Épisode 2

1525 Words
Une clarté douce enveloppait le salon, filtrant à travers les rideaux de lin et dessinant sur le parquet des reflets dorés. Elliot Presgrave, assis dans le canapé de cuir sombre, demeurait immobile, son profil net semblant taillé dans la pierre. Le costume qu’il portait, sobre mais d’une élégance rare, épousait la rigueur de son corps comme une armure faite sur mesure. Derrière le calme apparent de ses traits, une tension glacée s’étirait, nourrie par la voix ferme de sa grand-mère qui résonnait encore dans sa mémoire. — Elliot, tu épouseras Anastasia Tillman. Il n’y a qu’elle que je veux comme épouse pour toi, et aucune autre. Ces mots, répétés mille fois, lui martelaient l’esprit. Pourtant, au fond de lui, un autre visage, une autre nuit, revenait l’assaillir — celle qu’il n’avait jamais pu oublier. Cette nuit-là, tout avait été flou. La d****e versée dans son verre, la chaleur étouffante, le corps tremblant d’une femme sous le sien. Il se souvenait seulement des larmes étouffées, de la peur dans sa voix, et du goût amer du remords qui avait suivi. Quand l’obscurité avait englouti la pièce, il lui avait laissé sa montre — seul geste lucide d’un homme à moitié éteint — avant de s’effondrer dans l’inconscience. Cinq années avaient passé. Il n’avait jamais cessé de la chercher. Jusqu’à la semaine précédente, lorsqu’il avait appris qu’une certaine femme avait mis en vente la montre. Mais le temps lui avait encore échappé : sa grand-mère avait déjà fixé la date de ses fiançailles. Son téléphone vibra. Il décrocha sèchement. — Quoi ? — Monsieur Elliot, la femme qui a vendu la montre a été identifiée. Elle s’appelle Hayley Seymour. Un bref silence, puis une étincelle dangereuse s’alluma dans son regard. — Envoie-moi son adresse. Je veux la voir moi-même. Le ton n’admettait aucune discussion. Dans son esprit, les souvenirs de cette nuit se mêlaient à une promesse muette : il la retrouverait. Et cette fois, il réparerait l’irréparable. Hayley Seymour, de son côté, s’efforçait de faire vivre sa boutique de vêtements féminins. Le commerce périclitait, les factures s’empilaient, et chaque mois, payer le loyer devenait un tour de force. Après des semaines de calculs et de désespoir, elle s’était résolue à vendre la montre qu’elle conservait depuis des années, sans vraiment savoir pourquoi. À sa stupeur, l’acheteur lui en avait offert cinq cent mille dollars. Cette montre, elle ne l’avait pas achetée. Cinq ans plus tôt, un employé du club où elle travaillait l’avait appelée pour lui dire qu’un objet oublié l’attendait. Sur place, elle avait découvert une montre de luxe d’homme, lourde, élégante, visiblement précieuse. Personne ne l’avait réclamée, alors elle l’avait gardée, sans se douter de sa valeur. Elle n’y avait plus repensé jusqu’à récemment, lorsqu’elle avait eu besoin d’argent. En voyant le solde gonflé de son compte bancaire, elle avait senti une légèreté nouvelle, presque de la joie. — Au moins, je vais pouvoir respirer un peu, avait-elle murmuré, un sourire tremblant sur les lèvres. Mais la trêve fut de courte durée. La clochette de la porte tinta brusquement. Hayley se redressa, prête à accueillir une cliente. — Bienvenue chez… Sa voix se perdit. Un homme venait d’entrer. Grand, droit, d’une prestance si marquée qu’il semblait appartenir à un autre monde. Son regard perçant, son costume impeccable, tout en lui imposait silence et respect. Hayley, décontenancée, balbutia : — Je… puis-je vous aider ? Il ne répondit pas tout de suite. Ses yeux la fixaient, sondant chaque trait de son visage comme pour y déterrer un souvenir enfoui. — Hayley Seymour ? Elle hocha la tête, surprise. — Oui… c’est moi. Vous êtes… ? Il sortit alors une montre de sa poche et la posa sur le comptoir. — Cette montre. Elle était en votre possession, n’est-ce pas ? Le cœur de Hayley se serra. Elle reconnut immédiatement l’objet. Ses doigts tremblèrent. — Oui… oui, c’est la mienne, finit-elle par dire, la voix mal assurée. Mais dans le regard intense de l’homme, elle comprit soudain que rien de ce qu’elle croyait appartenir au passé n’était vraiment terminé. « Vous étiez bien la femme du Club Abyss, il y a cinq ans ? Celle de la chambre 808 ? » demanda Elliot d’une voix posée, son regard acéré scrutant la jeune femme face à lui. Une étrange stupeur le traversait : se pouvait-il que ce soit elle, la fille de cette nuit-là ? Dans l’esprit d’Hayley, les souvenirs affluèrent en désordre. La chambre 808… Cinq ans plus tôt… Ce lieu précis où, avec Erica, elle avait tendu un piège à Anastasia. Pourquoi cet homme ramenait-il cet épisode à la surface ? Quelle raison avait-il de l’interroger là-dessus ? Elle se redressa et répondit sans hésiter, d’un ton sec : « Oui. C’était bien moi. » « Garde cette montre, et ne tente plus de la vendre, » dit Elliot en lui tendant l’objet. « Je compenserai ce qui s’est produit cette nuit-là. Je m’appelle Elliot Presgrave. N’oublie pas ce nom. » Les yeux d’Hayley s’écarquillèrent, incrédules. Elliot Presgrave ? L’héritier de la Presgrave Corporation ? Sa gorge se serra. « Vous… vous êtes Elliot Presgrave ? » balbutia-t-elle, tellement bouleversée qu’elle crut un instant que ses jambes allaient céder. L’assistant qui se tenait à côté de lui s’avança, courtois et précis : « Mademoiselle Seymour, voici la carte de visite de Monsieur Presgrave. Vous pourrez le joindre si le besoin s’en fait sentir. » Hayley prit la carte, ses doigts tremblant légèrement. En lisant le nom gravé sur le carton doré, son cœur manqua un battement. Ainsi donc, l’homme qui avait passé la nuit avec Anastasia n’était pas celui qu’elles avaient engagé ce soir-là, mais ce magnat, cet héritier intouchable ? Tout s’éclairait brutalement dans son esprit. Saisissant le bras d’Elliot, elle feignit la détresse, laissant des larmes perler à dessein. « Elliot, tu dois répondre de ce que tu as fait. Tu n’imagines pas le traumatisme que cette nuit m’a laissé ! » Sa voix tremblait, faussement éplorée, tandis qu’elle s’appliquait à paraître la victime d’un drame qu’elle n’avait pas subi. Une idée s’imposait à elle avec une clarté glaciale : elle allait se glisser dans la peau d’Anastasia, endosser son rôle et faire en sorte qu’Elliot en assume la responsabilité. Si elle jouait bien, elle pourrait même l’épouser. Devenir Madame Presgrave… La simple pensée la grisait. « Vous avez ma parole, » répondit Elliot gravement. Sa voix, basse et rugueuse, résonna avec une autorité tranquille. « J’assumerai ce que j’ai causé. » Son assistant, Rey Osborne, ajouta d’un ton obséquieux : « Le jeune maître a mis à votre disposition une villa. Vous pouvez vous y installer dès que vous le souhaitez. Il prendra soin de vous désormais. » Les yeux d’Hayley brillèrent d’un éclat presque fiévreux. La promesse d’un avenir de luxe s’étalait devant elle, scintillante. Elle n’en revenait pas de sa chance. « J’ai des affaires à régler, » dit Elliot calmement avant de se détourner. Il lui adressa un dernier regard avant de quitter la pièce. Quand la porte se referma derrière lui, Hayley serra la montre contre sa poitrine. Ses émotions la submergèrent — excitation, avidité, incrédulité. « Riche ! Je vais enfin être riche ! » murmura-t-elle, les yeux humides. Puis une pensée cruelle s’imposa : si seulement Anastasia était morte ce soir-là, tout serait parfait. Pendant ce temps, dans la voiture qui filait dans les rues dorées du crépuscule, Elliot demeurait silencieux, les paupières closes. Était-elle vraiment la femme de cette nuit fatale ? Quelque chose en elle sonnait faux… Ou peut-être le temps avait-il simplement effacé ce qu’il avait connu d’elle. Les reflets du soleil couchant dansaient sur ses traits nobles, sculptant son visage d’ombres et de lumière. Il semblait irréel, presque trop parfait pour appartenir à ce monde. Héritier du groupe Presgrave, il avait pris la tête de l’empire familial cinq ans plus tôt et l’avait conduit à des sommets vertigineux. Pourtant, une seule erreur, une seule nuit avait terni son passé. Ce soir-là, un rival avait versé une d****e dans son verre, espérant le compromettre. Pris de panique, il s’était réfugié dans une suite privée, avant que la d****e ne prenne le dessus. Une femme était entrée — et sans qu’il comprenne comment, leurs destins s’étaient mêlés. Depuis, le souvenir de cette nuit le hantait. Il n’avait jamais oublié la jeune fille qu’il avait blessée, ni les traces écarlates qu’il avait découvertes au petit matin, témoins de son innocence perdue. Il serra la mâchoire. Oui, il devait réparer cette faute. C’était une certitude. À des milliers de kilomètres de là, dans un appartement à l’étranger, une voix féminine résonnait au téléphone : « Entendu. Trois jours au plus pour rentrer et me préparer pour la compétition. » « Maman, on retourne à la maison ? » demanda une petite voix derrière elle. Un garçonnet de quatre ans s’approchait, vêtu d’une chemise à carreaux bleus et d’un short en jean. Ses yeux pétillaient d’une douceur tranquille, et malgré son jeune âge, il dégageait déjà une élégance naturelle. Anastasia se pencha, un sourire tendre au coin des lèvres. « Oui, mon cœur. On rentre ensemble. »
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