plaisait guère.
— Ce que je veux dire, tenta-t-elle pour se rattraper, c'est qu'à part les marins qui nous ont menées jusqu'ici, il n'y a aucun homme. Nous avons été choisies et envoyées par notre gouvernement dans le seul et unique but de lier une paix sans faille, et par conséquent, aucun homme n'est venu négocier. Nous ne remettons aucunement en cause votre mode de pensée et de fonctionnement et sommes prêtes à nous y plier si cela peut vous plaire, tant que vous respectez la nôtre.
Les conseillers de son altesse se ruèrent sur lui pour débattre de ce qui venait de se passer. Gabrielle faisait clairement comprendre son agacement par sa posture moins droite, ses bras croisés sur sa poitrine et son pied qui tapait frénétiquement sur le sol. Elle en vint même à défier Louis du regard. Celui-ci lui montra clairement qu'il n'avait pas peur de sa sauvagerie et la considérait comme une personne indigne de son intérêt. Une fois les palabres et délibérations finies, le roi reprit la parole.
— Eh bien, il faut de tout pour faire un monde, j'imagine, dit-il avec une pointe d'hésitation dans la voix, et puisque c'est votre pays qui vous envoie, alors autant vous considérer comme de hauts nobles. Je vous invite donc à monter dans la voiture qui sera à votre disposition durant tout votre séjour parmi nous, et nous allons tous rejoindre le palais.
— C'est une perspective qui nous sied à merveille, conclut Ariane.
Sous les regards intrigués de la foule, le groupe se dirigea vers les calèches où les chevaux parmi les plus chers du royaume se tenaient fièrement, sertis de plumes sur un attelage en bois rare.
— Qu'est-ce que c'est que ça, ne put s'empêcher Gabrielle.
— Ce sont des chevaux, des équidés qui servent de moyen de transport aux gens fortunés. Leur pays étant bien plus grand que le nôtre et bien moins peuplé, ils n'ont pas besoin de construire en hauteur, c'est pourquoi ils utilisent beaucoup les animaux terrestres pour se déplacer.
— Je vois... La faune et la flore de ce continent semblent bien différentes des nôtres...
— Le climat n'est pas le même, et les besoins non plus... expliqua Ariane.
Elles continuèrent ainsi à commenter le paysage qui défilait sous leurs yeux avec un air savant et un vocabulaire parfois étranger à ceux qui tentaient d'en apprendre plus sur elles. Les jours qui allaient suivre promettaient d'être longs et plein de mystères, tant pour les uns que pour les autres.