Erica quitta le hammam d’un pas pressé, la serviette encore nouée autour de sa taille. Le téléphone à la main, elle composa sans hésiter le numéro d’Hayley, l’esprit troublé par la conversation qu’elle venait d’avoir avec sa mère.
Autrefois, elles avaient formé une alliance improbable : ensemble, elles avaient poussé Anastasia hors de leur vie, convaincues que son absence leur offrirait la paix. Mais depuis deux semaines, Hayley s’était volatilisée. Son magasin fermé, son silence total. Erica ignorait tout de ses activités récentes.
Lorsque la voix d’Hayley finit par se faire entendre, douce et insouciante, Erica sentit une pointe d’agacement.
— Salut, Erica ! Qu’y a-t-il ?
— Où es-tu passée ? Ton magasin est fermé depuis des jours.
— Oh, je prends un peu de repos. Je voyage. Pourquoi, il y a un problème ?
— Anastasia est de retour.
Le mot tomba comme une pierre. Dans sa villa, allongée sur un canapé, Hayley sursauta si violemment que son téléphone glissa de ses doigts. Elle le rattrapa à la hâte, le cœur battant.
— Qu’est-ce que tu dis ? Depuis quand ? Pourquoi reviendrait-elle ici ?
Erica soupira, lasse.
— Pourquoi ce ton paniqué ? Tu trembles encore à l’idée d’elle ?
— Pas du tout, répondit Hayley trop vite. Je veux juste comprendre.
— C’est mon père qui m’a prévenue. Je ne sais pas ce qu’elle compte faire, mais je parierais qu’elle revient pour récupérer ce qu’elle pense lui appartenir. Et si elle en a après moi, elle pourrait bien te viser aussi.
Les yeux d’Hayley s’assombrirent. Pourquoi n’est-elle pas morte là-bas ? pensa-t-elle, la mâchoire crispée. Tout ce qu’elle possédait aujourd’hui venait d’un mensonge bâti sur la disparition d’Anastasia. Si Elliot apprenait la vérité, tout s’effondrerait.
— Erica, murmura-t-elle d’une voix feinte d’inquiétude, si tu entends parler d’elle, promets-moi de m’en informer. Je préfère savoir à quoi m’attendre.
— Bien sûr. On s’en occupera ensemble.
Quand la ligne se coupa, Hayley resta un moment immobile. Le luxe l’entourait, chaque objet rappelait les cadeaux d’Elliot : bijoux, robes, voitures. Mais aucun de ces présents ne lui suffisait. Ce qu’elle voulait, c’était son nom, son anneau, sa place. Être sa femme. Et pour cela, Anastasia devait disparaître. Définitivement.
À dix-sept heures précises, Anastasia arriva devant l’école maternelle. Le soleil couchant dorait la cour où les enfants riaient. Jared accourut vers elle, cartable ballottant sur son dos.
— Maman !
— Mon cœur ! Alors, ta journée ?
— Super ! La maîtresse m’aime bien, et les autres enfants aussi !
Elle rit, caressa ses cheveux.
— Et si on préparait des nouilles ce soir ?
— Oui !
Ce petit garçon était sa plus grande bénédiction. Depuis sa naissance, il n’avait jamais été source de tracas. Doux, curieux, conciliant — un vrai rayon de soleil dans sa vie souvent grise.
Ils firent un détour par le supermarché, puis regagnèrent leur petit appartement. Tandis que Jared bâtissait un château de Lego sur le tapis, Anastasia s’affairait en cuisine, le visage éclairé par la vapeur montante.
— Maman, ton travail s’est bien passé aujourd’hui ? demanda-t-il soudain.
— Oui, mon ange. Tout va bien.
Elle mentait un peu, mais devant lui, elle se refusait à la moindre plainte. Sa force, c’était ce sourire d’enfant, capable d’effacer toutes les fatigues.
— Dis, Jared, ça te plairait qu’on aille voir ton grand-père après-demain ?
— Oh oui ! J’ai trop envie de le revoir !
Ses yeux brillaient, et Anastasia sentit son cœur se serrer. Elle savait déjà que Naomi et Erica accueilleraient mal cet enfant. Elles le verraient comme une menace, un rappel du passé qu’elles auraient préféré effacer. Elle n’avouerait jamais la vérité : Jared était né d’une nuit d’erreur, cinq ans plus tôt. Son père n’en saurait rien ; elle lui dirait qu’il était le fruit d’un amour sincère.
La lune montait lentement dans le ciel lorsque la mère et le fils se glissèrent sous la couette. Jared, blotti contre elle, s’endormit presque aussitôt. Anastasia contempla son visage paisible, puis ferma les yeux. Le silence de la nuit enveloppa leurs respirations mêlées.
Aux premières lueurs du jour, Anastasia quitta son appartement après avoir embrassé son fils. Un taxi l’attendait au bas de l’immeuble. Durant le trajet, elle observait distraitement la ville qui s’éveillait, encore baignée d’une lumière pâle. Son esprit, lui, était déjà au travail. L’entreprise Bourgeois occupait un bâtiment de huit étages, coincé entre des tours de verre plus hautes, comme un joyau discret au milieu d’une forêt d’acier.
Malgré sa modestie apparente, la maison Bourgeois connaissait un essor remarquable. Depuis son rachat par QR, sa réputation s’était solidifiée, et la marque avait gagné une place de choix sur le marché du luxe. Un mois plus tard, leur succès fut confirmé lorsqu’on invita Bourgeois à une exposition prestigieuse consacrée aux bijoux contemporains. Plusieurs créations d’Anastasia y furent retenues, renforçant non seulement son image, mais aussi celle de l’entreprise.
Lorsque le taxi s’immobilisa devant le bâtiment, Anastasia termina à la hâte son petit-déjeuner acheté sur le chemin. Elle paya la course d’une main, le morceau de pain dans l’autre, et se dépêcha vers l’entrée. Jared devait être en classe à huit heures trente, et elle-même ne voulait pas arriver en retard pour sa prise de poste à neuf heures.
Près des ascenseurs, elle essaya d’avaler ses dernières bouchées avant d’entrer dans les bureaux — manger en marchant lui semblait peu convenable. Elle enfourna donc la dernière part, gonflant involontairement ses joues. Au moment où elle mâchait encore, la porte métallique s’ouvrit, laissant apparaître une silhouette masculine au charme tranquille.
Elliot Presgrave.
Elle se figea, surprise. Avalant de travers, elle entra maladroitement tout en forçant un sourire poli.
— Bonjour, dit-il d’une voix grave, teintée d’une douceur distante.
— Bonjour, répondit-elle, avant qu’un hoquet impromptu ne lui échappe.
Son visage vira aussitôt au rouge. L’ascenseur, entouré de miroirs, reflétait sa gêne sous tous les angles. Elle tenta de se couvrir la bouche, mais son corps la trahit : un second hoquet, plus sonore, la fit tressauter.
Le regard d’Elliot croisa le sien à travers le reflet. Derrière son expression impassible, une étincelle d’amusement traversa ses yeux sombres.
Quand enfin les portes s’ouvrirent au sixième étage, Anastasia s’échappa presque en courant. L’air frais du couloir la gifla, mais ne chassa pas la brûlure de la honte. Elle aurait voulu disparaître sous le sol.
Derrière elle, Elliot demeura un instant immobile, un sourire discret ourlant ses lèvres. Cette femme, songea-t-il, avait quelque chose de singulièrement captivant.
Dans son bureau, Anastasia vida à grandes gorgées sa bouteille d’eau. Rien n’y faisait : son cœur battait encore trop vite. Si un autre homme avait été témoin de cette scène, elle aurait pu en rire. Mais Elliot Presgrave… non. C’était la dernière personne qu’elle voulait impressionner ainsi.
Il doit se moquer de moi, pensa-t-elle, mortifiée.
À dix heures trente, une collègue l’interrompit.
— Anastasia, réunion du département. Tout de suite.
— J’arrive, répondit-elle, reprenant contenance.
La salle de réunion baignait dans une lumière blanche. Felicia Evans, la directrice du département, trônait en bout de table, encadrée par huit designers, dont Anastasia.
— Le président Presgrave nous rejoindra d’ici peu, annonça Felicia, nerveuse.
Un murmure parcourut la pièce. Voir le grand patron assister à une simple réunion interne était inhabituel.
— Dis-moi, Anastasia, tu connais le président Presgrave, n’est-ce pas ? demanda Alice avec un sourire en coin.
— Absolument pas, répliqua-t-elle sans hésiter.
— Pourtant, il n’a pas cessé de te regarder hier, ajouta une autre avec un brin d’envie.
— Posez-lui la question, si vous osez, répondit calmement Anastasia, sans lever les yeux.
Felicia intervint aussitôt, d’un ton sec :
— Je vous rappelle que nous sommes ici pour travailler, pas pour alimenter des ragots. L’entreprise n’est ni un lieu de flirt ni un terrain de favoritisme.
Alice lança un dernier regard lourd de sous-entendus à Anastasia, convaincue qu’elle cherchait à se rapprocher d’Elliot pour gravir les échelons.
La porte s’ouvrit alors dans un souffle.
Elliot fit son entrée. Sa démarche était assurée, sa prestance presque irréelle. Il prit place en bout de table, imposant le silence sans un mot. Cet homme semblait avoir reçu de la vie plus que sa part : fortune, beauté et ce magnétisme rare qui force l’admiration. Ses traits élégants évoquaient un dieu descendu parmi les mortels.
Même Felicia, pourtant d’ordinaire si professionnelle, redressa la tête et réajusta ses cheveux, espérant paraître plus avenante.
— Commençons, dit-il d’une voix posée et glaciale, où se mêlait l’autorité et un charme presque dangereux.