Francis, conscient du froid persistant entre les deux femmes, jeta à Naomi un regard chargé de reproches. Sa voix se fit ferme :
— Anastasia et son fils viennent d’arriver. Cesse tes piques inutiles et montre-toi aimable, je t’en prie.
Erica, qui descendait les marches, s’arrêta net en découvrant son père tenant un petit garçon.
— Maman, c’est qui cet enfant ?
— Fais attention à tes mots, répliqua Naomi d’un ton sec. C’est ton neveu, celui qu’a eu ta sœur lorsqu’elle vivait à l’étranger.
Les yeux d’Erica s’arrondirent sous le choc.
— Quoi ?! Tu avais un fils ? Pourquoi ne rien nous avoir dit ? Tu avais honte de lui ?
— Erica ! s’exclama Francis, furieux. Jared est un membre de cette famille, et je t’interdis de parler ainsi.
Naomi, voyant la colère de son mari, sentit la rancune lui mordre le cœur. Elle ne supportait pas que Francis prenne la défense d’Anastasia, et encore moins à cause de ce garçon.
— Papa, je… je voulais seulement m’inquiéter pour elle ! protesta Erica, feignant la bonne foi.
Francis coupa court.
— Viens, Jared, allons faire un tour dans le jardin.
Lorsqu’il disparut avec l’enfant, Erica se tourna vers Anastasia. Son sourire n’avait plus rien d’amical.
— Alors, c’est vrai ? Tu t’es entichée d’un homme marié et tu as eu un fils de cette liaison honteuse ?
Le visage d’Anastasia resta impassible, mais dans ses yeux brûlait la rancune. Comment oublier les humiliations qu’Erica et Hayley lui avaient infligées ? Jamais elle ne leur accorderait le pardon.
— Ma vie ne te regarde pas, répondit-elle d’un ton glacial.
Erica, malgré sa jalousie, ne put s’empêcher de la détailler. Cinq ans s’étaient écoulés, et pourtant Anastasia semblait plus belle, plus assurée que jamais. Sa peau lumineuse, sa silhouette gracieuse, cette sérénité nouvelle… tout l’agaçait. On aurait dit qu’elle n’avait jamais porté d’enfant.
Naomi, qui observait la scène, finit par intervenir.
— Anastasia, je ne sais pas ce que tu espères en revenant ici, mais laisse tomber. Tu n’as plus rien à faire dans cette maison.
Un rire bref et froid s’échappa des lèvres d’Anastasia.
— Vraiment ? Mon père a bâti cette entreprise, et mes grands-parents y ont investi leurs économies. Pourtant, vous avez tout accaparé comme si rien ne leur appartenait.
Naomi se redressa, furieuse.
— Tu dépasses les bornes !
Erica s’avança à son tour, menaçante.
— Souviens-toi : c’est moi qui t’ai fait partir il y a cinq ans. Et je peux très bien recommencer.
— Je ne suis revenue que pour mon père, pas pour vous, répliqua Anastasia. Son héritage lui appartient, et lui seul décidera de ce qu’il en fera. Vous n’avez aucun droit de regard là-dessus.
Naomi plissa les yeux.
— Ne t’imagine pas que ton fils t’aidera à obtenir une plus grande part de la succession.
Le regard d’Anastasia se fit perçant.
— Mon père est vivant et en bonne santé. Mais vous, vous ne parlez que de son héritage. Espérez-vous tant sa mort ? Si c’est le cas, je vous promets de tout faire pour qu’il vive longtemps, afin que vous puissiez oublier vos rêves de fortune.
Naomi resta un instant muette, décontenancée, avant de lâcher d’une voix forcée :
— C’est mon mari, bien sûr que je veux qu’il reste en vie !
— Oui ! ajouta Erica avec véhémence. Ma mère aime profondément mon père, ne t’avise pas d’en douter !
Anastasia s’installa sur le canapé, son téléphone en main, indifférente aux tentatives de conversation de Naomi et d’Erica. Peu après, la domestique apporta les plats. Francis, d’un ton calme mais décidé, lui demanda d’en préparer deux autres, sans épices, pour son petit-fils. Ce simple geste attisa la colère muette de Naomi et d’Erica, qui comprirent aussitôt qu’Anastasia regagnait peu à peu la bienveillance du patriarche.
— Alors, Anastasia, que fais-tu dans la vie ? demanda Francis avec un réel intérêt pendant qu’ils dînaient.
— J’ai suivi une formation en conception de bijoux à l’étranger. Aujourd’hui, je travaille comme créatrice chez Bourgeois, répondit-elle.
— Impressionnant. Bourgeois, voilà un nom reconnu, fit remarquer Francis avec approbation.
Erica, ne supportant plus d’être éclipsée, s’empressa d’intervenir :
— Moi aussi, papa, je cherche du travail. J’ai un entretien pour un salon automobile.
Francis la toisa avec sévérité. — Un salon automobile ? Tu devrais éviter ce genre d’endroit avant de me faire honte.
Naomi tenta d’adoucir l’atmosphère : — Voyons, chéri, Erica explore les opportunités qui s’offrent à elle. Un jour, elle rejoindra sûrement ton entreprise.
Francis eut un ricanement bref et glacial. — Pour y faire quoi ? L’accueil ?
Erica sentit la colère lui monter au visage. Elle reporta aussitôt sa rancune sur Anastasia, convaincue que sa simple présence la faisait paraître insignifiante.
— Grand-père, intervint soudain Jared d’une voix vive, maman est une super créatrice ! Elle a même participé au concours international de création de bijoux !
Le visage de Francis s’illumina. — Ah oui ? Voilà qui mérite récompense ! Jared, choisis ce que tu veux, je te l’achèterai cet après-midi.
— Merci beaucoup, grand-père ! répondit le garçon, rayonnant.
Anastasia observa la scène avec une émotion mêlée de surprise et de gratitude. Son père semblait déjà profondément attaché à Jared, ce qui irritait d’autant plus Naomi et Erica, qui voyaient en l’enfant un rival dangereux malgré son jeune âge.
Après le repas, Francis proposa une sortie. Ils se rendirent dans un grand centre commercial, où il acheta à Jared plusieurs jouets coûteux — des robots, des ensembles de construction — sans même regarder les prix.
— Papa, arrête, tu vas le gâter, protesta doucement Anastasia.
— D’accord, d’accord, je m’arrête là pour aujourd’hui, répondit-il en riant. Mais je lui prendrai autre chose bientôt.
— Ce n’est pas nécessaire, grand-père. J’ai déjà plein de jouets, dit Jared avec un sérieux inattendu.
Francis posa une main affectueuse sur la tête du garçon. — Tu es un bon petit.
Leur virée terminée, il ramena sa fille et son petit-fils chez eux. En voyant l’immeuble modeste où ils vivaient, il sentit le poids de ses erreurs passées. Sa réussite récente lui rappelait qu’il devait réparer ce qu’il avait négligé autrefois.
Anastasia, en le quittant, serra tendrement Jared. — Tu as vu, ton grand-père t’aime vraiment beaucoup.
— Oui, et moi aussi je l’aime bien, répondit l’enfant avant de froncer les sourcils. Maman, où est papa ?
Le cœur d’Anastasia se serra. Elle resta silencieuse un instant, puis répondit d’une voix posée : — Je ne sais pas, mon trésor. Peut-être que nous ne le reverrons jamais. Mais je te promets une chose : je serai toujours là pour toi. Je t’aime plus que tout.
Jared hocha la tête, attrapa son Lego et déclara : — Alors je vais jouer maintenant !
— Va, amuse-toi, mon cœur, dit-elle avec un sourire mélancolique.
Tandis qu’elle l’observait ouvrir ses boîtes de jouets, ses pensées dérivèrent vers le passé. Elle savait au fond d’elle qu’elle pourrait retrouver le père de Jared si elle le voulait vraiment. Erica et Hayley détenaient sans doute la clé de ce secret. Elle les soupçonnait encore de l’avoir piégée, l’obligeant à partager cette nuit maudite avec un inconnu. Mais ce souvenir, elle le garderait pour elle seule. Jared n’aurait jamais à connaître la honte qui entourait sa naissance.
Tout va bien, pensa-t-elle en silence. Jared est ma lumière. Tant qu’il m’a, tant que mon père s’attache à lui, je n’ai besoin de rien d’autre. Ma vie, pour la première fois, semble à sa juste place.