IIIDans la bibliothèque du manoir de Trenarvan, Edern de Prospoët marchait nerveusement de long en large.
Le docteur Mainsville, assis devant la grande table de chêne qui avait jadis servi de table d’étude à Miguel et à Ahès, suivait d’un œil narquois le manège de son ami.
– C’est inconcevable ! dit enfin celui-ci en s’arrêtant brusquement. Ce garçon que j’ai dressé depuis son plus jeune âge à une docilité absolue, à une obéissance sans discussion, ce Miguel auquel je reprochais il n’y a pas si longtemps, t’en souviens-tu ? son manque d’initiative, s’avise tout à coup d’agir sans mon autorisation ! Il part, sans m’en avertir à l’avance, sans me dire où il va... Et où peut-il avoir été ? Il n’est jamais sorti de Trenarvan ! Quel est, tout à coup, ce caprice ?
– Bah ! Il a voulu passer quelques jours tête à tête avec sa bien-aimée, dit le docteur tranquillement. C’est en somme assez légitime !
– Mais, pourquoi ce mystère ?
– Sans doute a-t-il pensé que s’il te dévoilait son projet, tu t’y opposerais. Et, pour être sincère, il n’avait pas tort : tu t’y serais opposé !
– Je n’aime pas qu’on agisse en dehors de moi ! gronda Edern.
Le docteur eut un mince sourire.
– Mon cher Edern, Miguel n’est plus un enfant. Depuis nombre d’années, tu délaisses Trenarvan pour Paris, tu laisses ce garçon abandonné à lui-même ; il a pris de l’indépendance. Du reste, qu’importe ? À son retour, tel que je te connais, tu lui feras regretter ce que tu considères comme un acte de rébellion et il retrouvera sa soumission d’antan.
D’un regard aigu, Mainsville observait Edern. Celui-ci s’assit lourdement dans un fauteuil.
– S’il revient... murmura-t-il.
Le docteur leva les sourcils.
– Pourquoi ne reviendrait-il pas ? Où crois-tu donc qu’il soit allé ?
– Je n’en sais rien, justement, et c’est cela qui m’inquiète. J’ai interrogé vainement les gars de la côte, mes fidèles : tous ignorent quel était le but de Miguel. Il n’a révélé ses projets à personne.
Mainsville réfléchit un moment.
– Je ne comprends pas bien pourquoi tu te tourmentes de telle manière, dit-il enfin. Tout cela me paraît fort simple et, je te le répète, assez légitime. Miguel, d’après ce que nous savons, aime depuis longtemps cette petite Hoëlle et il faut admettre qu’elle est fort jolie, bien que son genre ne me plaise guère ! Il l’a voulue pour lui seul pendant les premiers jours... du reste, sans doute les Tréguidy connaissent-ils le lieu où se trouvent présentement ces jeunes gens !
– Certes ! Mais pour rien au monde je n’irais leur demander quoi que ce soit ! cria Edern avec colère.
Il se leva et reprit ses allées et venues. Après un moment, Mainsville interrogea d’un ton parfaitement calme :
– Que redoutes-tu donc, mon ami ? Et pourquoi ne pas me le dire ? Nous pourrons discuter de la chose plus posément : deux têtes valent mieux qu’une !
Porspoët hésita quelques secondes.
« Il vieillit, se dit Mainsville. Jadis, en aucune occasion, il n’eût adopté cette expression d’incertitude. »
– Parle donc ! insista-t-il impatiemment. De quoi as-tu si peur ?
Le mot, ainsi qu’il l’espérait, fit sursauter son ami.
– Peur ? gronda-t-il. Est-ce qu’un Porspoët a jamais eu peur de qui ou de quoi que ce soit ? Non, Mainsville, je n’ai pas peur, mais je crains... que Miguel, cédant à quelque mouvement inconsidéré de curiosité peut-être, ne soit parti pour son pays d’origine !
– Parti pour l’Espagne ? répéta le docteur, stupéfait. Quelle idée ! Miguel n’est pas fou ! D’ailleurs, ne sait-il pas que jamais nous n’avons pu recueillir sur lui, sa naissance ou sa famille quelque renseignement que ce soit ?
– Je le lui ai affirmé, sans doute...
Il songea, rappelant ses souvenirs.
– J’ai beaucoup réfléchi depuis cet étrange départ, Mainsville. Je me suis rappelé certains détails, t’en souviens-tu ? D’après le peu que nous savions, nous espérions tirer de Miguel un profit intéressant. Son histoire était mystérieuse : cet enfant de quatre ans, ou à peu près, engourdi par l’effet d’une drogue, envoyé en France sous la garde d’une femme qui ne savait rien de lui, sauf qu’elle devait le conduire à un certain individu et recommander à celui-ci de faire oublier son prénom au petit garçon...
– Je sais. Et l’individu, un nommé Pavila, nous n’avons pas pu le retrouver malgré nos persévérantes recherches. Ce sont là, mon cher Edern, des données bien vagues et peu encourageantes pour que Miguel ait songé à entreprendre le voyage auquel tu penses... d’autant plus que, ces détails, il les ignore !
– Sans doute, sans doute... mais un jour, voulant lui prêcher la prudence, je lui ai révélé les suppositions que nous avions formées à son sujet.
– Autrement dit... ? interrogea Mainsville.
– Je lui ai expliqué que, selon toute vraisemblance, il appartenait à une grande famille d’Espagne et que quelque puissant personnage avait décidé de le faire disparaître.
– Hum ! Était-ce très sage de lui raconter cela, Edern ?
– Je pense que oui. Il est à supposer qu’on a su, en Espagne, le naufrage du vaisseau sur lequel Linda et Miguel s’étaient embarqués, et cela permettait de craindre que le ravisseur de l’enfant ne vienne le rechercher sur notre côte, puisque ce Pavila auquel il l’envoyait avait purement et simplement disparu !
– Si quelqu’un avait tenté de retrouver Miguel, nous l’aurions su, remarqua le docteur. N’était-il pas inutile, et même dangereux, de donner ces renseignements au garçon ?
– J’étais certain, de cette façon, qu’il me préviendrait si quelque étranger lui posait des questions indiscrètes.
Le docteur songea, les sourcils rapprochés.
– Pourquoi ce souvenir t’inquiète-t-il à présent ? demanda-t-il. Miguel t’en aurait-il reparlé ?
– Non, mais nous connaissions la morgue des Tréguidy : ils ont dû faire sentir au garçon qu’il n’est, après tout, qu’un enfant trouvé. Miguel est orgueilleux... Ne s’est-il pas souvenu de ce que je lui ai dit, n’a-t-il pas eu le désir de prouver aux parents de sa femme qu’il est de naissance aristocratique ?
– Eh bien ! déclara Mainsville avec un rire moqueur, s’il parvient à leur prouver cela, quelle importance cela a-t-il ? S’il retrouve sa famille, ce dont je doute, tu pourras toujours réclamer le remboursement des frais considérables que tu as engagés pour le recueillir, le nourrir et l’élever ; et si l’affaire n’est pas aussi fructueuse que nous l’espérions au début, elle ne sera peut-être pas à dédaigner cependant. Par ailleurs, s’il se fait connaître de ses ennemis et que ceux-ci s’en débarrassent définitivement... Miguel, après tout, n’est pas ton fils !
Edern ne répondit pas tout de suite. Le docteur suivait sur son visage les pensées qui se succédaient dans son esprit et il en tirait, à part soi, ses conclusions.
– J’ai besoin de Miguel, dit enfin Porspoët. Ainsi que nous en sommes convenus, je désire qu’il s’occupe dorénavant de mes domaines dans ce pays, à ta place, Mainsville. Nous ne sommes plus jeunes, ni toi ni moi, et... nous allons avoir autre chose à faire.
Mainsville eut un rire ironique.
– Voilà longtemps, mon cher Edern, que tu me berces d’espoir ! Tu m’annonces des affaires étonnantes, propres à nous apporter la fortune, mais, jusqu’ici, je n’ai rien vu venir.
– Patiente encore un peu. Je comptais aller à Paris aussitôt après le mariage de Miguel : cette histoire ridicule m’a retardé ; j’espère partir bientôt néanmoins et nous ne resterons pas inactifs, tu peux m’en croire ! Je t’ai, du reste, prouvé la justesse de mes suppositions en attirant aussi facilement le vieux vicomte de Tréguidy dans mes filets, et celui-là était pourtant bien placé pour se méfier de moi !
– C’est vrai...
– À tout seigneur, tout honneur ! ricana Porspoët. À mon premier ennemi, le premier tour !
– Oui... Es-tu bien certain, Edern, d’avoir véritablement envoyé le vicomte dans l’autre monde ?
– Tout à fait certain : la prison souterraine de Ti an Heussa est l’antichambre du monde dont tu parles ! répliqua Porspoët avec un rire féroce. Quiconque y est entré n’en saurait revenir. Du reste, m’y aventurant quelques jours plus tard, j’ai retrouvé le chapeau du vicomte près du puits : cherchant son chemin dans les ténèbres, le vieux est tombé dans le gouffre ; il ne pouvait d’ailleurs faire autrement... Pourquoi cette question ?
Mainsville haussa les épaules.
– Pure curiosité, dit-il avec indifférence. Mais franchement, Edern, quand on a à sa disposition un moyen si simple de se débarrasser des gens après s’être fait confier leur fortune, pourquoi ne pas s’en servir ? Tu as eu une excellente idée...
– Ne crains rien, nous en tirerons parti !
– ... Quand Miguel sera de retour ? acheva Mainsville avec ironie.
– En effet, quand Miguel sera de retour. Cela ne saurait tarder maintenant.
– ... À moins que, tes pronostics se révélant exacts, le garçon ne soit à l’heure actuelle dans les bras de ses parents ou entre les griffes de ses ennemis ! ricana le docteur.
Porspoët ne répondit que par un geste d’impuissance.
– Attendons quelques jours, dit-il après un moment. Si nous ne voyons pas reparaître Miguel, nous aviserons, mon cher Mainsville !
– Il serait préférable de ne pas hésiter trop longtemps, remarqua le docteur, sans quoi la proie, ou les proies que nous guettons pourraient fort bien nous échapper pour toujours.
Edern leva les sourcils.
– Que veux-tu dire ?
– Précisément ce que j’étais venu te rapporter aujourd’hui, mais tu es si préoccupé de Miguel que tu ne m’as pas laisser le temps de parler ! Tu t’endors, mon ami... tes soucis de père de famille, le mariage de ton « fils », te font négliger les événements !
Le docteur parlait avec une ironie cinglante. Porspoët le regarda avec colère. Mainsville ricana :
– Inutile de te fâcher. Du reste, peut-être n’ignores-tu pas que, tandis que tu préparais à Trenarvan l’appartement des futurs époux, l’Assemblée Constitutante déclarait la guerre à l’Autriche ?
Edern haussa les épaules.
– L’Assemblée fait ce qui lui plaît, dit-il avec indifférence, ce n’est pas là mon affaire. D’ailleurs, ce détail ne peut que servir mes desseins : en temps de guerre, les entreprises hardies d’hommes tels que toi et moi passent davantage inaperçues.
– Sans doute, mais... il n’y a pas que toi et moi qui formions des projets ! D’autres hommes hardis entendent tirer parti des circonstances, et ceux-là pourraient bien nous gêner.
Edern fit un geste impatient.
– Exprime-toi clairement, dit-il, je n’aime pas les énigmes !
– Eh bien ! l’un de ces derniers jours, entre Rennes et Saint-Malo, de nombreux nobles bretons se sont réunis : ils ont juré de combattre les lois nouvelles et le gouvernement révolutionnaire et de rendre au roi toute sa puissance ; cela avec l’assentiment et sous les ordres des princes, frères du roi, émigrés à Coblentz.
Porspoët haussa les épaules.
– Que peuvent faire quelques hobereaux ? demanda-t-il avec dédain.
– Ils peuvent mettre la Bretagne à feu et à sang. Je t’assure, Edern, que c’est là chose sérieuse. Ces gens sont enragés contre ce serment de fidélité à la Constitution que le gouvernement actuel exige des prêtres, indignés des sanctions qui s’exercent contre ceux qui refusent de le prêter ; ils ont tous les paysans derrière eux... et les Bretons sont résolus, tu le sais aussi bien que moi !
– De qui tiens-tu tous ces détails ?
Le docteur sourit.
– J’ouvre les yeux et les oreilles, dit-il.
Si secrète que soit une conspiration, il finit toujours par en transpirer quelque chose, et pour peu qu’on prête attention... Je n’ai pas eu, moi, depuis des années, l’unique préoccupation de marier mon fils adoptif avec la petite-fille de mon ennemi !
Edern ne releva pas la moquerie. Il réfléchissait.
– Si ce que tu dis est vrai, fit-il enfin, s’il se forme une conjuration de nobles bretons, ceux-ci seront certainement poursuivis, pourchassés... Au lieu d’aller quérir notre gibier très loin, nous l’aurons pour ainsi dire à portée de la main ! Laissons ces braves gens s’enferrer, Mainsville ! Je gage que nombreux seront ceux qui nous appelleront volontiers à l’aide !
Le docteur n’était pas convaincu.
– S’ils sont pourchassés, ils ne se sauveront pas avec de l’or et des bijoux, Edern ! Ils n’offrent vraiment aucun intérêt. Et si leurs projets réussissent ? S’ils parviennent à rendre au roi son pouvoir d’antan ? S’ils arrêtent la révolution ? Ton plan magnifique ne vaudra plus rien !
– Tu as bien peu de confiance en nos amis de Paris, grommela Porspoët. Eux aussi ont à leurs côtés des hommes courageux. Ils ne se laisseront pas attaquer sans se défendre. Crois-moi, mon cher Mainsville, attendons le développement d’événements qui ne peuvent que favoriser nos desseins.
Le docteur tenta encore de discuter :
– Tu négliges un aspect de la question, dit-il. Les aristocrates bretons ne t’ont jamais aimé, ils te savent ami de Marat et ils pourraient fort bien te chercher noise !
Edern ricana :
– Les aristocrates bretons savent aussi que mon fils adoptif vient d’épouser Hoëlle de Tréguidy ! déclara-t-il. Oublies-tu que je suis maintenant un paisible père de famille et que j’ai, par surcroît, sauvé mon « ancien » ennemi des griffes des sans-culottes ? S’il y a conspiration, je serais bien surpris que mon cousin Ely de Tréguidy n’en fasse point partie : cela même me garantit du côté des conjurés. Cette petite Hoëlle nous rendra grand service.
– Je croyais, remarqua Mainsville, que tu lui réservais un rôle très différent ? Ne devait-elle pas attirer ici tous les membres de sa famille afin que tu expédies les Tréguidy un à un ou même en bloc dans les oubliettes de Ty an Heussa ?
– Mon cher Mainsville, déclara Edern sur un ton doctoral, il faut savoir s’adapter aux circonstances ! Pour le moment, Hoëlle jouera donc un rôle que je n’avais pas prévu pour elle. Quant au reste, patience ! De toute façon, nous devons attendre le retour de Miguel.
Le docteur ne voyait à cela nulle nécessité, mais il comprit qu’il était inutile d’insister. Il se leva et prit congé de son ami. Soucieux, il reprit le chemin de sa demeure.
« Oui, songeait-il, Edern vieillit et il devient sentimental ! Il ne pense plus qu’à Miguel ! Quand il parle d’être devenu un paisible père de famille, il dit vrai... À qui donc se fier, en vérité ? »
De Porspoët, digne descendant d’une race de meurtriers et de bandits, un tel revirement semblait incroyable, et pourtant, c’était certain, Edern s’était profondément attaché à Miguel. Il l’avait épargné jadis, comptant obtenir une fortune par un habile chantage à son sujet ; plus tard, il l’avait adopté, voulant s’en faire un utile auxiliaire. Aujourd’hui, il tremblait seulement de le perdre !
« Tout invraisemblable que cela paraisse, se dit Mainsville avec irritation, Miguel a pris sur Edern une grande influence. Naturellement, il va revenir ; cette histoire de voyage en Espagne ne tient pas debout ! Il a seulement voulu fuir pendant quelques jours la compagnie de Linda et d’Ahès. Il va revenir, flanqué de cette petite Hoëlle, qui le met plus ou moins sous la coupe de ces maudits Tréguidy... Il exercera comme il le voudra sa volonté sur cet Edern affaibli... et, de plus, il s’occupera des domaines à ma place ! »
Le docteur, les sourcils froncés, voyait sa situation très compromise. Depuis fort longtemps, Porspoët se reposait entièrement sur lui en ce qui concernait la direction de ses terres : il ne le rémunérait pas très généreusement, car s’il n’hésitait guère à jeter l’argent par les fenêtres pour sa femme, sa fille ou lui-même, il avait toujours été avare vis-à-vis des autres, mais Mainsville, que les scrupules d’honnêteté n’étouffaient pas, possédait assez d’astuce pour tirer un large profit d’un travail qui lui donnait peu de peine, aux dépens d’Edern et de ses paysans.
Sans doute, le docteur prévoyait qu’un jour Miguel le remplacerait dans ses fonctions, mais il faisait confiance à Edern ; celui-ci saurait mener à bien le plan monstrueux qu’il avait conçu : attirer au manoir des adversaires de la Révolution, désireux d’émigrer à l’étranger, et, sous prétexte de leur faire rencontrer des hommes qui les conduiraient discrètement vers leur but, les entraîner dans les oubliettes, non sans garder l’or et les bijoux dont ils s’étaient chargés.
Mais ce plan, voici qu’Edern en retardait sans cesse la réalisation. Il voulait attendre maintenant le retour de Miguel. Qui prouvait que Miguel serait un appui, et non un obstacle ?
« Miguel est devenu un danger, conclut Mainsville en lui-même, un danger à vaincre, à supprimer peut-être. Il me faut ouvrir l’œil et surveiller ce garçon... ou, mieux, le faire surveiller. Quant au plan d’Edern... eh bien ! je vois qu’il va sans doute me falloir agir par moi-même. »
Un sourire se dessina sur ses lèvres. Mainsville ne manquait ni de ruse ni d’imagination et, déjà, ses projets prenaient forme.