Félicia toussa pour réclamer l’attention. « Passons au sujet principal de cette réunion : le concours auquel nous sommes inscrits. Je tiens d’abord à féliciter nos deux finalistes, Alice et Anastasia. »
Anastasia releva la tête. En face d’elle, Alice lui lança un regard chargé de défi. L’enjeu était de taille : la victoire promettait une prime conséquente, et aucune des deux n’avait l’intention de céder. Félicia, observant la tension silencieuse entre elles, esquissa un sourire calculateur. En professionnelle aguerrie, elle savait reconnaître une bonne rivalité quand elle en voyait une.
Tandis qu’Anastasia abaissait les yeux vers son carnet, elle sentit un regard insistant la frôler. Elle n’eut pas besoin de chercher longtemps pour savoir d’où il venait. Elliot.
Encore lui. N’avait-il donc rien d’autre à faire que de la fixer à longueur de journée ?
Le cœur d’Anastasia se serra. Cet homme portait le nom de celui pour qui sa mère avait tout perdu. Elle aurait préféré ne jamais croiser son visage. Même si, à l’époque du drame, il n’était qu’un enfant, une part d’amertume subsistait en elle, indéracinable.
« Anastasia, ton opinion ? » lança soudain Félicia.
La jeune femme sursauta. Elle n’avait pas entendu un mot de ce qui venait d’être dit. Son esprit s’était égaré loin de la salle. Elle leva les yeux, confuse.
« Euh… sur quel point exactement ? »
Le visage de Félicia se figea. Un silence glacial s’installa.
« Il semble que tu te crois au-dessus des autres. Détachée du siège, peut-être, mais certainement pas dispensée de suivre une réunion. Tu n’as rien écouté, n’est-ce pas ? »
Anastasia sentit les regards peser sur elle, certains moqueurs, d’autres simplement curieux. Elle ouvrit la bouche, sans savoir quoi répondre, quand une voix grave interrompit la tension.
« Parle-nous de la force principale de ton projet. »
Elliot. Il venait de lui tendre une perche.
Elle inspira profondément et retrouva aussitôt son assurance.
« J’ai choisi le platine comme métal de base, en y associant du rhodium et du palladium. Ce mélange garantit éclat, solidité et longévité. Le platine, rare et précieux, ne ternit pas avec le temps, conserve sa couleur et possède une valeur durable. Mon concept s’adresse aux collectionneurs et aux amateurs de luxe. »
Lorsqu’elle termina, elle croisa brièvement le regard d’Elliot, intense, déroutant. Elle détourna aussitôt les yeux.
Alice éclata d’un rire sec. « En résumé, c’est hors de prix. Pour ma part, je préfère créer quelque chose de plus actuel. Les tendances changent vite, et c’est là que réside la vraie modernité. »
Anastasia esquissa un léger sourire. « Chaque création trouve son public, non ? »
La réunion s’acheva peu après. Elliot était resté silencieux, observateur, sans donner la moindre opinion.
« Très bien, c’est tout pour aujourd’hui », conclut Félicia.
Alors que tout le monde rangeait ses affaires, la voix d’Elliot retentit :
« Anastasia, reste un instant. Les autres peuvent y aller. »
Anastasia manqua s’étouffer avec l’eau qu’elle venait de boire. Tous les regards convergèrent vers elle, pleins d’envie et de suspicion. Celui d’Alice, particulièrement noir, semblait crier qu’elle avait obtenu les faveurs du président par des moyens peu honorables.
Anastasia sentit la colère lui monter. Ne comprenait-il donc pas qu’en agissant ainsi, il ne faisait que l’isoler davantage ?
Une fois la salle vide, elle s’adossa à sa chaise, le ton glacial.
« Que désirez-vous, Président Presgrave ? »
Elliot la fixa longuement avant de répondre.
« Pourquoi as-tu refusé la maison que je t’ai offerte hier ? »
« Pourquoi insisterais-je ? J’ai déjà précisé que je ne reprendrais pas un centime venant des Presgrave », déclara Anastasia d’un ton ferme.
« Tu devrais songer à ton fils, » répliqua calmement Elliot. « L’endroit que j’ai choisi offre des conditions idéales pour lui. L’école maternelle y est parmi les meilleures, fréquentée par les enfants de familles influentes. Le quartier est plus sûr, et ce serait un environnement bien plus stable pour vous deux. »
Depuis qu’il avait quitté son poste de haut dirigeant pour se consacrer à des affaires plus concrètes, Elliot abordait les choses avec plus de simplicité. Ses arguments, pourtant, éveillèrent un élan de tendresse chez Anastasia. En tant que mère, tout ce qu’elle désirait, c’était donner à son enfant ce qu’il y avait de mieux.
Mais elle secoua la tête. « Ce n’est pas nécessaire. Je suis capable de subvenir à ses besoins seule. »
Elliot fronça les sourcils. Il ne comprenait pas que, pour elle, la richesse matérielle ne compensait jamais l’amour et la présence d’une mère. Tant qu’elle pouvait serrer son fils contre elle, même dans un petit appartement sans luxe, elle se considérait comblée.
Son regard se posa sur Elliot, impassible. « À l’avenir, sauf pour des raisons strictement professionnelles, je préférerais que vous évitiez de me contacter. » Elle ramassa calmement ses dossiers, se leva, et quitta la pièce sans se retourner.
L’après-midi même, son téléphone vibra. Son père, d’une voix adoucie, lui proposait de venir dîner le lendemain. Elle accepta, se disant qu’une visite familiale ne pourrait pas lui faire de mal.
Au même moment, dans le vaste bureau du président, Elliot écoutait le rapport de son assistant. L’air concentré, il croisa les doigts sur son bureau avant de donner un ordre.
« Renseigne-toi sur le père de l’enfant d’Anastasia. »
Puisque ni les propositions ni les cadeaux ne semblaient l’émouvoir, il lui fallait chercher autrement.
« Très bien, monsieur. » Rey s’exécuta aussitôt.
Le téléphone d’Elliot sonna alors. Le nom de Hayley s’afficha sur l’écran. Il décrocha.
« Bonjour, » dit-il avec une douceur inhabituelle.
« Elliot, es-tu débordé ? J’aimerais dîner avec toi ce soir, si tu es libre », proposa-t-elle d’une voix mielleuse.
« D’accord, je réserverai une table », répondit-il simplement.
« Parfait, j’attendrai que tu viennes me chercher. »
« Bien sûr. » Il raccrocha, pensif. L’image de Hayley se superposa soudain à celle d’une autre femme. Depuis quelque temps, elle ne lui paraissait plus du tout semblable à celle qu’il avait connue autrefois.
Ce souvenir, enfoui depuis cinq ans, ressurgit : une nuit marquée par des larmes et un parfum délicat, un souffle fragile qui contrastait avec le ton parfois perçant d’Hayley. La femme de cette nuit-là restait une énigme. Elliot savait pourtant qu’à cause de ce moment, une existence entière avait basculé.
Dans un restaurant raffiné, Hayley arriva vêtue d’une robe Chanel flambant neuve. Sa mise était impeccable, peau lumineuse, sourire étudié. Grâce à une maquilleuse experte, elle avait réussi à se rendre plus séduisante que de coutume, bien que sa beauté reste ordinaire — agréable, mais sans éclat particulier.
Pourtant, ce soir-là, elle rayonnait. Tous les regards convergeaient vers la table qu’elle partageait avec un homme d’une prestance rare : Elliot, élégant, calme, l’air souverain sans effort.
« À ta santé, Elliot, » dit-elle en levant son verre, ses yeux brillant d’un mélange d’admiration et d’envie.
Cela faisait trois semaines qu’ils se fréquentaient. Il la traitait toujours avec respect, sans familiarité, comme s’il la tenait à distance poliment. Mais Hayley voulait davantage : son amour, son corps, son nom. Elle voulait devenir la femme à ses côtés.
Et plus il lui offrait de cadeaux, plus elle redoutait qu’il cesse de le faire. La vie qu’elle menait désormais lui paraissait irréelle : des robes livrées à domicile, des sacs de créateurs dans toutes les teintes imaginables, des bijoux choisis d’un simple mot.
Tout cela lui donnait l’impression de flotter dans un rêve doré dont elle refusait d’ouvrir les yeux, de peur que le charme ne se brise et qu’elle retombe brutalement sur terre.