Au sein du conglomérat QR International, une équipe spécialisée en fusion et acquisition menait une négociation discrète avec le propriétaire, Jack, dans la salle de conférence principale. Après des heures de discussions tendues, Jack signa finalement le contrat de cession : dix milliards venaient de changer de main.
Nul ne se doutait que le véritable dirigeant du groupe n’était plus le même. L’homme d’âge mûr qui quitta la salle téléphona aussitôt. Sa voix était empreinte d’un respect visible.
— Jeune Maître Elliot, l’accord est conclu. Vous êtes désormais à la tête de QR International Jewelry Group.
— Très bien, répondit calmement son interlocuteur.
Elliot venait d’acheter l’entreprise où travaillait Anastasia, uniquement pour tenir la promesse faite à sa grand-mère : conquérir le cœur de cette femme. Dix milliards pour un vœu filial.
Pourtant, rien ne garantissait qu’Anastasia accepterait de l’épouser. Peut-être refuserait-elle encore, et il le souhaitait presque. Un mariage né de l’amour seul avait du sens ; sans sentiment, toute union devenait une prison dorée.
Anastasia, de son côté, ignorait tout du changement de direction.
Les jours suivants, elle inscrivit son fils dans une maternelle privée proche de chez elle afin de pouvoir reprendre le travail sereinement. Le petit garçon, cartable au dos, tenait la main de son institutrice en sautillant jusqu’à la salle de classe.
— C’est ton fils ? Quelle beauté ! Je n’ai jamais vu un enfant aussi charmant, s’émerveilla une mère en le voyant.
Anastasia esquissa un sourire discret. L’éloge de son fils éveillait en elle une fierté douce, instinctive.
Le matin, elle rejoignit les bureaux de Bourgeois pour son premier jour. Envoyée par le département de design, elle bénéficiait d’un poste privilégié : un bureau personnel, une assistante efficace, et des commandes exclusivement destinées à quelques clients triés sur le volet. Chez QR International, chaque bijou était unique, façonné à l’image de son propriétaire.
Son assistante, Grace Ellis, jeune femme vive et appliquée, entra avec un gobelet fumant.
— Ton café, Anastasia.
— Merci, répondit celle-ci avec un sourire léger.
Deux minutes plus tard, Grace reparut.
— Le directeur m’a chargée de te prévenir : la réunion de cet après-midi aura lieu à quinze heures. Le patron en personne y assistera.
À l’heure dite, Anastasia prit place autour de la grande table de conférence. L’atmosphère sérieuse trahissait l’importance de la rencontre. En balayant la salle du regard, elle croisa celui d’une jeune femme élégante, au port assuré, dont le badge indiquait : Alice — Designer en chef.
Le message était clair. Dans ce milieu, la rivalité primait sur la camaraderie. Le retour d’Anastasia, après son séjour à l’étranger, n’était pas du goût de tous.
Des bruits de pas résonnèrent soudain dans le couloir. La porte s’ouvrit. Un homme entra, grand, la démarche sûre, vêtu d’un costume sombre impeccablement taillé. Ses traits, nets et sévères, imposaient naturellement le respect. Il s’installa sans un mot au fauteuil principal.
Sa seule présence suffisait à imposer le silence. En un instant, toute la salle se figea.
Pourquoi le grand patron semblait-il si différent aujourd’hui ?
Dans la salle, les créatrices, parées de leurs plus belles tenues, retenaient leur souffle. Un frisson parcourait l’assistance féminine, fascinée par la prestance de l’homme qui venait d’apparaître sur scène.
Anastasia n’était pas en reste. Surprise, elle fronça les sourcils. Le directeur de Bourgeois n’était-il pas censé approcher la cinquantaine ? Qui était donc ce jeune homme à la place du vieil industriel ?
Un raclement de gorge attira l’attention. Larry Young, le vice-président, se leva et déclara d’une voix posée :
« Mesdames et messieurs, permettez-moi de vous présenter M. Elliot Presgrave, nouveau PDG et président du conseil d’administration du groupe QR International. Il prendra désormais la direction complète de la société Bourgeois. Accueillez-le chaleureusement. »
Un murmure s’éleva aussitôt, mêlé d’étonnement et d’incrédulité.
— Elliot Presgrave ?
— Le repreneur du QR Jewelry Group ?
La rumeur enflait tandis que les regards se tournaient vers l’homme en question. Anastasia, elle, sentit son cœur se serrer. Leurs yeux se croisèrent, et ce bref contact la glaça. Le regard d’Elliot, d’une intensité troublante, transperçait quiconque osait le soutenir. Il dégageait une autorité naturelle, un calme redoutable.
Mais Anastasia, elle, comprenait sans doute mieux que les autres la raison de sa présence. Était-ce encore lié à cette dette morale qui liait les Presgrave à sa famille ? Tant qu’elle refuserait leur reconnaissance, allaient-ils continuer à la poursuivre ainsi ?
Elliot détourna finalement le regard vers Larry.
« Commençons la séance. C’est toi qui la conduiras », dit-il d’un ton bref.
Les participantes, captivées, n’écoutaient déjà plus. Le contenu de la réunion leur importait peu : leurs yeux brillaient, accrochés aux moindres gestes du nouveau dirigeant. Il irradiait cette assurance propre aux hommes de pouvoir, celle qu’aucune richesse ne peut feindre.
Anastasia, distraite, tentait de se concentrer sur les discussions, en vain. Chaque fois qu’elle relevait la tête, elle croisait le regard d’Elliot posé sur elle, lourd de signification. Un malaise grandissait en elle, perceptible au point que les autres finirent par s’en apercevoir.
Pourquoi la fixait-il ainsi ? Était-ce parce qu’elle était jeune, jolie ? Les murmures se multiplièrent, et bientôt, la jalousie se lut sur les visages des autres femmes. Elles voyaient d’un mauvais œil cette attention singulière.
Anastasia aurait voulu crier pour le faire cesser, mais elle ravala sa colère. Tout ce qu’elle désirait, c’était fuir cette salle et cet homme. Malheureusement, le contrat de cinq ans qu’elle venait de signer l’enchaînait à l’entreprise.
Lorsque la réunion prit fin, elle fut la première à s’éclipser, presque en courant. De retour dans son bureau, elle se laissa tomber sur sa chaise, exaspérée. Mais à peine avait-elle repris son souffle qu’un coup frappé à la porte la fit sursauter.
Avant même qu’elle ne réponde, Elliot entra. Son regard glacial balaya la pièce, et Anastasia sentit la colère lui monter au visage.
« Que puis-je pour vous, Président Presgrave ? » demanda-t-elle, d’un ton sec, sans même tenter d’adopter la politesse de rigueur.
Elliot tira calmement une chaise et s’assit, les gestes empreints d’une élégance distante. Son regard s’assombrit.
« Mademoiselle Tillman, nous devons parler. »
— De travail ? lança-t-elle en arquant un sourcil.
Sa voix, grave et contrôlée, résonna dans le silence :
« Quand j’avais cinq ans, j’ai été enlevé. C’est ta mère qui m’a sauvé, au prix de sa vie. Depuis ce jour, la famille Presgrave te doit une dette éternelle. Nous souhaitons t’exprimer notre gratitude, de quelque manière que tu le désires. »
Anastasia resta de marbre.
Il voulait simplement solder une dette. Rien de plus.
« Vous n’avez rien à me rendre, répondit-elle froidement. Ma mère a agi par devoir, non pour être récompensée. Je ne veux rien. »
Elliot la dévisagea un instant, puis, plissant légèrement les yeux, il ajouta :
« J’ai entendu dire que tu as un fils. Si tu veux, je peux t’aider à l’élever. »
Le cœur d’Anastasia fit un bond. Elle releva brusquement la tête. Pendant un bref instant, un doute étrange la traversa — cette ressemblance entre l’homme et son enfant… ces mêmes traits, ce même regard...
Quelle idée absurde.
« Mon fils n’a besoin de personne d’autre que moi », répondit-elle d’une voix ferme.
Et cette fois, Elliot se tut. Le silence pesa lourdement dans la pièce, comme une promesse non dite.