3.
Le lendemain, l'angoisse régnait en chacun, la peur d'une guerre imminente survolait le pays comme des rapaces lors d'une famine. Personne n'avait vu la famille royale depuis ce que tout le monde surnommait « L'incident ». La rumeur s'était propagé plus vite qu'un incendie en pleine forêt et des versions totalement fantaisistes avaient fusé de toutes parts. L'occupation des commères sur ce sujet convenait parfaitement aux deux jeunes femmes, car ainsi aucune autre rumeur ne naîtrait à leur sujet. C'est sur les coups de neuf heures qu’elles décidèrent de prendre leur premier repas dans leurs appartements. On annonça très vite à ses majestés qu’elles étaient réveillées, et le roi les envoya quérir. Dix minutes plus tard, elles entraient dans la salle du trône, où la poignée d'hommes qui dirigeait le pays et Louis se tenaient, peignant chacun un niveau de stress différent qui allait d’une inquiétude prononcée à une crise aiguë de sudation.
Dès leur entrée dans la salle, le roi se jeta presque sur les demoiselles.
— Mesdames, je vous prie d'excuser l'affront dont mon fils a fait preuve hier soir, dit-il en multipliant des courbettes maladroites. Il ne pensait pas à mal et...
— S'il ne pensait vraiment pas à mal, il serait venu hier dans mon aile et serait venu demander mon pardon, répliqua sèchement Gabrielle. J'en connais qui auraient déclaré la guerre pour le quart de cette offense.
— Ne soit pas si dure, la coupa Ariane. Ils l'ont probablement sermonné toute la nuit, espérant que tu ne lancerais pas toutes nos troupes à leurs trousses, il faut dire que je leur ai fait un peu peur en parlant de ton pouvoir.
— La peur de l'inconnu est une bêtise que je croyais réservée aux enfants, soupira l'autre. Mais enfin, sachez que j'accepte de lui pardonner s'il vient s'excuser. Je ne demande rien de public, juste qu'on nous laisse seuls et l'occasion de discuter un peu, d'un adulte à l'autre et comme il se doit, insista-t-elle.
— Il sera fait selon votre désir, répondit le monarque, à moitié soulagé, espérant que la nuit d'enfer qu'il avait fait passer à son fils suffirait à le calmer.
On laissa donc les deux jeunes gens, face à face, seuls dans une immense salle qui résonne quand elle n'est pas pleine de monde. Il y eut un silence très gênant durant lequel ils se regardèrent étrangement. Chacun détailla l'autre, c'était comme voir deux fauves prêts à bondir l'un sur l'autre. Finalement, elle brisa le silence.
— J'ai cru comprendre que vous n'êtes pas très fort dans tout ce qui est message subliminal, alors je vous traduis mon regard : j'attends des excuses, monseigneur.
— Mademoiselle, sachez que je suis bien plus doué que vous ne le pensez quand il s'agit de décrypter le message d'un corps, et que j'avais compris ce que vous attendiez, je vous ne l'ai juste pas donné.
Perplexe, tout du moins en apparence, la jeune femme croisa les bras sur sa poitrine et porta une attention toute particulière à celui qui lui faisait face, sans pour autant laisser échapper le moindre mot, ce qui permit à Louis de confirmer ses idées.
— Comme exemple de mon esprit observateur, j'ai pu dire que vous n'êtes pas mariée, car quand bien même votre culture n'est pas la même que la nôtre, vous n'agissez pas comme telle, et vous ne portez aucun signe qui puisse le laisser paraître.
— Continuez, l'invita-t-elle.
— Vous n'êtes pas comme les femmes d'ici, vous ne vous offusquez pas de la moindre parole de travers. Bien sûr, vous ne vous laissez pas marcher sur les pieds, mais vous portez peu d'attention à ceux qui vous regardent mal, sinon, vous auriez immédiatement couru chez un tailleur pour vous mettre à la mode de la cour. Et puis, si vous aviez peur du regard des autres, vous auriez envoyé votre confrère, n'est-ce pas ?
Il laissa le silence s'exprimer pour lui, et un sourire malicieux naquit sur ses lèvres. Une fois de plus, le silence lui répondait. Il se sentait joueur, lui qui était soudain remis dans sa position de pouvoir. Certes, il aurait préféré passer une nuit plus calme, mais son plan se déroulait à merveille. Quel plaisir de retrouver le pouvoir quand on en est démuni, pendant un instant.
— Je suppose que vous ne m'avez pas dénoncé à votre amie parce que vous étiez vraiment en colère, vous n'avez besoin du secours de personne pour vous défendre. Ce que vous vouliez, c'est montrer à mon père que vous êtes puissante, c'est pourquoi Madame Belcourt a insisté sur l'insulte. Malheureusement pour vous, je suis plus persistant que cela, et je ne me tais pas au moindre scandale.
Il n'ajouta rien et la regarda fixement dans les yeux, l'air toujours fier et presque narquois. Il était parfaitement convaincu de la justesse de sa théorie et ne flancha pas quand la dirigeante de l'autre monde laissa tomber un long voile muet. Et puis, elle sourit à son tour, comme si elle n'arrivait plus à garder le sérieux dont elle avait fait preuve. S'il pensait qu'elle n'avait pas compris son petit jeu, il se trompait. La malice était l'un des points où ils se trouvaient à égalité. L'un avait été entraîné par des années d'intrigues à la cour, l'autre avait dût se conformer à l'environnement compétitif qu'elle habitait.
— Et si jamais ce que vous disiez était bel et bien vrai, que penseriez-vous de moi ? répliqua-t-elle, pour le prendre par surprise.
— Eh bien, répondit Louis sur un ton détendu, cachant un léger frisson, je découvrirais que les coutumes d'un autre pays sont, comme je l'avais imaginé, très différentes des miennes, mais en plus cela confirmerait mon idée sur vous.
— Sans vouloir paraître indiscrète, puis-je savoir de quoi il retourne ?
— Mais il n'y a rien d'indiscret dans cela, la rassura-t-il. Je penserais que vous êtes une femme bien en avance sur mon temps, pas le vôtre. J'en déduirais alors certains traits de votre personnalité : si je ne me trompe pas, votre modèle politique n'est pas basé sur une croyance divine, mais sur le choix des personnes qui constituent votre société. On vous a élue, je pense, parce que vous saviez prendre les décisions dures, et souvent les bonnes.
— Pour ce qui est du choix du dirigeant, vous avez en partie tort, mais je ne préfère pas développer cet aspect : vos ancêtres nous ont étripés à cause de notre manière de penser, et de nos richesses, mais aussi pour pouvoir profiter de l'abondance de notre territoire, et je ne voudrais pas que l'histoire se répète. Pour ce qui est du reste, je dois avouer que l'image que vous avez de moi me correspond plutôt bien.
Leurs réponses étaient espacées : ils parlaient tous deux bizarrement la langue, l'une parce qu'elle ne s'était basée que sur une approximation et sur des bases très anciennes, l'autre car il essayait justement de la comprendre et que l'inverse marche également. Mais le langage n'étant jamais uniquement oral, ils finissaient toujours par se comprendre par le biais des mouvements de leurs corps, dansant presque comme des animaux se jugeant l'un l'autre, pour savoir si leur adversaire était dangereux, ou si au contraire ils n'étaient juste que deux jeunes loups cherchant à se mesurer à l'autre par simple jeu.
Pendant ce temps, un groupuscule s'était formé contre la porte, afin d'essayer d'entendre la conversation qui pouvait être fatidique pour le sort du pays. Les pauses entre les réponses de l'un et de l'autre ne leur disaient rien de bon, d'autant plus que les deux jeunes avaient eu l'idée de ne pas parler fort, justement pour éviter les rumeurs et créer un effet de surprise : sur ce point-là, Louis et Gabrielle étaient d'accord : si on veut marquer les esprits, il faut parler intelligemment et agir avec panache.
Ainsi, ce serait mentir que de dire qu'ils n'ont pas surpris la foule, quand ils sortirent, se souriant l'un à l'autre d'un air complice, elle à son bras, lui bombant le torse, les deux feignant d'être surpris de découvrir tout le beau monde s'abaisser à écouter aux portes.
— Votre altesse, rassurez-moi, ce ne sont pas les coutumes de la cour que d'espionner ainsi aux portes ?
— Ne vous inquiétez pas, très chère, je ferai en sorte que cela ne se reproduise plus, répondit Louis avec un air de dédain.
Le roi balbutia des excuses et le nouveau duo rit d'une manière presque théâtrale, puis ils invitèrent Ariane, qui bien évidemment n'était pas surprise de ce retournement de situation, à aller prendre l'air dans le jardin royal qu'ils n'avaient malheureusement pas eu la chance de visiter la veille. Après avoir enfilé vestes et manteaux, le trio se promena sous les yeux ébahis des passants qui ne savaient plus où donner de la tête. Personne n'en revenait : le prince s'était-il bien adressé à la sauvage en disant « très chère » ? Qu'est-ce cela pouvait bien vouloir dire ?
Suivant les pas princiers, les deux demoiselles entrèrent dans un espace verdoyant qu'elles admirèrent sans tenter de cacher leur surprise. Louis avait passé toute son enfance à l'intérieur de l’enceinte du château, suivant cours et enseignements, aussi l'endroit avait pour lui un certain mystère, tout en restant familier. Il en avait été si proche et pourtant si lointain, aucun souvenir ne lui revenait lorsqu'il contemplait les parterres de fleurs colorées et savamment soignées. Il marchait d'un pas calme, ne sachant s'il regrettait ou non de ne pas avoir associé d'images à un lieu qui était pourtant si féerique.
Cependant, il n'était pas triste et le regret ne le rendait pas morose, un autre élément occupait ses pensées. Lui qui avait toujours craint de n'être qu'un roi parmi tant d'autres, parmi les centaines qui s’étaient succédé avant lui, il avait peur qu'on ne se souvienne pas de lui, de ne rien faire pour améliorer la condition de son pays. Mais en ce jour il le savait, il le sentait, il était en train de réécrire l'histoire, d'inventer un nouveau futur, un nouvel avenir pour la génération à suivre. À son bras, toujours accrochée, se tenait une jeune femme qui, au fond, n'était pas si sauvage que cela, contrairement à l'opinion générale. Elle était d'une terrible intelligence, une femme venant d'une population qui avait dû muter pour s'adapter, fuir au lieu de se battre dans une guerre qu'elle ne pouvait gagner, elle était au final plus forte que les anciens envahisseurs. Cette femme, porteuse d'une puissance sans nom, invisible mais palpable, était la clé d'une destinée, celle dont il avait toujours rêvé, et comble de la joie, elle semblait bien vouloir la partager avec lui. Il l'observa un instant. Ses yeux étaient grand ouverts, ébahis devant ces nouvelles découvertes florales, mais elle gardait toujours cet air d'intelligence qui ne semblait jamais la quitter, comme un renard espiègle aux pensées profondes et insondables.
— Vous n'avez pas de telles plantes chez vous, demanda-t-il.
— Nous ? Non, répondit Ariane à la grande surprise du futur monarque. Nous n'avons pas les moyens de faire pousser des fleurs. Le climat est bien trop différent, et nous n'avons pas assez de lumière solaire sur la terre ferme, et il nous serait bien trop compliqué d'installer un système pour installer celle-ci sur la cime des arbres. De plus, nous passons très peu de temps au sol.
— Oh, je vois, répondit-il, un peu embêté.
— C'est dommage, ajouta Gabrielle, j'aime beaucoup celles-ci, dit-elle en désignant un rosier flamboyant.
— Les roses, expliqua Louis. Elles sont considérées comme les plus belles des fleurs, mais pour les toucher, mieux vaut porter des gants, leurs épines ne pardonnent pas... Les enlever serait un péché, cela détruirait la beauté de la plante...
— Nous sommes d'accord sur ce point, lui répondit la brune.
— Personnellement, j'aime beaucoup les pétunias, conclut Ariane.