de Louise Abbéma à Jean Mounet-SullyParis, mardi 6 avril 1897
Quel homme vous êtes !
L’homme que vous êtes tous, en fait !
Ah ! cet homme ! Sans lui, que serions-nous ? Sans sa virilité triomphante qui ne se conjugue qu’avec ce pronom personnel de la première personne. « Je je je » « moimoimoi »...
Mounet, je ne suis pas « votre Loulou » !
Mounet, il y a votre souffrance que je crois sincère, mais il y a aussi cette incompréhension de la femme et surtout de ce qu’est la liberté pour elle.
Parce que vous n’avez pas idée des combats qu’il faut mener, des renoncements que cela impose.
Vous ne pouvez pas envisager que nous puissions nous passer de vous, mais nous, nous revendiquons les clefs d’un monde dans lequel vous ne seriez pas le passage obligé. Croyez-vous que Sarah serait devenue la Divine si elle avait succombé à votre envie de lui mettre des chaînes ?
Pourquoi dit-on quand on aime que l’on est attaché à quelqu’un ou quelqu’une ? Les « liens » de l’amitié, les « liens» de l’amour, les « liens » de la famille… Ligotons, ligotons pour être sûr de bien s’aimer ! Enfin, ligotons surtout les femmes pour être sûr de les retrouver à la même place où on les a posées. Sarah n’a pas voulu de cette vie-là et vous n’arrivez toujours pas à comprendre qu’elle ne pouvait pas se contenter de la vie que vous lui proposiez. Vous avez raison en supposant qu’elle a épousé Damala parce qu’il était lui-même tellement ravagé par tous ses démons qu’il n’aurait pas été foutu de retrouver le bout de la corde qu’il aurait pu lui mettre autour du cou.
Sarah a besoin d’aimer, d’aimer dans la démesure, mais contrairement à ce que vous croyez elle n’est pas près de lâcher les rênes de sa vie, pas plus que de se faire bouffer par le premier fauve venu.
Et ce n’est pas parce qu’elle est femme qu’elle en devient vulnérable.
C’est difficile pour un homme comme vous n’est-ce pas, monsieur Mounet, d’imaginer que nous n’avons pas comme seuls repères les limites que les hommes nous ont imposées. Toutes ces lois qui veulent nous empêcher de respirer, tous ces codes de conduite qu’on nous impose pour nous garder dans les rails ne sont que l’expression de votre terreur de nous voir exister sans vous.
Faut-il être pervers comme ces culs bénis, pour faire un procès à Sarah parce qu’elle porte un pantalon dans son atelier et qu’en plus, comble de tout, elle s’est fait photographier dans cette tenue scandaleuse ! Faut-il être bête comme ces faiseurs de morale, pour croire une seconde que si l’on portait la culotte ou si l’on montait sur un vélocipède ça pourrait abîmer nos parties les plus intimes ! Parce que les soudards qui nous plantent leur gros bâton dans nos petites fentes ne risquent pas de nous abîmer, par hasard ?
Heureusement pour elle, elle n’a pas été élevée pour une petite vie bourgeoise. On ne lui a pas non plus seriné que les hommes recherchaient une femme douce. Aimante. Obéissante. Au contraire, on lui a montré l’homme comme étant un outil agréable, permettant une vie facile pour peu qu’on le satisfasse. Elle avait le choix entre devenir une courtisane ou une femme entretenue. Et elle a choisi d’être Elle. Elle a pu faire ce choix parce qu’elle a été élevée par des femmes, dans un monde de femmes et qu’en l’absence de modèle pré-mâché, elle a pu se penser capable d’exister seule.
Vous dites qu’elle avait besoin de luxe. Oui, elle avait besoin d’argent, de beaucoup d’argent pour vivre la liberté que cela procure. C’est pour cet argent qu’elle a suivi Jarret en Amérique et elle en a ramené plus que vous n’en gagnerez jamais dans votre beau palais du Français. C’est facile quand on est un homme comme vous de mépriser l’argent, mais pour nous, c’est la seule clef pour survivre dans votre monde de vampires.
Vous m’êtes quand même sympathique, Mounet-Sully. Je sais que vous êtes réellement inquiet pour Sarah. Moi aussi. Mais pas pour les mêmes raisons que vous. Victor vous fait peur parce qu’il ne correspond à aucun de vos modèles de héros.
Il parvient à dégager une impression de virilité et d’animalité qui embrase les sens, mais dans le même temps on sent chez lui une sorte de féminité émouvante. Il vous fait peur parce que vous êtes vous-même attiré par ce garçon. Vous imaginez Sarah ressentant la même fascination et pour ignorer la terreur que vous éprouvez de vos propres sentiments, vous la mettez à distance en lui attribuant un autre cadre que celui de votre propre désir.
Moi aussi je connais Sarah. Je sais d’elle plus que ce que l’amitié aurait pu m’en confier. À la différence de ce que vous avancez, ce n’est pas de voir rejouer la scène 4 de l’acte III de cette sinistre tragicomédie que fut l’épisode Damala, qui m’inquiète, c’est le changement survenu chez Sarah depuis son retour de tournée. Elle se dit lasse, fait le compte de ses années, revisite un vécu si dense et si riche que les défis nouveaux se font rares. Elle se jette à corps perdu dans des expériences censées lui donner des frissons, comme celle de la sortie en montgolfière au-dessus des Tuileries.
Elle a transformé son appartement en une jungle où se croisent entre autres bêtes terrifiantes des singes, des tortues, des loups, des serpents, une ou deux chauves-souris sans oublier son lionceau qu’elle emmène en laisse au théâtre.
À seize ans, ses camarades surnommaient Sarah « Le Grand Singe » non seulement parce que ses jambes maigres et longues étaient ramassées vers le haut du corps mais parce que la jeune fille avait un large sourire découvrant de grandes gencives sur de petites dents.
Plus tard, Bram Stocker, auteur de Dracula tombant sur une photo de Sarah « tout sourire », s’exclama : « Elle a les dents d’un vampire ! »
L’actrice informée de cette remarque désobligeante décida de « mieux maîtriser son image », sa notoriété et sa promotion après de son public.
Elle décida tout simplement de ne plus sourire sur les photos ou les multiples poses organisées de concert grâce au savoir-faire technique et très professionnel des plus grands photographes de son temps français, américains, anglais : les Nadar père et fils, Melandri, Downey, Boyer,Falk, Dover Street Studios, Rochlitz, Reutlinger, Bert, Otto, Dornac, Sarony…
Quoi qu’il en soit, vampire ou pas, Sarah aime beaucoup la compagnie ou le symbole des chauves-souris, peut-être depuis son séjour dans un cercueil qui a fait grand tapage et contribué à faire parler d’elle dans les journaux.
La chauve-souris est devenue son animal fétiche non seulement perché sur sa tête ou son miroir du salon, mais Sarah a réalisé une sculpture en bronze représentant un autoportrait en chimère formant un encrier.
Imaginez la tête de Sarah avec deux grandes ailes de chauve-souris déployées de chaque côté de l’encrier.
Elle est adulée par son public qui lui pardonne toutes ses excentricités, et du coup, elle n’a plus rien à prouver parce que tout le monde la reconnaît comme l’Unique, la Divine.
Et c’est ce qui m’inquiète.
Sarah ne peut être qu’en conquête. En ce moment, elle est en recherche de quelque chose qui l’emporte haut, loin ! Elle a certes besoin de Belle-Île pour trouver la paix, se ressourcer, mais, dans le même temps, il lui manque de quoi vibrer à nouveau. Tous ses amis lui font une cour gracieuse, dont elle se nourrit, mais dont elle ne se remplit pas. Elle veut vivre des sensations qui la bouleversent, mais elle a déjà expérimenté tant de choses que les nouvelles découvertes se font plus rares. Liane de Pouget2 l’entraîne de plus en plus dans les lieux les plus mal famés, d’où je crains toujours qu’elle ne revienne amochée.
Ce drôle de Victor est suffisamment mystérieux pour exciter sa curiosité, mais assez subtil pour ne pas engager plus que son élégance dédaigneuse. Il correspond tellement à ce qu’elle attend de la passion : quelque chose de sauvage, d’inconnu, de brutal et en même temps d’infiniment raffiné. Ce garçon m’énerve parce que sous son apparence trop lisse, moi, je sens les frémissements de sa violence.
De tous les animaux sauvages dont elle aime s’entourer, celui-ci me semble le plus dangereux, car il ne sait pas lui-même qu’il est un prédateur. Et les hommes sont les pires, car ce sont les seuls êtres vivants capables de tuer pour autre chose que pour la nourriture.
Bien sûr, je ne pense pas une seule seconde que Victor pourrait attenter à la vie de Sarah, je pense seulement qu’il pourrait anéantir cet équilibre qui lui permet de vivre intensément les mille vies qui sont les siennes tout en restant toujours aussi lucide.
Pour Sarah, le corps est un objet qu’elle dissocie facilement de son esprit. Il lui sert à recevoir et surtout à donner. Elle ne confond jamais les choses du s**e et celles de l’amour. Si un jour l’Indomptable devait être domptée, si elle devait un jour désirer être davantage aimée qu’admirée, ce serait, au-delà de la fin du mythe, le début d’une descente aux enfers pour elle.
Vous voyez, mon cher Mounet-Sully, vous et moi avons finalement quelque chose en commun, comme vous dites : nous avons partagé autre chose que le thé avec Sarah.
Un jour je vous montrerai le tableau que j’ai peint pour elle : « Le jour anniversaire de notre liaison amoureuse. » Nous sommes toutes les deux dans une petite barque sur le lac du bois de Boulogne. Je suis debout dans un costume noir très strict avec une ombrelle rouge de style japonais. Sarah porte une jolie robe blanche un peu rosée avec sa jolie chevelure rousse. Un camélia rouge piqué au milieu de son corsage. Elle donne à manger à une famille de petits canards entre deux magnifiques cygnes noirs. L’odeur des iris en fleur est encore présente dans ma mémoire. J’ai une main posée sur une hanche comme elle aime aussi le faire dans ses poses révélées par la photographie et qui ont contribué largement à sa gloire durable et mondiale.
Je me souviens de ce moment qui a bouleversé ma vie, comme si c’était hier. C’est la raison pour laquelle je l’ai immortalisé sous la forme d’une grande peinture. Je continue d’ailleurs de peindre toujours avec autant d’Amour les portraits de Sarah suivant ses multiples costumes et au gré de son âge. Un de ses portraits fut exposé au Salon de 1876 et obtint un franc succès.
« Cette connaissance de Sarah » nous a donné des antennes pour la comprendre. Maintenant, que pouvons-nous faire ?
Je ne vois pas grand-chose à entreprendre sinon l’entourer de mon amour le plus profond et sincère.
Je resterai attachée à elle tout au long de ma vie et je sais que je me laisserai mourir dès que j’apprendrai sa mort.
À vous lire,
Louise
C’est amusant, nos échanges. Je suppose que je ne corresponds en rien à vos lecteurs habituels, mais j’avoue prendre du plaisir à vous lire (du plaisir : quelle débauchée je fais !).
2. Demi-mondaine, danseuse et courtisane de la Belle-Époque.